‹ Philosophie et musique; œuvre posthumeChapitre 7 sur 57 · DE QUELQUES OPINIONS RELATIVES A LA MUSIQUE · texte numérisé non relu

DE QUELQUES OPINIONS RELATIVES A LA MUSIQUE

Si quelque musicien instruit recueillait, analysait, comparait les innombrables idées émises sur la musique depuis l'antiquité jusqu'à nos jours, il ferait un livre bien curieux.

Les anciens accordaient une puissance excessive, presque illimitée, à l'art musical, lequel pourtant n'a guère commencé d'exister qu'au moyen âge. Les auteurs chinois, si j'en crois le P. Amiot, missionnaire à Pékin vers l'an 1776, disent positivement : « L'ancienne musique pouvait faire descendre du ciel sur la terre les esprits supérieurs ; elle pouvait évoquer les ombres des ancêtres ; elle inspirait aux hommes l'amour de la vertu et les portait à la pratique de leurs devoirs. Veut-on savoir, ajoute-t-il, si un royaume est bien gouverné, si les mœurs de ceux qui l'habitent sont bonnes ou mauvaises? Qu'on examine la musique qui y a cours. »

Huit cents ans avant la naissance d'Amphion, Kouci, causant avec Œum, s'écriait : a Quand je fais résonner les pierres sonores de mon King, les animaux viennent se ranger autour de moi. » Plus tard la Grèce, renchérissant sur la Chine, assure que le fils d'Antiope attendrissait les pierres qui, émues et obéissantes^ venaient se placer d'elles-mêmes à l'endroit voulu pour devenir, en se réunissant, les murs de Tlièbes. Gonfutzée, ayant entendu certain morceau composé et exécuté par Kouci,

fut trois mois sans pouvoir penser à autre chose. Il en perdit le boire et le manger.

Une partie de la nation égyptienne prêtait à la musique une origine céleste, tandis qu'une autre partie de cette même nation la considérait comme une invention satanique, comme une création du mauvais principe.

Platon, convaincu de la nécessité de calmer les passions au lieu de les exciter, reconnaît que la musique, dirigée parla philosophie, est un des plus beaux présents du Ciel, une des plus belles institutions des hommes. En cela Platon a raison. Mais il alïirme que « l'emploi des instruments sans voix est une barbarie et un charlatanisme, » et il se trompe. Il se trompe aussi quand il repousse certains modes dont l'influence sur les mœurs lui parait désastreuse ; cette fâcheuse influence doit être attribuée aux sentiments bas, aux conceptions voluptueuses ou lascives du compositeur, non aux éléments matériels dont il dispose, aux modes dont il se sert.

Les Indiens avaient divinisé les sons et Snaragràma était la déesse de leur gamme. Une ancienne mélodie consumait celui qui la chantait ; une autre mélodie appelée maid malaar rang attirait, rassemblait les nuages, et faisait tomber une pluie abondante sur les moissons. Ce système d'arrosage était facile, commode et peu dispendieux ; tout dégénère ! Un chanteur célèbre, Mia-Tusine, entonnait-il un chant consacré à la Nuit, aussitôt le soleil disparaissait. Josué arrêtait le grand astre, Mia-Tusine Tescaniotait. Au fond de ces imaginations, de ces contes, cfe ces légendes, il y avait une étrange vénération pour la musique. Or, la Musique si estimée autrefois, a-t-elle aujourd'hui la place qui lui convient? L'aime-l-on, Tadmire-t-on, la respecte-t-on assez? Cette noble sœur de la Poésie inspire-t-elle à la foule des passions bien vraies, bien profondes? lîach, Gluck, Méhul, Beethoven, Berlioz ont-ils en effet l'oreille

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du public? L'administrateur, Findustriel, le commerçant, le courtier, le savant, le philosophe, l'ouvrier, la femme à la mode, le poète sentent-ils, apprécient-ils vraiment les merveilleuses beautés dont l'art musical est si prodigue? Ne vltes-vous jamais l'amateur sérieux s'endormir aux beaux endroits et se réveiller tout guilleret au moindre rigodon? Applaudit-on avec un égal enthousiasme les belles choses et les choses brillantes, et se douterait-on, en voyant le succès obtenu par certaines élucubrations, que l'homme, comme la nature, a horreur du vide?

Que de paradoxes ne débite-t-on pas quotidiennement sur la musique dans les journaux, dans les revues, dans les livres, dans les salons, dans les rues, dans les cafés, partout ! Quel tohu-bohu de niaiseries prétentieuses, ridicules, extravagantes! Que de faussetés pour une vérité ! que de ténèbres pour un rayon î Cependant tout le monde se croit apte à juger une œuvre musicale quelconque ; chacun, prenant bravement son goût pour une appréciation, argue de sa manière de sentir qu'il prétend transformer en critérium, comme si l'instinct ou même le sentiment individuel pouvait remplacer la manière de voir reposant sur certains principes, sur la science, sur l'analyse, sur une critique impartiale et raisonnée, sur les tendances éternelles et fondamentales de l'art !

Voulez-vous un échantillon de ce qui s'écrit et se dit journellement sur la musique ? Ecoutez :

(( La science étouffe l'inspiration.

(( Contrepoint, imitation, canon, fugue — fariboles, « vieilleries dont on ne se sert plus! instruments « démodés, dangereux, propres à donner des entorses (( au génie !

« Des dispositions naturelles, un peu d'harmonie, « la connaissance des voix et la pratique sullisent à (( l'éclosion d'un maître.

« Les intelligences supérieures n'ont que faire du a bagage scientifique des pédants.

« Rossini s'en est passé.

(( L'Italie s'en passe.

« L'Allemagne, à la vérité, se montre avide de « connaissances techniques; le savoir l'aiTole; aussi, la « vieille étudiante s'égare-t-elle dans le dédale des « combinaisons oiseuses. Beethoven, qu'on vante à (( tout propos, trouve-t-il de ces mélodies enchante- (( resses dont l'Italie regorge?

« La France perd déjà par son application au « travail la légèreté d'esprit qui la rendit si fameuse « au beau temps d'Adolphe Adam.

(( A quoi la musique est-elle bonne sinon à cha- « touiller agréablement l'oreille, à bercer voluptueusea ment ceux qui ont bien dîné, à rendre un peu (( d'entrain aux conversations commencées ?

(( La nmsique, matérielle et sensuelle, ne pense (( point.

(( N'ayant pas de signification précise, elle s'ap- <( plique indistinctement à ceci ou à cela.

(( Plait-elle? on la proclame excellente; déplaît- « elle ? on la déclare détestable. Elle subit l'influence « de la mode ; le frais vêtement d'hier, fripé aujour- « d'hui, ne sera plus demain qu'une guenille !

« Le phiin-cliant seul convient à l'église.

« Au théâtre, l'idée dont sort le poème, le sujet, « l'action, la déclamation, la prosodie, la couleur, la (( situation, les types ou les caractères des personnages, « le lieu de la scène, l'époque où se développe le « drame , le rliylhme , l'harmonie , l'orchestration , « l'inslrumentation, sont des éléments secondaires « (lout le conqiositeur se préoccupe trop, en général. »

Une après-midi, circulant dans Paris un livre à la main (j'avais alors l'habitude de lire en marchant), je rencontrai (^lapisson. Quoil me dit-il après avoir regardé

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ce que je lisais, vous étudiez Thistoire, vous, un musicien! A quoi bon? — A savoir ce que je fais, lui répondis-je. — Bah ! ce qu'on ne sait pas on le devine, répartit Clapisson qui ne passa jamais, lui, pour avoir deviné quoi que ce soit.

Entre les esprits incultes et les esprits cultivés se placent les esprits systématiques.

Un jeune compositeur, qui demeurera jeune sans recourir à Teau de Jouvence, s'écriait un matin en causant avec moi : — On cherche d'abord sa mélodie ; puis, lorsqu'on l'a trouvée, on y adapte une harmonie choisie, piquante, inattendue !î...

Vraiment ?

Gluck prétendait rendre la musique esclave de la parole ; il voulait qu'elle fût strictement l'expression du mot ; rien de moins, rien de plus. Si Gluck ne s'était pas presque toujours écarté de son pro^^ramme, nous n'aurions ni Orphée^ ni Alceste, ni Iphi génie en Tauride. Heureusement le génie franchit à son insu les cercles où voudraient l'enfermer les systèmes.

Critiquant Gluck sous ce rapport, Berlioz écrivait jadis dans son autobiographie, si je ne me trompe : (( Ne restreignons pas la musique, étendons-la au contraire et laissons-lui toute sa puissance ». En revanche et par une contradiction bizarre, Berlioz, qui avait une si haute idée de son art, soutenait que le beau est une affaire de goût, de tempérament, que ce qui satisfait celui-ci mécontente celui-là, et que, conséquemment, le beau ne saurait être défini. Je me permets de mettre en doute l'exactitude de ce raisonnement.

Après les vrais connaisseurs, viennent les faux connaisseurs, et ceux-ci me paraissent assez amusants.

Me trouvant un soir chez un de nos meilleurs historiens, lequel passait pour un amateur distingué quoiqu'il eût écrit, jadis, une page fulminante contre le Barbier de Sèville — celui de Rossini, s'il vous plait — je

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m'avisai de lui jouer un tour de ma façon. Il était question de phrases musicales carrées et mon antagoniste afïirmait que Tirrégularité dans le nombre des mesures avait quelque chose d'insupportable et qu'il fallait qu'elles se succédassent invariablement de quatre en quatre. Je lui fis observer que Mozart et Beethoven avaient trouvé beaucoup de motifs non carrés, dont la beauté me semblait inattaqual)le.

Je me mis au piano pour lui en faire entendre plusieurs ; il les critiquait tous de parti pris. Fatigué de tant d'obstination, je lui jouai un dernier thème. « Sans doute î ce passage est joli, me dit-il, mais on se sent mal à Taise en l'écoutant et, pourvu qu'on ait Toreille un peu délicate, on s'aperçoit de suite qu'il n'est pas carré. » Or, le passage en question l'était absolument !

Ouvrez les Xoiwelles méditations poétiques de Lamartine (qui a écrit sur la musique une page que je n'oserais qualifier ici par respect pour le grand poète), et vous trouverez, au commentaire des Préludes^ la rétlexion suivante : « La poésie n'était plus pour moi (en 1822) qu'un délassement littéraire ; ce n'était plus le déchirement sonore de mon cœur. J'écrivais encore de temps en temps, mais comme poète, non plus comme homme. J'écrivis les Préludes dans cette disposition d'esprit. C'était une sonate de poésie. » Ainsi voilà qui est entendu : une sonate ne saurait être le déchirement sonore du cœur. Presque tous les poètes ont jugé la musi(jue avec cette intelligence et cette impartialité.

On attribue ce singulier aphorisme à Théophile Gautier: a La musique est le moins désagréable de tous les bruits. »

Enfin les théoriciens, les savants, les artistes, le public frivole, la foule ignorante, les amateurs, la criti(iue indé[)endante et celle qui ne Test pas, c'est à qui exhibera les jugements les moins raisonnables, les appréciations les plus bizarres, les piéjugés les plus

injustifiables. Dès qu'il s'agit de musique on se croit tout permis ; c'est à fendre l'âme ou à faire éclater de rire.

Un écrivain assez distingué pour pouvoir signer un de ses livres : Un homme de rien, osait écrire, il y a une vingtaine d'années :

(( Et après tout, qu'est-ce que la postérité pour un compositeur ? Où commence-t-elle ? où finit-elle ? jusqu'à quel point le beau absolu, en musique, est-il séparable de ce beau relatif qui tient aux goûts particuliers de chaque génération et qui disparaît avec elle? quel compositeur peut se flatter de vivre, je ne dis pas chez les érudits, mais dans les masses, cent ans de plus que tel chanteur dont la voix a popularisé ses inspirations? Talma mort, on lit encore Racine, et il reste beau quoique dépouillé d'une partie de son prestige ; le gondolier qui chante les vers du Tasse sait que ce sont les vers du Tasse. Qui lit aujourd'hui Tancréde, ce délicieux opéra? » Et notre Homme de rien ajoute quelques lignes plus bas : « Des quarante-huit ouvrages de Rossini, dont trente-sept opéras, combien en reste-t-il aujourd'hui à la scène, et combien en restera-t-il dans cinquante ans? Et cependant nul homme n'a remporté de plus grands et de plus légitimes triomphes ; mais le temps, qui dévore tant de gloires, est insatiable de gloires musicales. Ici la fragilité est en proportion même de l'éclat... » L'auteur de ce passage paraît tenir à la fragilité des gloires musicales, car il s'exprime ainsi dans une biographie de Cherubini : «... et cependant, soit qu'il ait manqué (Cherubini), de ce je ne sais quoi que ne donne pas la science la plus parfaite du contre-point, soit effet naturel de lajragilité des gloires musicales et des variations du goût en cette matière..., il est certain que de tous ses ouvrages, dont quelques-uns firent une sensation profonde à leur apparition, pas un ne s'est maintenu au théâtre. »

Non, messieurs les raisonneurs, la musique n'est pas

seulement un art d'agrément. Si elle n'était que cela, elle ne vaudrait pas la peine qu'on prend pour elle : non, la musique ne doit pas viser exclusivement à chatouiller l'oreille ; sa mission consiste au contraire à tourner l'humanité du côté des jouissances idéales et à Tarracher aux plaisirs sensuels; non, l'inspiration ne tient pas lieu de tout, car Tinspiration qui n'est pas soutenue par le savoir n'exerce qu'une action incomplète et momentanée sur les niasses ; elle voit d'heure en heure se restreindre ses limites, elle perd peu à peu de sa force, elle finit par se paralyser tout à fait. Oh î non. la science n'est point inutile, elle aide le musicien à formuler ses chants, à les développer, à les embellir, à les transporter dans une sphère élevée revêtus d'une forme spendide ; ce n'est pas uniquement la science musicale, c'est la science universelle que le compositeur doit interroger. Le contre-point, l'imitation, le canon, la fugue, qu'est-ce, sinon l'art du mouvement ? Dire que les dispositions naturelles, une teinte d'harmonie, la connnaissance des voix et la pratique suiïiscnt pour devenir un maître, c'est dire une sottise ; sans études sérieuses continuées durant toute la vie, pas de talent sérieux, pas de productions immortelles. Si Rossini, servi par une admirable organisation, a fait li du savoir envié par tant d'autres, il ne faut pas l'en féliciter. Quant à moi, je ne puism'empécher de le plaindre et je regrette amèrement que cet admirable génie ait cru pouvoir se dispenser d'apprendre, dès sa jeunesse, ce que Mozart n'ignorait point. Que d'œuvres prodigieuses n'eùt-il pas enfantées si la science fût venue les compléter ! Malheureusement son exemple a été suivi par l'Italie musicale tout entière, et de riches, de magnifiques organisations sont venues se briser contre cet écueil terrible : des études superficielles. Hellini, Donizetti, Mercadante, Carafa sont des artistes bien doués, non de grands artistes. L'xVUemagne laborieuse possède ce qui manque à l'Italie : la volonté

persévérante, la patience, la continuité d'efforts qui ne se lassent point ; aussi voyons-nous s'élever au-delà du Rhin certaines réputations inattaquables que le temps respecte. Le vieillard à la faulx peut tourner et retourner son sablier, il ne verra pas tomber en ruines les monuments musicaux de la Germanie. D'ailleurs, ce qui était beau hier Test aujourd'hui, le sera demain, le sera toujours ; le beau est plus indestructible que le granit. Qu'importent les affirmations ambitieuses du vulgaire? J'ai connu une dame qui détestait la forêt de Fontainebleau ; cette aversion incompréhensible pour les arbres séculaires et pour les roches pittoresques empêche-t-elle la forêt de Fontainebleau d'être admirable et admirée ?

Il ne me semble pas que Bach, Hôendel, Scarlatti, Gluck, Mozart, Méhul, Grétry, Spontini, Sacchini, Weber, etc., etc., aient perdu de leur mérite parce que la mort a passé sur eux et le temps sur leurs partitions.

Loin de là. L'éloignement met en relief leurs ouvrages, expression vraie et belle d'une époque déterminée, d'un courant d'idées particulier à tel ou tel siècle, à tel ou tel individu, à telle ou telle nation. Leurs chefs-d'œuvre se dégagent des broussailles du passé, ils grandissent encore ! bientôt ils planent dans l'espace illimité. Montent-ils de la terre ? descendent-ils du ciel ? on ne sait ; ils se montrent alors aux yeux de tous ce qu'ils sont en vérité pour l'art : des étoiles de première grandeur, et, du point où ils apparaissent, ils jettent à l'intelligence, abîme plus profond que le gouffre azuré, leur éblouissante lumière.

A ceux qui prétendent que la musique ne pense pas, je demande sans hésiter ce qu'elle fait ? Ses lettres sont des notes, ses mots des accords, et avec ces notes et ces accords elle exprime tout. La mélodie c'est la pensée ; l'harmonie, c'est le milieu d'où la phrase musicale jaillit ; conclusion : la mélodie et l'harmonie doivent arri-

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ver ensemble à l'esprit et demeurer unies. Une harmonie quelconque, choisie, piquante, inattendue, trouvée après coup ne sera guère en général qu'un jeu d'esprit, quelque chose comme un mouchoir auquel on a fait un trou pour y mettre une reprise.

La musique, semblable en cela aux autres arts, se sert des sens pour arriver à l'esprit. Peut-être, en y rélléchissant, la trouverait-on encore moins matérielle que la parole même. En effet, le son sort de la matière et il agit sur la matière, mais il n'est pas matière et il n'exprime rien qui le soit; or, le mot, lui, désigne d'abord un objet physique avant de s'immatérialiser ; il s'appuie sur le réel avant de s'élancer vers les régions de l'idéal ; il est corps avant d'être esprit.

Continuant à combattre les idées citées au début de ce chapitre? je dirai qu'une réunion de pensées mélodiques ne constitue pas plus une partition qu'une réunion de pensées ne constitue un livre. La mélodie, autrement dit la pensée musicale, si importante d'ailleurs, n'est pourtant qu'un détail relativement à l'idée, au sujet, à l'action, à la déclamation, à la prosodie, à la couleur, à la situation, aux types, aux caractères des personnages, au lieu de la scène, à l'époque où se développe le drame, au rhythme,à Tharmonie, àTorchestration, à rinstrumentation. La mélodie doit émaner de l'ensemble de ces éléments multiples ; il me serait facile de le démontrer, de le prouver; elle n'est donc pas aussi libre qu'on le suppose, bien qu'elle soit en quelque sorte l'àme de cet ensemble.

Quant à la prétendue fragilité des gloires musicales dont il a été question ci-dessus, je ne la vois pas, et je nie absokiment que les petites dents de la mode ou les longues dents du temps aient la moindre prise sur les œuvres laissées parles Bach, les Mozart, les Méhul, les Beethoven.

Si on ne lit plus Tancrède, c'est peut-être la faute de

Tancrède ; c'est peut-être aussi celle du public qui ne sait pas lire. Mais on joue toujours Don Juan qui date d'un siècle ; la Serva padrona figurait récemment sur raffiche du théâtre Italien; les oratorios de Ikcndel s'exécutent à tour de rôle en Allemagne, en Angleterre, en Amérique ; dans cent ans les messes, les cantates de Bach seront aussi populaires que le sont devenues ses belles fugues ; le Joseph^ de Méhul, demeure au répertoire de tous les théâtres allemands ; la Création du monde, les Saisons ne vieillissent pas et ne sauraient vieillir. Nous n'aimons, en France , ni la tragédie, ni les Grecs, ni les Romains, et, cependant, qu'il prenne fantaisie à un directeur de monter convenablement les ouvrages de Gluck, de réunir certains artistes capables de les interpréter, et vous verrez aussitôt tout Paris, toute l'Europe se presser aux représentations de ces ouvrages. Que de fois François Delsarte n'a-t-il pas ému, transporté des milliers d'auditeurs en déclamant, en chantant quelque scène de Gluck. Il était sûr du succès lorsqu'il disait le magnifique passage qui commence par ce vers :

Le calme rentre dans mon cœur !

Quel calme que celui du parricide Oreste, poursuivi, torturé par le remords et s'afiaissant sous le poids de ses souvenirs ! Ce calme terrible fait frémir et, en écoutant la voix, et en percevant les accents tumultueux de Talto qui dit avec tant d'énergie qu'Oreste est mal apaisé, l'âme humaine se sent remuée jusqu'en ses profondeurs. Ces beautés-là sont éternelles au même titre que les passions, et ceux qui ont le malheur de ne pas les comprendre ou les sentir ne doivent s'en prendre qu'à eux-mêmes.

Une dernière observation.

Si la langue musicale se modifie, la langue parlée ne se modifie pas moins, et il est certainement aussi ditTi-

cile de se familiariser avec Rabelais qu'avec Palestrina. Les gens instruits seuls entendent le grand philosophe et le grand musicien. Après? En quoi l'ignorance de la foule nuit-elle à Rabelais, à Palestrina? J'avoue ne pas le voir.

Les lecteurs qui ne savent pas le grec n'empêcheront pas Eschyle d'exister, de vivre plus longtemps qu'eux et d'être immortel.

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