AIRS POPULAIRES DE DIVERS PEUPLES
Les chants populaires, sauf les airs nationaux destinés à conduire les guerriers au combat, appartiennent presque sans exception au mode mineur. Cris anonymes des nations, ils expriment les souffrances des masses qui flottent depuis qu'elles existent sur les eaux stagnantes de l'ignorance, du malheur et du désespoir. Battues par toutes les tyrannies, par toutes les passions, ces tyrannies d'un autre ordre, par toutes les tempêtes morales, politiques et religieuses, chavirant, comme de frôles embarcations, sur l'océan de larmes qu'elles ont versées, les nations, avides de liberté et rongées parTesclavage, bâillonnées dès l'enfance et ne pouvant dire leurs maux, les ont chantés. La mélodie, intime et discrète confidente de douleurs inénarrables, fut, pour le peuple, le moule grandissant dans lequel il jeta le trop plein de son âme ; elle fut la soupape de la machine humaine, toujours prête à éclater. Ecoutez les antiques mélodies juives, les vieux noëls, les airs hongrois, russes, arméniens, français, écoutez même les danses espagnoles, vives et fiévreuses ; écoutez le boléro pimpant avec son inévitable accompagnement de castagnettes, et dites-moi si les arabesques, les ornements, les traits de ces airs ne se dessinent pas sur un fond de désespérance irrémédiable ?
Les Turcs, les Polonais, les Arabes affectionnent le mode majeur. Quelques rayons de soleil se glissent
dans leurs improvisations et viennent rompre la ligne grise ou sombre des chants populaires. Les tonalités turque et arabe diffèrent entre elles, et toutes les deux se séparent de la nôtre qui est la tonalité par excellence. Les Polonais, comme la Mignon de Gœthe, regrettent la patrie; ils sont chevaleresques, amoureux, courageux jusqu'à la témérité ; s'ils ont un culte pour leur pays, ils en ont un pour la femme, ils en ont un pour le plaisir ; de là les accents déchirants, les élans passionnés, les accès de gaîté folle répandus dans les mazurkas et les polonaises.
Les Scandinaves soupirent leurs chants ; pour eux, les notes sont des larmes, leur gaîté même est si désolée qu'elle semble essuyer furtivement des pleurs.
Le Godsave the King, dont les allures officielles conviennent fort à la dignité anglaise, ne saurait être considéré comme un air populaire. Dû à la plume de Bull, il sent le terroir, par sa majesté, par sa carrure ; il s'adapte admirablement au génie britannique. Il y a du confortable dans cet air-là.
Les montagnards écossais, moins solennels que les Anglais, se plaisent aux motifs agrestes ; ils se consolent des hommes avec la nature.
Composé par le bon Haydn, qui aurait voulu voir régner la concorde universelle, l'Hymne autrichien ne rentre pas non plus dans la catégorie des airs populaires. Quant à l'Allemagne proprement dite, elle possède une si grande quantité de maîtres renommés et d'œuvres magistrales, que le filon modeste des chants populaires se perd sous la végétation luxuriante des ouvrages enfantés par les plus riches organisations musicales du monde.
Je ne m'arrêterai pas au Ranz des vaches; il est trop connu. Je ne m'arrêterai pas davantage aux tyroliennes donl les niéuioires les moins fidèles sont bourrées. Les vraies styriennes ont la cordialité des populations dont
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elles émanent. Elles ne franchissent guère la rampe, je veux dire les montagnes qui les séparent de nous.
Les canzone italiennes sont dolentes , efléminées, spirituelles, trop spirituelles môme, car, en musique, l'esprit trop raffiné tue le sentiment, et sans le sentiment pas de poésie, pas de chaleur communicative, pas d'entraînement.
La France est la vraie terre des airs populaires ; elle en a produit un nombre considérable. Les contrées méridionales, la Bretagne, l'Auvergne, le Berry, la Normandie, toutes ces belles provinces si dévastées naguère par la féodalité batailleuse, si unies à cette heure, ont produit des milliers de mélodies jetées à tous les vents par des auteurs ignorants, eux-mêmes ignorés. J'y retrouve l'esprit guerrier, la sensibilité sincère, la foi, la grâce naïve de ce cher et doux pays hospitalier qui fut de tout temps généreux et dévoué jusqu'au sacrifice. J'y retrouve l'histoire instructive de ses luttes, la preuve de sa vaillance, la certitude des maux qu'il endura, la confidence de ses amours et, par intervalle, les francs éclats de son rire. Soit prévention, soit légèreté, Mozart se trompait donc grossièrement lorsque, écrivant de Paris à sa sœur, il lui signalait avec un dédain superbe, la pauvreté de nos vieux airs dont il ne pouvait ou ne savait rien faire. Mieux avisés, Beethoven, Weber, Bossini, Meyerbeer en tirèrent profit ; Schubert en comprit le charme pénétrant. Un matin, il pressa la Muse française sur son sein et, de ce chaste embrassement, naquit une de ses plus jolies compositions. Sans vouloir rabaisser aucune de nos gloires, j'ose affirmer que les airs français attendent encore le génie qui saura s'en servir, s'inspirer de leur beauté, s'imprégner de leur parfum. Je ne conteste pas, certes, la finesse d'Auber, le talent d'Halévy, le sentiment d'Hérold, mais enfin je me persuade que l'énergique initiatrice à laquelle j'ap-
partions, ne s'est pas incarnée tout entière, musicalement parlant, dans un de ses enfants.
Je reviens à mon esquisse.
^ Les Infidèles, très fidèles à leur parole par parenthèse, forment leurs gammes de deuxtétracordes appartenant au mode mineur et à des tons différents ; ces tétracordes se composent l'un et l'autre de quatre sons dont la disposition amène les intervalles suivants : une seconde mineure, une seconde augmentée, une seconde mineure. Il résulte de là que si nous prenons sol pour point de départ, le premier tétracorde sera en ut mineur^ et que le deuxième commençant à ré^ sera en sol mineur.
Signaler cet assemblage bizarre, cette union anormale et forcée, c'est montrer que les airs turcs ne finissent jamais, car, en définitive , aucun des tons employés alternativement n'ayant eu le temps de s'établir, l'oreille reste en suspens, attirée qu'elle est vers une double conclusion. Pareils à certains époux, liés mais non unis, et plus pressés de proclamer leurs droits réciproques, de faire prévaloir leur volonté particulière que de s'entendre en mettant en commun, dans une affection mutuelle, leurs peines, leurs joies et leurs espérances, ces infortunés tétracordes, rivés ensemble à la même gamme comme des forçats à la même chaîne, se querellent sans cesse. Cela n'empêche pas quelques motifs turcs de mériter notre attention, et de la fixer par leur excentricité.
Les naturels du Canada, et je les en félicite, ont deviné une des prières de la Muette ; ces braves sauvages sont prophètes à leur façon. Quant aux Chinois, ils ont prévu une des plus jolies marches de Cherubini. Caractériserai-je sunisamment les airs arabes en disant que ce sont de grands voyageurs, qu'ils émigrent volontiers d'un ton dans un autre?
Mon confrère et ami, Charles Lévy, passant naguère
à Constantinople (il a un peu voyagé partout), entendit près de Tllellespont (style poétique si l'on veut), un individu qui, assis sur je ne sais quelles ruines, chantait sans accompagnement, à pleine voix et avec une justesse irréprochable, une mélodie arménienne. Gémissait-il sur le sort de l'Arménie morcelée, se plaignait-il de vivre sous la domination turque, regrettait-il la bien-aimée absente?... ou morte?... C'est ce que disaient sûrement les paroles; mais Charles Lévy, ne sachant pas l'arménien, ne rapporta sur son calepin que le chant. Ce chant navrant contrastait avec le ciel musulman dont la splendeur, je présume, est un reflet du paradis de Mahomet et qui, le soir, avec ses myriades d'étoiles scintillantes, paraît contenir les yeux de toutes les houris.
La mer gémissait dans les Dardanelles ; Lévy fit de ses gémissements lointains un trémolo harmonieux pour l'air qu'il transcrivait. Voyageant plus rapidement encore que mon ami Lévy, je quitte les Dardanelles et me voilà sur les bords du Rhin. Là, je rencontre une chanson à boire : Am Rheinf Am Rhein; le bon \in, paraît-il, inspira de tout temps les bons musiciens; les produits de la nature viennent en aide aux produits intellectuels. Les airs populaires allemands ne sont point batailleurs, agressifs; au contraire. Empreints d'une honnête médiocrité, humbles, lourds, ils ne relèvent guère la tête qu'à l'époque où Luther entonne ses chorals; puis ils retombent dans leur mansuétude un peu servile. S'ils échappaient à la servilité, éviteraient-ils l'arrogance?
La Pologne... ce qui fut la Pologne î est là tout près. La nation martyre, étendue sur le sol, garrottée pai^
Un géant hérétique Qu'un monde a peine à contenir.
Est-elle morte ? Non, son pouls bat ! Ses bras en-
chaînés se crispent, sa tête se hausse, son cœur se révolte. Ah î fût-elle ensevelie que, semblable à Lazare, elle sortirait de son sépulcre à la voix de Copernic, de Mickiewicz , de Chopin, trois hommes qui ont vécu parmi les astres et qui lui crient du milieu où ils résident : (( Mère, tu es immortelle ! » En effet, la Pologne, si jamais elle était effacée de la carte de l'Europe, serait toujours inscrite au livre de vie. Quand elle n'aura plus sa place sur le globe, elle l'aura dans le Ciel, elle la conservera dans le souvenir reconnaissant des hommes. Chopin résume en lui ce noble pays, où l'art, la science et le courage malheureux ont poussé un même cri : Liberté !
Un fait me frappe avant tout autre quand je mets en regard les airs russes, arméniens, persans, hongrois, c'est leur parenté éloignée mais réelle. Ornés et même un peu surchargés d'arabesques dont le caractère virginal et charmant transporte l'auditeur dans une sphère nouvelle, ces airs offrent des points de ressemblance et des différences très prononcées. S'ils se rapprochent par l'usage et l'abus des fioritures, le sentiment pittoresque et poétique qui les a dictés, ils se séparent par des aspirations diverses qui caractérisent fortement la physionomie des différents peuples dont ils sont une émanation.
Si la tendance au merveilleux, l'amour, la volupté naïve, le mobile désir, la noblesse innée ou habituelle constitue le fond des mélodies persanes ou arméniennes ; si un malaise où perce, avec Tennui de l'esclavage, la conviction de ne pouvoir en sortir, tant est invétérée l'habitude delà porter, se cache sous les ornements mélancoliques des thèmes russes dont toute virilité n'est pourtant pas bannie ; si cette virilité annonce que les paysans serfs sauront un jour prendre rang parmi les nations ; en revanche, l'ardeur guerrière, l'indépendance conquise au prix de la vie, un
penchant irrésistible à la rêverie, à la volupté tendre, le besoin d'imprévu, le souvenir presque effacé de contrées lointaines parcourues, habitées autrefois par les aïeux et vaguement entrevues par les générations vivantes dans les mirages de Timagination, tout cela a son expression dans les chants nationaux hongrois.
Si j'introduisais ici un Persan, un Russe et un Hongrois, on trouverait le premier porté aux raffinements de l'esprit ; le second sauvage par boutades ; le troisième épris de liberté à son heure, amoureux de légendes toujours, rêvant d'émigration dans les étoiles.
Jéhovah, le dieu formidable et vengeur, devait inspirer aux Juifs des mélodies terribles ou grandioses. La Synagogue, en effet, nous a conservé quelques hymnes antiques ou très anciennes dont la beauté âpre et sévère répond parfaitement à l'idée qu'on se fait de l'être implacable que les Israélites adorent. •
Pour eux l'Eternel n'est pas seulement la justice, il est la vengeance, la vengeance effrayante, atroce, sans bornes; pour nous, l'Eternel est surtout celui qui pardonne, c'est-à-dire la suprême puissance, la suprême intelligence, le suprême amour. Un abîme donc, on le voit, sépare les mélodies juives des mélodies chrétiennes. Mon intention n'est point de les comparer entre elles, cela m'entraînerait trop loin ; j'ai voulu tout uniment indiquer d'un mot les côtés saillants par lesquelles elles diffèrent.
Je laisse en Espagne les boléros tapageurs ; je saute à pieds joints par dessus les airs italiens, dont j'aurai l'occasion de m'occuper bientôt, et je vais, me renfermant entre les Alpes, les Pyrénées, l'Océan et le Rhin, citer quelques-unes de nos richesses musicales.
Nous sommes tellement accoutumés à entendre fredonner, brailler, défigurer nos airs dans les rues par les ivrognes , gens aussi étrangers au chant qu'aux bonnes mœurs, que nous ne nous rendons pas compte de l'effet
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que ces airs si maltraités produiraient s'ils étaient chantés avec goût, avec esprit, avec vigueur, par des artistes assez intelligents pour en rétablir le mouvement, pour les bien rh} thmer, pour leur rendre tout leur charme. Reconstitués en quelque sorte, grâce au talent d'habiles chanteurs ou d'exécutants consciencieux, ils reprendraient vite leur valeur, et sortiraient sans peine du ruisseau fangeux où la trivialité les oblige à rouler.
Ah î qu'ils seraient heureux de remonter sur le piédestal dont on les a contraints à descendre ! Comme leur énergie, leur douceur, leur naïveté, leur héroïsme, leur gaîté, leurs qualités multiples, en un mot, gagneraient à être remises en évidence, en pleine lumière ! La foule de ces pauvres airs néanmoins se présente à ma mémoire, et, franchement, ils ont si bonne tournure, ils sont si vaillants, si vifs, si légers, si tendres que je ne sais auxquels accorder la préférence.
Et d'abord, le Midi m'offre un Noël admirable, autant par le rayon de foi qui l'illumine, que par sa simplicité touchante. Faisant entendre, un soir, ce Noël à un feuillctonniste célèbre que ses nombreux amis eurent la douleur de perdre prématurément il y déjà plusieurs années, Joseph d'Ortigues , cet excellent homme le trouva si beau qu'il me pria de le lui copier, ajoutant que son intention était de l'insérer dans un livre sur le j)lain-chanl, ouvrage depuis longtemps en préparation et dont il rassemblait alors les matériaux : je m'empressai de copier le Noël et de le lui porter revêtu de mon harmonie, bonne ou mauvaise, mais que d'Ortigues avait trouvée à son gré : il me remercia, publia son traité, y glissa mon travail et ne me nomma pas... Molière prenait son bien où il le trouvait ; je reprends le mien où il est.
Qui ne conuaît le Uoi Da^robcrt? Bien rendue, cette chîinson drolatique n'aurait-elle pas son originalité? Sans compter Au clair de la lune, variée avec succès
par Boïeldieu dans les Voitures versées et avec talent par Moschelès ; sans parler de : O ma tendre Musette^ des airs bretons, si colorés, des airs normands qui ne sont pas betes, des airs berrichons et béarnais, de Vive Henri quatre, n'avons-nous pas la Marseillaise^ c'està-dire le plus beau des chants patriotiques ? N'avonsnous pas les airs bourguignons, les bourrées d'Auvergne?
Je ne saurais trop le répéter ; les trésors musicaux et populaires de la France sont incalculables et dignes d'elle. Vienne un vrai maître qui soit le produit et non l'accapareur de ces trésors, un maître qui sache les utiliser, un maître auquel la qualité de Français ne fasse pas oublier la qualité plus générale d'homme, et vous le verrez se rapprocher rapidement du faîte de l'art. Il sera grand parce qu'il aura mêlé à son âme la grande âme de la France.
Je ne crois pas avoir exagéré le mérite intrinsèque de nos airs nationaux ; mais, me fussé-je rendu coupable d'un peu de partialité, on me le pardonnerait certainement, en se rappelant qu'au-dessus de l'amour de la patrie, je place l'amour des patries, qui nous rapproche de tous les hommes, et l'amour du progrès qui nous rapproche de Dieu.