‹ Philosophie et musique; œuvre posthumeChapitre 28 sur 57 · ETUDE SUR BACH · texte numérisé non relu

ETUDE SUR BACH

Repousses le plus souvent par les liommes en état de les comprendre, mis à Tindex par Tij^norance et la mauvaise foi, malmenés par la critique, méconnus par le vulgaire, les grands artistes vivent comme des exilés sur ce globe d'où ils ont sondé l'infini. La vanité les rabaisse à son niveau, la médiocrité ; la jalousie les attaque, l'envie les mord, l'intrigue leur dresse des embûches, le sarcasme les vilipende, l'insulte ne les épargne pas, la calomnie rôde autour d'eux, les décrie et cherche à les étouffer, la sottise les plaisante, la fortune leur tourne le dos. Les honneurs vont droit au premier venu et passent à côté d'eux sans les regarder. Tournés vers l'idéal, ils ne remarquent pas les pièges tendus sous leurs pieds par les faiseurs uniquement occupés d'intérêts trop souvent contraires au progrès de Fart. Naïfs comme des enfants, ils se laissent prendre aux pièges. Aussi, leur reproche-t-on de vivre dans les nuages. Vivre dans les nuages, voilà leur crime, crime éternel, crime irrémissible, impardonnable î — La tête levée, l'œil fixé sur l'azur, que veulent-ils, ces rêveurs? qu'espèrent-ils découvrir dans l'espace incommensurable ? Pourquoi s'occupent-ils du monde ? pourquoi veulent-ils lui mettre un bourrelet et des lisières ? Le monde marchera bien sans eux. Qui les prie de travailler au bonheur de l'humanité? Qui les force de

songer à Tavenir des masses, de veiller à la pureté des âmes? Pourquoi jettent-ils le trouble dans les esprits en répandant partout des idées révolutionnaires? Quelle rage les pousse à batailler contre les préjugés, à combattre les idées reçues, à précipiter le genre humain dans des voies meilleures? avec cela qu'ils réussiront! Poésie, musique, — balivernes! Assainissement du peuple par Fart, — utopie ! La société ne demande point qu'on l'améliore. Pourvu qu'elle ait de Tor dans sa caisse, qu'importe le reste ? Réformateurs obstinés,

Passez votre chemin et laissez-la tranquille.

A quoi êtes-vous bons ? — tout au plus à vexer Timpuissance.

Les génies, comme le malheureux Job étendu sur son fumier, doivent endurer sans se plaindre les remontrances de leurs amis. D'ailleurs ils appartiennent au public; un passant quelconque les interpelle avec ironie ou sulTisance, les agace ou leur lance un projectile ; le bourgeois les taquine ; il les asticote à la façon de ces petites mouches se posant vingt fois par minute tantôt sur le nez, tantôt sur la paupière, tantôt sur la lèvre ou sur l'oreille de l'individu qu'elles tourmentent. Se défendront-ils? Non. S'ils le faisaient, on les trouverait susceptibles, ridicules, et on rirait. Il est, pour des nains, si amusant, si peu dangereux de railler des géants qui ne consentent pas à leur répondre et (|ui méprisent les attaques niaises ou injustes î C'est si drôle de piétiner à cœur joie sur les supériorités ! Au surplus, le rôle de la foule vis-à-vis des artistes est commode : elle est armée, ils ne le sont pas; l'avantage lui reste donc, momentanément du moins. Ils entassent œuvres sur œ^uvres. elle amoncelle critiques sur critiques.

De quoi s'agit-il pour elle ? De ne pas sentir, de ne

PHILOSOPinE ET MUSIQUE 375

pas voir, de ne pas entendre, de ne pas comprendre, de puiser le malin une opinion toute fralclie dans un feuilleton bon ou mauvais et d'alïicher cette opinion comme sienne. Tout cela ne présente pas d'insurmontables difficultés. Elle aide sa surdité et sa cécité jouées ou réelles d'un certain penchant invétéré à la médisance ; elle frappe vaillamment sur les meilleures choses, elle se divertit à déchirer les vêtements de la pensée comme l'enfant s'amuse à mettre en pièces les robes de sa poupée. Si elle le pouvait, elle éteindrait le soleil pour voir quel effet cela produirait, et je crois, entre nous, que le bon Dieu fit bien de ne le pas laisser à la portée de notre joli monde sublunaire. — Certain conquérant de l'antiquité fouettait la mer ; la multitude, elle, fustige l'art; mais la mer et l'art sont éternels, et malgré la folie de l'un et les sarcasmes de l'autre, la mer grondera indéfiniment sur ses rivages et l'art planera toujours, astre béni, dans le ciel intellectuel où il brille.

Au demeurant, les penseurs, semblables à Moïse, aperçoivent la Terre Promise et n'y entrent pas ; ils meurent en vue de l'absolu qui leur échappe ; non seulement après avoir travaillé longtemps au profit des générations futures, ils s'endorment sans avoir reçu la rémunération de leur travail, sans voir leurs œuvres appréciées, sans assister à l'installation de leurs idées dans l'intelligence d'autrui, mais encore ils sentent que leur rêve ne s'est pas entièrement incarné dans le réel, que la forme qu'ils ont adoptée est définitive sans être parfaite, qu'ils n'ont bu que quelques gouttes à ce fleuve éternel, l'idéal, que la beauté immatérielle ne se révèle à personne sous ses innombrables aspects et que le trépas les surprendra tous avant qu'ils aient entrevu les horizons immédiats cpii s'ouvrent, incommensurables, à leurs yeux éblouis. Au-delà de ces horizons, que d'horizons inaperçus! que de contrées

inconnues ! que d'océans de lumière ! que de lésions de monde ! que de soleils rouliml dans les espaces innommés ! que de gouffres immenses, rayonnants et sublimes! O beauté suprême, ils ne peuvent te saisir! ils tendent en vain vers toi leurs mains tremblantes, ils baisent en vain le bord de ta clarté majestueuse et divine ! Espoir décevant ! Ils devinent enfin l'inanité de leurs efforts au moment où leurs bras, leur cœur et leur front se roidissent dans la mort !

Ainsi, les vrais artistes, sources vives auxquelles les peuples viennent boire, s'attristent sous la pression de deux douleurs également poignantes : — ils se savent incomplets, ils se savent incompris. Ils sont trop petits pour les cieux, ils sont trop grands pour la terre. On devrait les soutenir, on les abat ; on devrait les aider, on les persécute ; on devrait les aimer, on les supporte à peine, on les hait ; on devrait les attirer, on les tient éloignés ; on devrait les laisser libres, on les traque comme des bétes fauves et on leur lie les poings et les pieds. Une voix d'en haut leur dit seule : <( Marchez ! » leur conscience seule leur dit : « Obéissez ! » Cependant ils cherchent, ils travaillent, ils s'acharnent ils luttent ; puis ils reçoivent leur récompense : le martyre couronné d'une auréole.

Simple, modeste, bon, Jean-Sébastien Bach a-t-il eu, connue tous les grands hommes, le sentiment intime de son impuissance quand il voulut donner un corps à ral)solu? A-t-il échap))é à la douleur qui dévore l'artiste lorsqu'il compare la vision intérieure à l'œuvre imparfidte, incomplète, sortie de ses mains? S'est-il pu soustraire à la persécution contemporaine si rareuieut épargjiée au mérite ? On le prétend et je le désire sans trop y croire. Cependant Hach menait une existence paisible et sa célébrité était incontestable. Mais cette célébrité tant enviée, que la postérité regarde à travers le verre grossissant qu'on nonune imagina-

tion, était-elle si considérable, en efTet, et ne se restreiguait-elle pas à des limites peu étendues? Fixé sur la virtuosité de Bach, Tétait-on sur la valeiu* de ses conceptions? J'oserai répondre à cette question par un (( non » des plus alfirmatirs. Quoi (ju'il en soit, Bach vécut et produisit dans un milieu excessivement favorable à Fart nnisical. Là, tout personnaj^e, empereur ou principicule, réunissant sous son sceptre (juelques millions ou quelques milliers d'âmes à sa cour, son entourage artistique, scientifique ou littéraire ; là, d'imperceptibles souverains se payent un(( Kappelmeister», ni plus ni moins que le roi de Bavière ou Tempereur d'Autriche. L'usage veut qu'un pasteur d'hommes possédant 700 à 800 kilomètres carrés de terrain et des sujets qu'il connaît tous par leurs noms et prénoms, ait une musique, fût-elle composée d'un double quatuor et de quatre instruments à vent. Cet usage permet aux travailleurs intelligents de se produire, aux compositeurs de s'entendre aussi bien à Arolsen (dix-sept cents habitants, d'après le dernier recensement) qu'à Vienne ou à Berlin. En Lippe-Schambourg, en Mecklenbourg- Schwerin, en Saxe-Meiningen-Hildburghausen (voici des noms qui remplaceraient avec avantage les cailloux de Démosthène), un prince quelconque groupe autour de lui un petit nombre de musiciens, les rétribue médiocrement, c'est vrai, mais les rétribue, et les charge de mettre en rapport ses oreilles aristocratiques et les œuvres des maîtres. Mais ne plaisantons pas. Plût à Dieu que nos préfets, nos sous-préfets et nos maires eussent le goût aussi développé ([ue les seigneurs de Guarbeck et de Kniphausen î — La féodalité allemande, j'entends cette poussière noble et princière qui pullule sur le sol germanique, demeurera un avantage indubitable pour les compositeurs tant que ces derniers ne pourront s'appuyer avec sécurité sur les masses. Elle leur jette une corde de sauvetage, elle les tire de

rombre où ils eussent végété, où ils fussent peut-être demeurés ensevelis, elle leur octroie une modeste place, c'est-à-dire le pain journalier, elle leur permet d'acquérir sans se hâter du talent, de l'expérience : elle alloue une gratification à celui-ci, une pension à celui-là pour aller dans telle ou telle ville étudier avec un professeur célèbre.

Notre dignité, à nous autres Français, souffrirait beaucoup d'un pareil état de choses, car si nous recevons notre salaire avec plaisir, avec fierté, tout ce qui ressemble à une aumône nous humilie profondément ; le bienfait nous offusque, le l)ienfait hautain nous paraît insupportable, le secours pécimiaire, lorsqu'il ne se dissimule pas sous les traits d'une généreuse amitié, nous est antipathique et nous blesse ; notre orgueil ne s'accommode guère d'une charité déguisée, glissàt-elle des doigts d'un roi dans les nôtres. Les Allemands, au contraire, quêtent la rémunération la plus minime sans embarras, ainsi que le prouvent les étudiants se rendant d'une cité dans une autre et ramassant des « Kreutzer » sous les fenêtres après avoir chanté des chœurs en guise de sérénade. Alfaire de tempérament.

Vieux logicien de l'art musical, Bach naquit à Eisenacli vers la fin du dix-septième siècle, le 21 mars i685. Fils de Jean-Aml)roise Bach, musicien de cour et de viUe, il devint orphelin à Tàge de dix ans et fut dès lors dirigé dans ses études par son frère aîné, Jean- Christophe, organiste à Ordruff. Ce Jean-Christophe n'était point commode, à ce qu'il paraît. Soit obstination, soit jalousie, il avait refusé à son élève la communication de certain cahier enfermé dans une armoire à larges treillis et contenant dilférentes œuvres dues à Pachelbel, à Buxtehude, à Froberger, à Fischer, à J.-G. dcKel, à Bcrhui, àHrunhs, etc. Désolé, le pauvre enfant, cha(jue fois qu'il passait devant la bibliothèque, lorgnait du coin de l'aùl la fameuse collection. Comment s'en

PHILOSOPfflE ET MUSIQUE 379

emparer malgré'' la défense formelle du terrible Jean- Christophe? Il y rêvait jour et nuit. Unsoir, se trouvant seul, il eourt àla chambre de son frère, il introduit sa petite main par le treillis, il parvient à rouler le précieux cahier, il le tire doucement à lui, il Ta, il le palpe, il le possède. Le garder longtemps, c'était impossible î l'étudier dans la journée en [)résence de Jean-Christophe, cela ne se pouvait ; il n'y avait donc (pi'un moyen : en tirer une copie ; après quoi il fallait remettre promptement le recueil à sa place. Mais hélas ! quand le travail de la journée était achevé, le professeur envoyait le disciple se coucher sans oublier jamais de lui enlever la lampe avec une rigoureuse exactitude ! Heureusement la lune luit pourtout le monde. Bach sourit à ses rayons et le voilà, protégé par la blonde lumière, écrivant, écrivant avec ardeur pour mener à bien son entreprise ; la tâche achevée, l'armoire rentre en possession du cahier et Sébastien, aux heures de solitude, se met en devoir d'apprendre en cachette ce qu'il a copié clandestinement. Une après-midi, Jean-Christophe, rentrant inopinément, surprend Bach attelé aux compositions défendues et, sans égard pour la courageuse persévérance de l'enfant, lui enlève le manuscrit nocturne. Jean- Christophe mourut peu de temps après.

Jean-Sébastien, d'abord choriste à Saint-Michel de Lunebourg, puis, à peine âgé de dix-huit ans, musicien de la cour, à Weimar, est bientôt nommé organiste à Arnstadt. Amoureux de son art, il va plusieurs fois à pied de cette dernière ville à Lubeck pour entendre Diedricht Buxtehude. En 1707, il accepte la place d'organiste devenue vacante à Saint-Biaise de Mûlhausen ; en i;7o8 on l'appelle à Weimar, en qualité d'organiste de la cour; en 1717, il est nommé maître des concerts du Due; en 1720, le prince Léopold d'Anhalt-Gœthen olVrela direction de sa chapelle à Bach; en i^SS, à la mort de Kûhnau, Bach remplace cet artiste comme directeur de

musique à l'école Saint-Thomas, de Leipsig. Il y resta jusqu'à sa mort, survenue le 28 juillet i^oo, et non en i; 54 comme le prétend M. Douillet dans son fameux Dictionnaire. Vers la fin de sa vie, Bach devint maître honoraire de la chapelle ducale de Weissenfels et reçut le titre de compositeur du roi de Pologne, électeur de Saxe. Tels sont les états de service et les titres honorifiques de l'homme étonnant dont le talent prodigieux et la gloire inattaquable ne firent pourtant pas la fortune. Bach, qui était fécond de toutes les manières, se maria deux fois et engendra vingt enfants, dix fils et dix filles. Il eut du premier lit Guillaume-Friedmann, son favori, et Charles-Philippe-Emmanuel, célèbres l'un et Taiitre par leurs travaux. — Emmanuel, encore enfant, étudiait un matin dans la chambre de son père. Celuici, retenu au lit par un accès de goutte, récoutait,le reprenait doucement, et entremêlait ses conseils d'observations dont Emmanuel semblait suivre les développements avec la plus grande attention. Survient une dissonnance (la musique de cette époque en regorgeait), mais une dissonance rude, terrible, implacable ; une de ces dissonnances comme on en entend peu, comme on nVn entend plus si ce n'est, je crois, dans les partitions de Richard Wagner. Emmanuel Tattaque, la résoudrat-il?Non!Le jeune claveciniste, jetant un coup d'oeil furtif sur la montre paternelle suspendue à la muraille, s'aperçoit que les aiguilles de ladite montre marquent l'heure de la délivrance; aussitôt il se lève et vif comme un écureuil, il s'élance hors de l'appartement malgré les réclamations de son père. Le bon Bach se débat sur sa couche, s'y retourne avec peine (car l'horrible mal n'a pas entièrement disparu); il murmure on ne sait quelles paroles entre ses dents ; la dissonnance non résolue l'inquiète, kii laboure l'oreille, l'agace visiblement ; enfin il (juitle l'oreiller, il avance avec précaution la jambe malade, il la pose lentement par terre, il s'approche du

PHn.OSOPHTE ET MUSIQUE 381

clavecin en s'appuyant aux meubles qu'il rencontre et, après bien des efTorts, arrivé à Tinstrunient laissé ouvert, il se fait entendre à lui-même la résolution de l'accord dissonnant qui l'avait si fort tourmenté. Cela fait, il regagne le lit et se recouche.

Je ne garantis pas l'authenticité de cette anecdote, je la cite cependant parce qu'elle montre la rigidité d'ouïe du vieux maître et le besoin qu'il éprouvait de satisfaire à la fois son intelligence et son sens auditif.

On gênerait singulièrement nos colosses artistiques contemporains si on exigeait d'eux un peu de cette charité, de cette modestie si familières à Bach. Lui demandait-on comment il était parvenu à exécuter en se jouant les morceaux les plus difficiles ? Il répondait naïvement : (( En travaillant beaucoup. » Quoiqu'il ne possédât aucune fortune, comme je l'ai déjà dit, Bach savait pourtant exercer généreusement l'hospitalité. Il

fe remplissait religieusement tous ses devoirs. C'était, as-

■ sure-t-on, un ami excellent et un père parfait.

Hj^ La chronique ajoute que c'était un vaillant mari.

r L'histoire, convenons-en, ne contredit pas la chro-

nique.

Bach, qui n'aimait pas la musique dramatique, ne se montrait sévère qu'envers l'opéra. Lorsqu'il allait en voir représenter un à Dresde, il ne manquait jamais de s'écrier en partant : (( Allons entendre des chansonnettes. » Bach ne soupçonnait pas que ces chansonnettes deviendraient avec le temps l'expression la plus complète de l'art, de cet art qui, dans la messe, dans la cantate, dans l'oratorio, dans la musique de chambre, le rendit, lui, Bach, illustre parmi les illustres. Accoutumé à la placidité relative de la musique religieuse, au rigoureux enchaînement des combinaisons scientitiques, aux logiques développements de la pensée, il ne pouvait s'imaginer qu'un temps viendrait où les passions s'imposeraient au compositeur et lui feraient parler

leur langage, où, exaltés par les péripéties du drame, par les terreurs superstitieuses, un Gluck, un Weber mettraient dans leurs œuvres, et les rayonnements de l'existence grecque, et Tarôme des légendes germaniques.

Il ne pouvait prévoir, lui dont les fugues admirées aujourd'hui comme elles le lurent jadis devaient entreprendre leur tour du monde et accomplir triomphalement ce long voyage, que la fugue, bientôt, ne serait plus le but, mais le moyen, qu'elle passerait à Fétat légendaire et que les auteurs qui le suivraient, qui lui succéderaient presque immédiatement, la banniraient de leurs opéras. La fugue, soumise à des règles sévères, se marie malaisément à l'action dramatique dont elle est véritablement l'antipode. Mozart, Cherubini s'en servirent avec un incontestable talent, le premier dans la Flûte enchantée, le second dans une partition dont le titre m'échappe. Ils purent constater, en remarquant le peu de succès de leur tentative, que le règne de la fugue était passé et que, d'ailleurs, l'élément magnifique dont il s'agit convient médiocrement à la scène qui vit surtout de sentiment, de variété, de passion. Sauf exception, la spontanéité des mouvements scéniques exclut l'ostentation scientifique ; or la fugue s'alïiche et la rampe n'est point son fait.

En dépit de la renommée dont il jouissait de son vivant, notaiimient coimne claveciniste et conmie organiste, on peut affirmer que Bach fut à peu près ignoré de ses contemporains comme compositeur.

Cet homme d'un mérite si rare, cet artiste si merveilleux, ce savant dont le génie s'asservit la science, dont l'intelligence domina toujours le savoir, ce maître si fécond, si original, qui, par exemple, prenait un thème populaire, le choralisait, l'introduisait dans une piu^tition et, sur ce thème, chanté alternativement par les dilï'érentes voix du chœur, dessinait un travail ex-

quis, à dix ou douze parties réelles, un travail d'une délicatesse inconcevable, plein de saveur, de parluin. de légèreté, de j^race, ce musicien qui connaissait à fond tous les instruments et qui écrivait pour un violon seul des morceaux à quatre parties, qui ne laissa pas moins de deux cent cinquante-trois jurandes cantates religieuses (d'autres disent trois cent soixante-cinq), contenant chacune quatre, cinq, six, huit, et jusqu'à dix morceaux, sans compter les récitatifs, ce géant n'était guère connu de son vivant que par son célèbre « clavecin bien tempéré et par sa nmsique de chambre. »

Il était profondément oublié en Allemagne quand, trente-huit après sa mort, à l'occasion du passage de Mozart à Leipsig, en i;;88 par conséquent, Doles, alors directeur de musique à l'école Saint-Thomas, lit entendre, un dimanche, à l'auteur de Don Juan un motet qui produisit sur Mozart une impression telle que le jeune Salzbourgeois s'écria : « Grâce au ciel, voici du nouveau, et j'apprends ici quelque chose ». Les génies fraternisent lorsque leurs intérêts réciproques ne s'y opposent pas. Mozart flairait Bach du premier coup ; l'élégant, le spirituel, le suave auteur de Don Juan, des Noces de Figaro^ de tant de délicieux ouvrages, caractérisait par un mot juste autant que modeste le talent de Jean-Sébastien en prononçant ces nobles paroles : (( Voici du nouveau et j'apprends ici quelque chose. » Effectivement on apprend toujours quelque chose avec Bach, et l'illustre prédécesseur de Mozart paraîtrait singulièrement nouveau à nos artistes s'ils s'avisaient de l'étudier. Mais étudier Bach !... Allons donc ! c'était bon pour Mozart.

Cent-vingt ans après sa mort, Bach, étranger à nos compositeurs en herbe, demeure également étranger à nos savants. Ainsi je lis textuellement dans le beau dictionnaire de M. Bescherelle aine, bibliothécaire du

Louvre, membre de la Société de statistique universelle, de la Société grammaticale, etc., etc. :

« Il (Bach) fut successivement organiste, maître de « chapelle, directeur de la musique dans plusieurs cours « d'Allemagne, et partout il fit admirer son talent ex- « traordinaire sur l'orgue. »

Et... et c'est tout. Ah ! monsieur Bescherelle, le pauvre Bach, s'il pouvait vous lire, serait assurément très touché de Thonneur que vous lui faites et de la justice que vous lui rendez î Peste î nous voilà renseignés comme il faut, et nous savons maintenant que Bach passait pour un organiste fameux, extraordinaire même. On n'est pas plus galant que M. Bescherelle aîné, bibliothécaire du Louvre, membre de la Société de statistique universelle, de la Société grammaticale, envers les gloires musicales du passé. — Quatre-vingt-quinze ans après la mort de Bach, M. Bouillet, mieux instruit en i845 que ^L Bescherelle en i856, publie dans son utile et magnifique dictionnaire universel d'histoire et de géographie (troisième édition revue et corrigée), cet intéressant article sur l'artiste qui nous occupe :

(( 11 — (toujours Bach) — fut musicien du duc de « Weimar, organiste deMulhausen, maître de chapelle « du prince d'Anhalt-Cœthern et compositeur de Té- « lecteur de Saxe, roi de Pologne. — Il a laissé plu- « sieurs morceaux de musique estimés. »

Plusieurs morceaux de musique estimés ! Comme qui dirait queUiues opuscules, quelques babioles, quelques pensées fugitives qui ne manquent pas d'une certaine valeur. De plus, M. Bouillet, d'après je ne sais quels documents, fait mourir Bach en i854, ce qui est fort, car, pour le faire encore mourir en cette année-là, il a fallu, de toute nécessité, que M. Bouillet commençât par le ressusciter, opération devenue difficile depuis la résurrection de Lazare.

Revenons à notre héros.

Le flûtiste Frédéric II, le m^me qu'on appela Grand, peut-être parce qu'il se brouilla d'une façon assez incivile avec Voltaire, peut-être parce qu'il abandonna traîtreusement son alliée, la France, par le traité de Breslau, peut-être simplement parce qu'il fit tuer beaucoup d'hommes dans des guerres iniques, le flûtiste Frédéric II, dis-je, aimait à consoler son cœur paternel des tueries militaires par de petits concerts dans lesquels il faisait sa partie ; le royal musicien traduisait sans doute sur son instrument le désespoir des fiancées et des mères dont il avait immolé les futurs et les maris ; aidé par son orchestre, il reproduisait probablement les tortures ouïes plaintes des mourants demeurés sur les champs de bataille ; à moins qu'il ne préférât, dans un moment de douce expansion, chanter la déroute de ses ennemis et sa propre victoire ; il pouvait encore, quittant l'épopée pour la pastorale, l'ode pour Tidylle, les lauriers sanglants pour les bluets sur les pétales desquels Frédéric retrouvait çà et là, on ne sait pourquoi, quelques gouttes de rosée rouge, risquer un air galant ; il avait bien le droit, ce valeureux capitaine, amoureux de combats, de tabac et de musique, de s'imaginer qu'il errait dans la campagne avec une bergère enrubannée, suivant avec elle le bord de l'eau et lui contant fleurette près des saules au front penché... Un jour donc que le bon Frédéric, ayant sa chapelle sous les yeux et un peu à ses pieds, je suppose, se disposait à essayer une composition nouvelle, on lui apporte, suivant la coutume, la liste des étrangers arrivés dans la journée à Postdam. Il la parcourt lentement, en maître qui tient à se renseigner au moins aussi sérieusement que M. Bescherelle ou M. Bouillet, et, posant soudain sa flûte : a Messieurs, dit-il aux artistes surpris, le vieux Bach est ici avec son fils, Philippe-Emmanuel. » Aussitôt ordre est donné d'aller chercher les voyageurs et de les amener immédiatement.

Désir de prince est un feu qui dévore.

On court chez Jean-Sébastien, on le trouve en habit de voyage, fatigué, couvert de poussière ; on l'enlève sans lui permettre de changer de vêtements et on le conduit au palais. L'entrevue dut être curieuse. Je me figure le monarque accueillant d'un air aimable, quoique légèrement protecteur, celui dont l'œuvre immortelle jettera encor de splendides clartés quand la Prusse aura cessé d'exister.

Les appartements royaux étaient pleins de pianos fabriqués par Silbermann, célèbre facteur d'alors. Sur l'invitation de Frédéric, Bach, qui devait improviser le lendemain sur toutes les orgues de la ville, improvisa sur tous les pianos du château, au grand ébahissement du roi et des artistes, qui, suivant Bach de pièce en pièce, s'émerveillaient de voir une science si facile et si profonde unie à un génie en quelque sorte intarissable. C'était à qui lui indiquerait un motif connu, un thème populaire, un sujet de fugue. L'artiste inimitable ne reculait jamais ; il revêtait les moindres mélodies d'ornements admirables, il les fuguait, il les développait, les imprégnait de sa puissante individualité, il en tirait des effets inattendus, étranges, prodigieux, renversants ; on eût dit l'harmonie inconnue des sphères rendue tout à coup perceptible et planant au-dessus de ces têtes attentives; le mathématicien et le compositeur marchaient de pair dans ce travail miraculeux qui troublait la vue à force de clarté, qui charmait l'esprit à force de lumière. Beaucoup ne comprenaient point, incontestablement, mais tous étaient fascinés, aluiris, entraînés par ce talent surhumain, par cette imagination que rien ne fatiguait, par ce style coloré, puissant, nerveux, serré, qui se raillait des plus inextricables dillicultés.

Le lendemain, le prodige se renouvela à la gloire de Bach, et les églises de Potsdam retentirent, Tune

THILOSOPHIE ET MUSIQUE 387

après l'autre, d'improvisations qui furent pour l'auteur de La Passion autant du triomphes...

De retour à Leipsij^, Bach com[)osa une sérir dr pièces qu'il intitula : Musikalisches Opfer (Ollrande musicale), et qu'il dédia à Frédéric. Or, « Opfer » signifie à la fois a offrande » et « sacrihce »; l'envoi de Bach eut-il cette double signification? c'est ce que les biographes ne disent pas.

Sur la fin de sa vie, Bach, dont la santé avait été excellente jusque-là, devint presque aveugle. Vous figurez-vous, lecteur, cet homme encor plein de sève condamné à ne plus écrire et plongé soudainement dans la nuit ? Vous rendez-vous compte du supplice de ce nouveau Tantale, ne pouvant plus cueillir les fruits qui mûrissaient d'heure en heure dans son cerveau ensemencé par la nature et fécondé par le travail ? Vous faites-vous une idée de cette vive clarté enfermée dans une colonne d'ombre, de cette lave ardente destinée à se refroidir entre les murs infranchissables de sa prison? Entendez-vous le fourmillement insensé de ses œuvres colossales, presque infinies, s'amoncelant dans le cerveau de ce Titan, Bach, et se heurtant désespérément contre les parois de leur cachot? Percevezvous le bruissement de leurs ailes brisées et les plaintes touchantes de ces oiseaux effarouchés, oiseaux captifs qui se croyaient éternels et qui vont mourir ?

Deux opérations tentées par un oculiste anglais ne réussirent pas ; Bach perdit entièrement la vue ; son robuste tempérament s'altéra promptement à la suite d'un traitement très douloureux et le pauvre grand artiste succomba à ses souffrances dans sa soixantesixième année.

Bach plaçait haut les liasse, les deux Graun, les Reinke, les Fux, les Galdara, les Telemann, les Keiser ; mais il avait une véritable admiration pour Ha3ndel bien que celui-ci eut composé une soixantaine

d'opéras : à tout péclié miséricorde ; et puis les opéras de Haendel ressemblaient si peu à ceux des autres compositeurs ! H?endel, on le sait, habitait l'Angleterre. Bach, qui ne l'avait jamais vu, désirait fort le connaître. « Hsendel, dit Fétis, fît trois voyages à Halle, sa ville natale. Le premier eut lieu en 1719. Bach était alors à Cœthen. Aussitôt qu'il fut informé de Tarrivée de Hœndel, il partit pour se rendre auprès de lui ; mais Haîudel avait quitté Halle le jour même. La deuxième fois que cet homme célèbre retourna en Allemagne, Bach était malade à Leipsig; au troisième voyage de Hsendel, en i^Ss, Bach n'était plus. » La camarde n'est point patiente, et elle a pour habitude de ne se pas trop prêter à nos désirs ! Elle arrive toujours trop tôt :

L'homme s'arrangerait si bien d'être éternel!

Bach, qui a donné son nom au doigté de substitution, quoique ce doigté fût probablement connu longtemps avant la naissance de Tillustre organiste, forma un grand nombre délèves, parmi lesquels je citerai seulement : Jean-Marie Schubert, mort à trente et mi ans comme son homonyme, Franz Schubert, l'auteur des fameux lieder, Jean-Tobie Krebs, Jean-Gaspard Vogler, Jean-Louis Krebs, fils de Jean-Tobie, Jean-Frédéric Dolcs, celui cpii fit entendre du Bach à Mozart, Jean- Frédéric-Agricola el enfin Jean-Gottfried Miithel. Ne dirait-on pas que Bach fut à la fois le professeur et le l)arrain de tous et s gens là?

Entre les mains des successeurs de Bach, la fugue perd de sa puissance. Domptée par Jean-Sébastien, elle (hmiple ceux qui veulent rivaliser avec lui. Lorsqu'on tient télé à la belle, ce n'est pas sans peine; fidèle au vieil anuint ([irelle [)leure, elle repousse les prétendants (jiii la courtisent; cavale fringante ou sphinx sinistre, elle désarçonne ou dévore ceux qui tentent de la monter ou de deviner rénigmc proposée. L'art prenant insen-

PHILOSOPHIE ET MUSIQUE 38î»

siblement une direction nouvelle, on la délaisse ; qn^'ques-uns la regrettent, veulent retourner à elle, sollicitent ses faveurs... il n'est plus temps, elle appartient au passé et, debout sur les marches de son trône — la tombe de Bach — elle ré[)()nd au passant qui la contemple avec étonnement : Je ne suis plus qu'un souvenir.

De nos jours Mendelssohn et Schumann tentèrent une résurrection impossible ; le premier se jeta dans la voie ouverte, le second en ouvrit une et essaya de faire parler à la Muse savante le lanj^age du sentiment... En dépit de leurs louables efT'orts, Bach les dépasse de cent coudées ; aussi, quelques artistes fanaticjues du passé se tournent-ils encore avec ferveur vers leur principale idole, Bach, conmae les poètes vers Homère, un des dieux de la Grèce antique et le plus grand, peut-être.

On pourrait comparer la fugue à une causerie intime, sérieuse, sinon grave, entre deux ou plusieurs amis devisant sagement sur un sujet qui leur paraît intéressant, développant leurs arguments avec calme et les présentant d'une manière ingénieuse, logique. La conversation, d'abord paisible, s'anime bientôt, les interpellations, les réponses se succèdent avec une rapidité croissante ; cependant la bonne intelligence se maintient parmi les causeurs qui, tout en différant sur maints détails, demeurent d'accord sur l'ensemble de la question. Ce sont de vrais amis, d'ailleurs : de solides liens les unissent ; ils s'estiment, ils s'aiment, et jamais un mot choquant ne vient troubler leurs relations, ni altérer l'entente cordiale qui les unit.

Les amateurs auxquels je dirais qu'il existe des fugues du ton, des fugues réelles et des fugues d'imitation ; que la fugue se compose d'un sujet, d'un ou de plusieurs contre-sujets, de divertissements tirés du sujet ou des contre-sujets ; qu'elle a recours au contre-

390 PHILOSOPHIE ET IVIUSIQUE

point simple, double, triple, quadruple : qu'elle emploie rimitation canonique^ un noml^re déterminé de modulations, des moyens qui lui permettent de combiner, sur une note appelée pédale, le sujet, le contre-sujet et le stretto ; les amateurs auxquels je dirais cela, et encore que la fugue instrmnentale est moins rigoureuse que la fugue vocale, ne sauraient pas grand'chose et je risquerais de les ennuyer fort en leur débitant une kyrielle de termes qui, pour eux, n'auraient qu'une signification vague ; ils s'intéresseraient aussi médiocrement aux agissements des canons à la seconde, à la tierce, à Foctave, par mouvement contraire, à Técrevisse, etc., etc.; quant aux canons énigmatiques, ils demeureraient pour mon auditoire ce qu'ils sont pour beaucoup de musiciens, — énigmatiques. Beethoven éprouvait une véritable aversion pour ces tours de passe-passe et il haussait les épaules au souvenir des énigmes musicales que se proposaient réciproquement les anciens maîtres qui se fussent crus déshonorés s'ils n'eussent pas deviné ces même énigmes. Le préjugé se fourre partout. Au surplus, il ne faut pas confondre la science avec ces subtilités artistiques : il est bon de discerner l'astrologie de l'astronomie et de ne pas mettre sur la même ligne le sorcier et l'érudit, le saltimbanque et le savant, le cliarlatan et l'artiste. Les excès du savoir n'absoudraient })as ceux qui voudraient s'en affranchir. Les connaissances acquises servent de marchepied au génie, le talent est l'instrument indispensable au penseur; mais il vit de soi que la science ne doit point devenir futile et tourner le dos à l'art ; en ce cas, elle marcherait évideuunent contre son but.

Au surplus, et pour envisager la question sous un nouvel aspecl, h" public s'imagine voh)ntiers que la nuisi([ue savante, scientifique, se fabiicfue al)S(^lument connue une pièce de dra}) ou un chapeau. Le public se

trompe. L'imagination s'affirme aussi nettement dans un thème de fugue que dans un motif d'opéra ; l'inteliigence joue son rôle dans im canon aussi !)ien que dans une cavatine, Hîendel, Bach, démenti, Mendelssohn en ont donné des preuves irrécusables.

J'ose donc affirmer, contrairement à Topinion générale, que la science aide le génie, à la condition que le génie la domine et se l'assujettisse.

Page 1