‹ Philosophie et musique; œuvre posthumeChapitre 30 sur 57 · AUX ENFANTS DE LUTÈGE · texte numérisé non relu

AUX ENFANTS DE LUTÈGE

Messieurs, je porte un toast aux seuls maîtres que j'aime

A la Science, à l'Art. Notre gloire suprême

Est de les bien comprendre et de les bien servir.

La science, ce mont que l'homme doit gravir,

Mont superbe, éternel, infranchissable cime

Dont nul n'apercevra jamais le pic sublime;

La science qui croît chaque jour sous nos yeux.

Qui compte par milliers les soleils dans les cieux,

Qui fait incessamment notre sphère plus belle,

Qui, rétive à tout joug, à toute erreur rebelle,

Combat pour le progrès et pour la liberté

Dans l'ombre colossale où gît l'humanité ;

— L'art, ce divin charmeur, cet ennemi du doute,

Dont l'aile, par l'azur, plane, cherchant la route

Sans bornes qui conduit les âmes au Seigneur,

L'art, moins ivre de joie, hélas ! que de douleur,

Chantant le ciel profond, le ruisseau qui s'irise,

L'amour, coupe céleste où tout ôtre se grise.

L'amitié dont la main nous soutient, nous unit,

L'hirondelle debout sur le bord de son nid,

Les bois silencieux, les océans superbes.

Les faneurs étendus à midi près des gerbes,

La mort qui nous attend et nous rassemble tous

Pour nous régénérer, vieux spectre étrange et doux

Dont on ne comprend pas la mission sacrée.

L'aube blanche, pensive et l'aurore dorée

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Qai franchit la montagne et plonge dans les champs Pour aller caresser l'arbre aux rameaux penchants ; Oui, la science grave, oui, l'art sincère, intime. Sont les maîtres vaillants et nobles que j'estime.

Messieurs, je ne vois rien au-dessus d'un Kepler,

D'un Guvier, d'un Byron, d'un Rubens, d'un Euler ;

J'admire Copernic, j'acclame Michel-Ange,

Beethoven me transporte. O divine phalange,

O pionniers merveilleux, dompteurs des mers, des vents,

Verbes du genre humain, fiers artistes, savants

Qui nous ennoblissez, ô précepteurs du globe :

Platon, Fox, Rabelais, toi, grand Christ dont la robe

Est pleine des esprits que tu portes à Dieu,

Penseurs qui souffrez tant dans ce rude milieu.

Je bois à la lumière, au bonheur, à la vie,

Au triomphe du vrai qui jamais ne dévie

Du long chemin étroit où marche le devoir ;

Je bois à la beauté sans tache, à son pouvoir,

A la source du monde et de l'intelligence,

Au génie immortel acceptant la créance

Que Dieu lui confia pour notre instruction.

Je bois aux droits de tous à la perfection !

Mais je veux surtout boire à tes succès, musique,

Dont la voix fraternelle, amoureuse, héroïque,

Sainte ou naïve, gaie ou touchante, ravit

L'enfant dans son berceau, le vieillard qui survit

A ses déceptions, à ses maux, à ses luttes.

Muse, tu réjouis les palais et les huttes ;

Tu mets dans le gosier de l'oiseau des chansons.

Et tandis que, volant de buissons en buissons.

Il chante ses amours à la nature en fête.

Tu soutiens de tes sons les psaumes du prophète,

Tu vibres dans les Ilots du torrent écumeux,

Tu racontes les faits et les guerriers fameux,

Tu guides les soldats au fort de la mêlée

Au moment où la guerre ardente, échevelée,

Comme un vautour tournoie et frémit dans les airs ;

Tu dis les ouragans, les cités, les déserts,

L'homme et ses passions, la femme et ses tendresses,

La foi des nobles cœurs et les pures ivresses,

Tu montres le visible et l'invisible aussi,

Tu montes du réel à l'idéal. Ainsi

Tu fais vibrer en chœur les cordes de la lyre,

De cette lyre chaste en son viril délire,

Qui n'a rien de mesquin, de faux ni de charnel

Et dont l'hymne joyeux retourne à l'Eternel.

Oh ! combien la musique est peu connue encore !

Quoique trois siècles aient passé sur son aurore

On ne la comprend pas. Des poètes hargneux.

Qui la jalousent fort, la critiquent entre eux.

Selon eux elle n'est qu'un bruit futile et vague.

Parfois, heureusement le poète divague.

Mais passons. Le bourgeois la prise-t-il beaucoup?

Si la Muse s'élève il s'endort tout à coup

En revanche il se plaît à fréquenter les salles

Où, sur des mots hideux recueillis dans les halles,

Des chants, accompagnés de gestes libertins

S'accouplent à des vers écrits pour des catins.

Un art nauséabond a corrompu l'Europe,

Et, sans être un pédant ni même un misanthrope,

Je dis qu'il ne faut plus à cette heure courir

A des plaisirs honteux dont nous pourrions mourir.

Qu'il faut craindre la Muse efïrontée et lascive

Qui fait enfin rougir la France progressive

Et qui bientôt, confuse et bafouée, ira

Se perdre dans la nuit qui la soufflettera !

A cet abaissement il existe un remède : C'est d'aimer son pays, de lui venir en aide Et de ne plus souflrir qu'il retombe jamais Dans la boue infectant la base des sommets. Dévouons-nous ensemble à cette illustre tâche Et poursuivons-la tous sans trêve, sans relâche; Peintres, musiciens, poètes, orateurs.

Dirigeons le public du côté des hauteurs, Et toi, musique, toi, de l'un à l'autre pôle

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Marche, cours, vole, lutte, et joue aussi ton rôle

Dans l'immense réveil radieux, respecté,

D'où naîtront l'union et la fraternité.

Depuis longtemps, Messieurs, on a dit que la France,

Pour l'art des sons, ne peut entrer en concurrence

— Surtout au point de vue où je me place ici : Le chant choral — avec l'Allemagne ; ceci, Jadis vrai, ne l'est plus peut-être ; chaque année Voit croître nos progrès ; l'Allemagne prônée Sent que son spectre d'or peut lui glisser des mains. Nous la suivons de près dans les nobles chemins Où l'Allemand nous a précédés ; Son Altesse

Le Rhin nous envierait les Enfants de Lutèce.

Lille comme Paris poursuit avec honneur

La lutte pacifique où l'art, jeune glaneur,

Ramasse des lauriers et gagne des batailles ;

Les couronnes partout se joignent aux médailles,

Et les bannières vont flotter au sud, au nord,

A l'ouest, à l'orient. Nul trouble. Nul discord.

Les rivaux sont amis ; ils s'estiment, ils s'aiment ;

Ils combattent, après ils s'embrassent, ils sèment

Le bon grain, et la foule attentive à leur voix

Ecoute les chanteurs et redit leurs exploits.

Elle emporte en son âme une plus grande idée

De la puissance humaine, elle se sent guidée

Vers des plaisirs nouveaux qui relèvent l'esprit;

Le riche s'humanise et le pauvre sourit ;

Le brave paysan, l'ouvrier du village.

Les nobles, les bourgeois, les hommes de tout âge,

Quittant leurs airs chagrins, terribles ou railleurs.

Se trouvent plus heureux, moins sceptiques, meilleurs !

Et maintenant louons les travaux de ces maîtres :

Le vieux Wilhem, Galin, Ghevé ; gloire aux ancêtres

Qui, vous ouvrant la voie où vous avez passé,

— Le front toujours fiévreux, le sein parfois blessé, — Poursuivant jusqu'au jour de la mort ténébreuse, Leur travail surhumain, leur tâche généreuse,

Nous laissèrent leur œuvre et guidèrent nos pas ! Qui sait si, du pays d'où l'on ne revient pas. Leurs mânes inquiets ne veillent pas encore Sur tous ces orphéons dont la France s'honore ? Mais pour les seconder, ces passants immortels,

Tuez le mauvais goût, ne dressez des autels

Qu'aux chefs-d'œuvres anciens ou récents dont le style

Agrandit la pensée et n'est point inutile

A ceux qui veulent vivre et mourir sans avoir

Rien à se reprocher, se pliant au devoir.

Messieurs, si vous songez à sauver la patrie

Encore palpitante, anxieuse, meurtrie ;

Si, la régénérant par vos chants les plus beaux,

Vous faites tressaillir d'aise dans leurs tombeaux

Les artistes divins qui la rêvèrent forte ;

Alors, tout frémissants du souffle qui vous porte,

Vous saurez ramener par un coup d'aile sûr

Les générations vers les gouffres d'azur.

Gela vous le pouvez ; vous le voudrez sans doute

Et l'on vous verra mettre un matin en déroute

La muse aux fruits amers dont je parlais tantôt.

Pour la contraindre à fuir vous saurez viser haut.

Oui, vous êtes de ceux qui feront des miracles.

Oui, vous réagirez contre de vils spectacles.

Qui nous abrutiraient et nous rendraient méchants,

Et vous rajeunirez la France par vos chants !

Paris, 1873.

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