‹ Philosophie et musique; œuvre posthumeChapitre 8 sur 57 · ROSSINI, BEETHOVEN ET L ECOLE ITALIENNE CONTEMPORAINE · texte numérisé non relu

ROSSINI, BEETHOVEN ET L ECOLE ITALIENNE CONTEMPORAINE

Parmi les droits féodaux, il y en avait un particulièrement monstrueux, c'était le droit de bris. Vous vous rappelez en quoi il consistait? Un vaisseau échouait-il sur la terre d'un seigneur, notre homme s'en emparait ; il accaparait et les naufragés et les débris du naufrage.

Le vicomte de Léon disait en parlant d'un écueil : (( J'ai là une pierre plus précieuse que celles qui ornent la couronne des rois. » Eh ! bien, le pouvoir absolu ressemble à cette pierre; tout s'y brise, il engloutit tout. Ce n'est pas trop d'une nation entière pour arracher le bloc de granit, pour le broyer et pour en jeter les restes à la mer.

Féodal, oligarchique ou monarchique , le pouvoir absolu, comme Protée, change de forme sans changer de nature. Autrefois , la féodalité régnait , je suppose par la grâce de Satan ; la royauté, elle, régna par la grâce de Dieu. Par la grâce de Satan on eut l'hommage lige, les droits d'aide, de chasse, d'épave, de marquette ; par la grâce de Dieu, on eut le massacre des A audois, la Saint-Barthélémy, les Dragonades. C'était trop beau, cela ne pouvait durer. Un jour, en 1681, Louis XiY fît ce que Grégoire VII n'avait pu faire : il supprima le droit de bris qui, des seigneurs féodaux avait passé à l'amiral de France ; un autre jour, le 14 juillet, quelqu'un détruisit l'absolutisme qui devenait vieux et dont

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les griffes s'étaient usées à force d'cgratigner le peuple. Le i4 juillet affranchit-il définitivement la France? Ilélas! Quant à rilalie. passant de main en main, elle ne devait s'appartenir que plus tard. En attendant qu'elle retrouvât ses forces sous un régime supportable, elle demeurait bâillonnée à Parme, à Modène, à Florence, à Venise, à Rome.

Si profondément artiste au siècle de Léon X, malgré les Arioste, les Berni, les Machiavel, et à cause des Michel-Ange, des Raphaël, des Titien, des Vinci, des Corrège, des Tintoret, elle végétait, humiliée par l'étranger, arrêtée dans ses élans par toutes les tyrannies, muselée ou gardée à vue par l'Autriche, découragée par l'impuissance de ses efforts, repliée sur elle-même. On tenait sa tête et son cœur dans un étau : dès qu'elle essayaitdesedegager.de se relever, d'entonner l'hymne de délivrance, des bourreaux resserraient ses liens, étouffaient sa voix et rassemblaient sur sa poitrine et sur son cerveau les plis de ce suaire : le despotisme.

Dans un pareil état de choses, l'art devient ce qu'il peut. Gomme on lui interdit toute communication Ubre avec la religion, avec la politique, avec la patrie, il se rabat sur les sentiments personnels limités, amoindris. Cherche-t-il à sortir du cercle terrible où se meut forcément sa pensée ? on l'arrête ; porte-t-il trop haut la tête ? on le rappelle à l'ordre ; se révolte-t-il ? on l'exile ou on le condanme au carcere duro. Alors, triste et résigné, il écoute la brise qui passe, prêle l'oreille au murmure des flots, cueille une fleur dont le parfum l'enivre ; il ne pense plus , il rêve ; spectateur d'un drame immense dont il ne peut raconter les péripéties, il se réfugie dans la poésie vague. Il lime, il cisèle : la forme seule le préoccupe et il finit par se rapetisser entièrement dans un travail sans intérêt et sans but. Ou bien il se jette dans l'indifl'érence, dans la matière, la vie à outrance, le scepticisme, le plaisir, le faux, la courtisa-

ncrie, la domesticité ; il s'énerve, se démoralise et se flétrit. Renonçant à sa foi pour adorer publiquement le Dieu qu'en secret il renie, il préconise des principes qu'il hait et un système politique qu'il a en horreur, il lèche les pieds du maître et se tait devant l'étranger. Ne pouvant s'émanciper, il tourne sur lui-même et s'affaisse. Est-il mort? non. Mais ayant jeté sa couronne à la mer et pris lestement sa pourpre sous le bras, il court les palais et les ruelles, mendiant quelques pièces d'or, quêtant les applaudissements vulgaires et réclamant la récompense de ses sacrifices. Il est plat, vil, hideux. Désintéressé des hautes questions sociales, privé de liberté, il végète misérablement, s'amuse et s'étourdit. Quel événement ou quel homme lui rendra sa beauté, sa dignité, son indépendance? Quel événement? une révolution; quel homme? un martyr. La révolution religieuse s'appellera le christianisme , la révolution politique s'appellera 89 ; le martyr sera Jésus.

Les révolutions sont donc inévitables? les martyrs sont donc nécessaires ? Sans doute. Qui l'ignore ! L'idée est une grande guerrière ; elle veut la lutte, le sang et les larmes. Le passé lui envoie, comme Junon à Hercule, des serpents pour la dévorer, et il faut que, sous peine de mort, elle étouffe les animaux venimeux qui la poursuivent à travers les ruines et les tombeaux dans Tespoir de l'atteindre, de s'enrouler autour d'elle et de lui inoculer la mort. Tous ces tyrans, les préjugés, les intérêts, se liguent contre elle. Patience ! elle grandira, elle combattra, elle vaincra, dùt-elle recourir à un moyen qu'elle abhorre, à sa dernière ressource : une révolution. Aussi, un sourire fort irrévérencieux passe-t-il sur mes lèvres, je l'avoue, lorsque j'entends prononcer à la tribune ou ailleurs , par un personnage quelconque, amoureux de pouvoir, de réaction, de despotisme, cette phrase solennelle et mémorable : // est temps dejermer r ère des révolutions . Voyez-vous d'ici cet orateur qui.

pressé de retourner le plus tôt possible à son vomissement, comme disait Téveque Cauchon de Jeanne d'Arc, ferme à lui tout seul, sans aucune difficulté, Vère des révolutions^ c'est-à-dire classe l'homme à sa place, empêche la pensée de passer et pétrifie la société. Laissez faire cet individu et observez ce qui arrivera. Si vous voulez parler, il vous coupera la langue; si vous voulez écrire, il vous coupera le poignet ; si vous voulez agir, il vous jettera en prison et si vous agissez, il vous fera fusiller. Voilà ce qu'il appelle fermer l'ère des révolutions. A ce prix vous verrez régner l'ordre et la société sera sauvée. Que j'en ai vus de ces sauveurs !

Il y aurait bien un moyen d'empêcher les révolutions ; ce serait de répandre l'instruction, d'apprendre à l'humanité à aimer la justice, à remplir ses devoirs et de la laisser Jouir de ses droits. Mais c'est précisément à ce moyen si simple, si naturel, qu'on ne veut pas songer. Donc les révolutions ont du pain sur la planche et, chemin faisant, elles transformeront encore bien des choses.

Par malheur il y a révolutions et révolutions, comme il y a fagots et fagots.

L'art dont les rapports évidents avec la religion, la politique, les mœurs, le climat, le paysage et les êtres qui l'animent, ne sauraient être contestés, est-il, ainsi que le prétend Ballanche, la décoration de la Société ? Non, il en est l'àme ; il est la société même sous la forme donnée par les artistes supérieurs à ses sensations, à ses sentiments, à ses idées. Les tendances des peuples, spiritualisées par le génie avide d'idéal, illustrées parle talent, voilà Tart.

Mais Tart afiecte plus particulièrement ou les sens ou le cœur, ou l'esprit ; de là des œuvres d'ordres bien diirérenls, sensuelles, sentimentales, intellectuelles; de là, aussi, des appréciations diverses formulées par les

connaisseurs, par les amateurs, et par la foule sur les productions artistiques.

La diversité de ces appréciations inspirait à Berlioz cette réflexion : « Qui peut définir le Beau? Ce qui est beau pour l'un ne Test pas pour l'autre. » C'était, on le voit, la négation du Beau. Et cependant le Beau existe, il peut être défini, et les siècles ne se trompent pas quand il s'agit de signaler l'éternelle et resplendissante Beauté.

Les définitions du Beau fourmillent; j'en citerai deux qui me paraissent remarquables. On connaît généralement la première ; elle date de deux mille trois cents ans environ, et nous fut léguée par Platon. La voici : a Le Beau est la splendeur du Vrai. » La seconde appartient à M. de Maistre : « Le Beau dans tous les genres imaginables, dit-il, est ce qui plaît à la vertu éclairée. » Or, la définition de Platon me semble supérieure à celle de M. de Maistre de toute la distance qui sépare l'absolu du relatif. Platon a pensé à Dieu ; de Maistre a pensé à l'homme, à un certain homme. Au surplus il serait triste, désolant, redoutable, que le Beau n'attirât que la vertu éclairée ; il n'en est point ainsi, heureusement. Le Beau, au contraire, possède la faculté particulière, providentielle, de charmer l'ignorance et d'éclairer le vice perdu dans les ténèbres. L'enfant n'est encore ni instruit ni vertueux ; pourtant il s'arrête tout pensif devant un site pittoresque ; une fleur l'enchante, les vives couleurs d'un papillon le séduisent, la demoiselle bleue ou verte qui vole au bord de l'eau le ravit, il admire le soleil levant ; il sent, derrière l'astre qui colore sa petite figure émue, l'Inconnu sublime dont sa mère lui révéla le nom. Le soir, il admire les arbres toufl'us de la forêt frissonnant au vent ; le cri des éléments déchaînés l'émeut profondément ; il aime l'âme mystérieuse qui respire et se cache dans la nature; il veut gravir la montagne. Qu'y a-t-il au-delà

de cette montagne? une autre montagne. Tant mieux! il y montera, s'écriant comme Gœthe :

Immer hoher muss ich steisren.

Immer ^veiter muss ich scharen.

Je veux monter toujours plus haut.

Je veux creuser toujours plus loin.

Il lui semble que son ascension le rapproche des étoiles. Ah! s'il avait des ailes !

Passe-t-il à côté d'une église? Son imagination s'éveille, son pouls bat avec force: il pénètre dans l'immense édifice ; Tombre, les vitraux magnifiques, les colonnes élancées, les pas qui retentissent dans Tenceinte sacrée, les statues des saints vaguement éclairées, les gémissements de l'orgue, le chant grave des prêtres, tout cela Tébranle. 11 se prosterne, il s'agenouille, il pleure; instinctivement il prie, ses lèvres innocentes balbutient : Seigneur î

Entend-il lire? Ce sont les pensées simples, profondes souvent, généreuses et noblement exprimées toujours, qui le frappent d'abord.

Dans un opéra, dans une symphonie, il saisira vite les mélodies saillantes; celles qui auront un cachet inaccoutumé d'élévation l'entraîneront; sans savoir pourquoi, il les préférera. Qui fait naître en lui ces émotions inexprimables, ces élans impétueux, ces mouvements passionnés? C'est la création, fille de Dieu; c'est l'art, fils de l'homme; c'est le Beau. Eh bien! les masses ressemblent à l'enfant : comme lui, elles sont naïves ; comme lui, elles sont susceptibles de recevoir une forte impulsion; comme lui, elles se laissent aller à leur instinct, et cet instinct, don précieux, les sert mieux parfois que les connaissanct s incomplètes qui, chez certains amateurs, remplacent l'intuition et le sens commun par le parti pris et le préjugé. Ne médisons donc pas de l'instinct, et ne nous imaginons

pas, surtout, que ce qui plaît à la vertu éclairée soit précisément et infailliblement empreint de cette splendeur du Vrai dont parle si judicieusement Platon.

Grâce aux bons instincts de la foule, si faciles à éveiller, tout irait donc à merveille pour les artistes et pour leurs ouvrag'es, si des gens, qui se supposent gratuitement très compétents, n'égaraient pas Topinion publique, qu'ils prétendent diriger, et s'ils ne la détournaient pas fréquemment de la voie où marche le vrai pour la conduire, en vue d'intérêts personnels étrangers à l'art, dans le chemin semé de fondrières où trébuche le faux. Ah! le faux, c'est notre plaie. Le faux s'introduit clandestinement partout. Usé avant l'âge, fardant ses vieilles joues creuses , portant perruque ou se teignant les cheveux, il se couvre d'oripeaux, il se pare de bijoux ruolz, il fait des grimaces en guise de sourires, il montre ses osanores et dit : « Je suis le vrai. » Et voilà le danger ! car les imbéciles, les ignorants, les faibles, victimes du demi-savoir, de la spéculation et de la mauvaise foi, finissent par croire que le faux est en effet le vrai. On s'habitue à ses charlataneries, à son langage frelaté, à sa mine effrontée ; il se glisse furtivement et par des moyens que la conscience réprouve, dans la religion, dans la politique, dans l'industrie, dans le commerce, dans les arts. 11 affirme que la raison ne doit pas être écoutée, que la tyrannie a toutes les vertus, que le despotisme est une bonne chose, que la liberté ne vaut rien, que l'égalité est une détestable invention, que la guerre, inévitable et d'institution divine, naturellement procure une gloire avantageuse aux nations, que les découvertes, les intentions sont dangereuses, étant la ruine des capitalistes ; qu'un mensonge, lorsqu'il est productif, a sa valeur, et que la convention doit tenir en laisse la danse, la mimique, la sculpture, la peinture, la musique et la poésie.

En un mot, il emipoisonne les sources de la vie

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intellectuelle et morale, il souffle sur la lumière, il se campe insolemment devant la vérité qu'il bafoue, criant aux badauds qui Técoutent : « Cette fille toute nue que vous apercevez là-bas sur la margelle d'un puits, un miroir à la main, je la connais, c'est une drôlesse ! » Tant que l'Italie dut supporter la domination étrangère, vivre sous un régime ennemi de toute liberté et se courber sous le bâton, il eût été parfaitement inutile de lui parler de rénovation.

Aujourd'hui, l'Italie devenue libre se recueille; sa résurrection dépend d'elle; elle le sent, elle le sait; rassemblant ses forces, elle s'élancera bientôt, virile et victorieuse, vers les hauteurs où s'épanouit l'art immortel qui, pour produire des chefs-d'œuvre, doit s'appuyer sur l'indépendance et la vertu.

Un sabre qui n'épargne rien, des ciseaux qui ne se lassent pas de rogner, c'est plus qu'il n'en faut pour établir le règne du faux d'une manière solide et durable. A cette heure, le sabre a tourné sa pointe d'un autre côté, et les ciseaux se reposent un peu; Tltalie s'appartient presque, elle respire tant bien que mal. N'ayant plus dans le flanc la grifle autrichienne, rentrée en posession d'elle-même, elle s'elTorcera sans doute de reconquérir promptement sa vigueur compromise par l'abus des seuls plaisirs (ju'on l'autorisait naguère à goûter. On ne lui permettait que la dépravation.

L'Autriche, secondée par des princillons farouches, bigots, dévoués à la politique papale et élevés à l'école de Machiavel, s'était faite entremetteuse pour conserver plus aisément les riches provinces où se débattait une population dont elle tordait le cœur, dont elle éteignait la pensée. Elle savait que la volupté, qui engendre les tyrans, engendre aussi les nations soumises, et elle prétendait conserver ses rapines en énervant et eu abrutissant un grand peuple.

Je dirai juainlenant quand, comment, par qui et

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jusqu'à quel point le faux s'est incarné, au dix-neuvième siècle, dans l'école musicale italienne.

Mozart, le l'ondaleur du drame lyrique, le précurseur de Meyerbeer, était mort Tannée même où Chérubini faisait représenter Lodoiaka; Gluck reposait depuis 1787 au sein de cette noble terre, qui, après nous avoir nourris, bercés, charmés, nous reprend et nous donne un dernier asile ; Spontini, âgé de douze ou treize ans, étudiait à Ji'si sans se douter qu'il s'adosserait au mausolée de Gluck et qu'il annoncerait Rossini. On était en 1792, la France révolutionnaire eiïrayait les souverains; Condorcet venait de rédiger sa fameuse adresse au pays; c'est alors que naquit à Pesaro un enfant qui couvait, lui aussi, une révolution, révolution pacifique, bruyante toutefois; il allait conquérir le monde en riant. En trempant légèrement sa plume dans l'encre, en couvrant rapidement le papier de notes vives, brillantes, pimpantes, colorées, folles, il devait, à vingt-et-un ans, enfanter une partition dont le succès fut tel que l'auteur aurait pu en avoir le vertige, s'il ne se fût accoutumé, presque dès l'enfance, à se moquer de tout : de la science, de ses maîtres, de la critique, du public et de lui-même. Fils de deux musiciens and3ulants, un joueur de cor et une cantatrice médiocre, le nouveau-né, en attendant qu'il traitât la musique dramatique à sa façon, tétait comme un simple mortel en vue du golfe de Venise. Le poupon, frais, rose, gras, remplissait, je suppose, son métier de nourrisson en conscience; il serrait à pleines mains le vase ari-ondi d'où coulait pour lui la boisson blanche et sucrée et je parierais que, le jour où il s'abreuva pour la première fois, il vida d'un trait la charmante bouteille. Ses coups d'essai, là comme ailleurs, furent sans doute des coups de maître. L'enfant qui, le 29 février 1792, faisait si gaillardement son entrée dans le monde, c'était, vous Tavez deviné, Joacchino

Rossini. Il se développait paisiblement au giron maternel tandis que, à Paris, une petite fille, tenue sur les fonts par Thuriot, un vainqueur de la Bastille, et baptisée par un autre vainqueur, Fauchet, recevait aux sons de Torgue, hurlant Thorrible Ça ira! ce nom étrange : Pétion-Xationale-Pique ! On raffolait des piques en ce moment-là. Les piques fraternisaient avec les baïonnettes. Peut-être le bruit de la lutte parisienne, répercuté par les échos de la Suisse, parvint-il aux oreilles de celui qui, trente-sept ans plus tard, chanta la délivrance de l'IIelvétie.

Joacchino commença-t-il à étudier la musique à douze ans, comme le prétend Stendhal, ou jouait-il déjà à dix ans, ainsi que l'assure Fétis, la seconde partie de cor dans les orchestres forains où son père le conduisait? Un biographe consciencieux ferait là-dessus des recherchés considérables ; il interrogerait un à un avec une patience louable les volumes fort nombreux, écrits sur la vie et les ouvrages de Rossini, il évoquerait les ombres de Stendhal et de Fétis, il leur demanderait solennellement ce qui en est, et, les fantômes ne répondant plus depuis longtemps aux questions qu'on leur adresse, il finirait par vous donner une conclusion de son crû, basée sur une foule d'excellentes suppositions. Quant à moi, je ne concluerai rien à ce sujet, ne me souciant j^oint d'attirer sur mes talons tous les Mirecourt du globe. En revanche, je puis dire sans me compromettre que Joacchino entra, le 20 mars 1807, au lycée de Bologne et qu'il eut pour professeur de composition musicale le père Stanislas INIattei. Le brave abbbé se disposait à guider Joacchino dans les dédales du contrepoint double, du canon et de la fugue, lorsqu'il s'avisa de dire à son élève : « Tu en sais maintenant assez pour écrire un opéra. » — « ^'raiment, maître. Alors, je n'ai pas besoin d'en savoir davantage; adieu! » C'est ainsi que Rossini se sépara de Mattel. Ce trait

seul peint le caractère du futur auteur de Guillaume Tell; il montre la nature de son esprit, et il explique, non les succès, mais les défaillances de Taventureux maestro.

Pendant que le grand Napoléon saignait la France à blanc, en i8i3, Rossini remportait une victoire qui ne coûta pas une goutte de sang. On représentait pour la première fois, à Venise, un opéra dont le prodigieux succès trouve jusqu'à un certain point sa justification dans de jolies mélodies et principalement dans une cavatine célèbre. Di tanti palpiti, air précédé d'un large et beau récitatif, composé en cinq minutes, juste le temps de faire cuire du riz (s'il faut en croire la tradition) et appelé pour cette raison VAria dei risi, prit un soir sa volée, sortant délia Fenice, et, plus agile que les pigeons de Saint-Marc, fît le tour du domaine humain. Le compositeur porté aux nues, la partition portée aux étoiles, toutes les villes de la Péninsule se disputèrent Rossini. Vers cette époque, l'heureux chantre de Tancrède écrivant à sa mère, adressait ses lettres : AlV onoratissima signora Rossini, madré del célèbre maestro, in Bologna. Et Rossini pouvait se décerner ainsi le triomphe à lui-même sans trop d'orgueil et sans le moindre ridicule, car les salons, les antichambres, les rues, les établissements publics, les palais retentissaient de la divina melodia. S'enfermait-il chez lui ? des passants fredonnaient sous sa fenêtre : Di tanti palpiti. Entrait-il au café pour se rafraîchir? quelque musicien ambulant s'arrêtant à deux pas de lui sans le connaître, je présume, s'accompagnait sur la guitare : Di tanti palpiti. Glissaitil parmi les lagunes dans une barque mystérieuse soigneusement close? le gondolier murmurait : Di tanti palpiti; dans cette dernière circonstance, cela ressemblait assez à un à propos. Quoi qu'il en soit, on n'accumula jamais tant de palpiti; l'univers entier, je

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crois, soupira sur cet air-là. Entin Kossini, tout en s'amusant et en amusant les autres, tout en risquant des plaisanteries d'un goût douteux, comme, par exemple, lorsqu'il exhiba devant un Monsignore qui le surprit un matin au lit, ses bras, ses jambes et le reste (i), ou lorsqu'il se mit à débiter des polissonneries en patois bolonais chez un cardinal (2) qui le suppliait de ne chanter que le moins possible des chants d'amour, Rossini composa : V Italienne à Alger, le Turc en Italie, Elisabeth reine d'Angleterre, Othello, Armide, la Donna del Lago, Zelmira, Mosé. Ces différentes partitions bouffes ou dramatiques réussirent ; quant à son chef-d'œuvre, // Barbiere, il lui valut à Rome, en 18 16, des sifflets passagers et une gloire qui durera autant que la musique. Jamais, même dans Vopera séria, on n'avait entendu de morceaux conçus dans de pareilles proportions. Le grand final que nous savons tous par cœur est à lui seul un monument. Que de vivacité ! que d'esprit î quelle verve inépuisable î Comme les voix et l'orchestre, luttant ensemble sans se confondre, arrivent sûrement à produire l'effet voulu ! Cet effet, on n'a même pas le temps de le désirer ; les mélodies succèdent aux mélodies, elles vous enveloppent, elles vous pressent, elles vous charment, elles vous ravissent. Joyeuses, elles vous entraînent à leur suite à travers les plaines bariolées où le plaisir, respiègleric, la grâce, la gaieté s'ébattent follement en plein soleil, tandis que le caprice pousse des éclats de rire en se roulant dans l'herbe et les fleurs. Figurez-vous un feu d'artifice de roulades, une pluie de phrases syllabiqucs, une avalanche de pensées musicales saillantes, un brio incessant, un rayonnement continuel. Si Beaumarchais, ressuscité, avait pu entendre

(1) Stendhal.

(2j Idem.

cette ravissante partition, il eût dit à Rossini : « Bravo, frère ! »

En 1822, Rossini courtise mademoiselle Colbrand (i), cantatrice remarquable ; il Tenlève à Timpresario Barbaja dont il se moque (2) et il épouse, avec la dwa^ une superbe dot (3); en 1828, il gagne à Londres, en cinq mois, deux cent cinquante mille francs ; en 1829, il fait représenter Guillaume Tell ; de 1827 à iSSj, les Larochefoucauld, les Charles X, les Rothschild, les Aguado arrondissent sa fortune. S'il avait mal administré le théâtre Italien, en revanche il avait fort bien dirigé ses aflaires et il quittait la France, en iSSj, après s'y être enrichi de la meilleure grâce.

Mais peut-on avoir habité la France et ne pas souhaiter d'y revenir? Rossini y revint donc. Il y vécut en prince, il y fut accueilli comme un dieu; des enthousiastes se jetaient à ses genoux et lui baisaient les mains ; on le caressait, on le choyait. Sachant qu'il prisait la bonne chère, on lui envoyait à foison pâtés, gibier, volailles, vins, liqueurs, cafés. J'ai vu dix fois aux fenêtres de sa cour des faisans, des perdreaux, des lièvres, côte à côte avec de respectables représentants strasbourgeois et toulousains. Rossini se montrait d'une impartialité parfaite envers ces ambassadeurs orientaux et méridionaux qui plaidaient si bien leur cause sans parler, et il ne sut jamais s'il devait accorder la préférence aux oies sur les canards ou aux canards sur les oies. Le cygne de Pesaro, comme on l'appelait, était l'objet d'un véritable culte. Ce n'étaient que prose louangeuse, vers prosternés, sonnets enthousiastes, couronnes, sérénades, concerts dont toute autre musique que la sienne était

(t) « Cette femme qui, hors la scène, a toute la dignité d'une marchande de modes ». Stendhal.

(2) Uti homme de rien (M. Louis de Loménie, Galerie des contemporains illustres, notice sur Rossini).

(3) Idem,

exclue. Le maestro respirait sans dilUculté Tencens qu'on brûlait autour de lui, et ses narines se dilataient délicieusement. Les meilleurs chanteurs de l'Europe interprétaient ses compositions, les plus célèbres exécutants les redisaient sur leurs instruments; à force de répéter aux envieux que de son vivant il ne laisserait pas publier une note de lui, il avait muselé l'envie toujours prête à mordre les lauriers d'autrui, fussent ceux d'un vieillard. A Passy comme à Paris, sa maison s'emplissait chaque jour de visiteurs venus de tous les points du globe. Les bourgeois, les grands seigneurs, les artistes, ces grands seigneurs de la pensée, le recherchaient à l'envi. Fin, aimable, moqueur, spirituel, il cachait volontiers un sarcasme dans les plis d'un sourire. Beaucoup de gens le quittaient ravis, sans s'apercevoir qu'il leur avait décoché plus d'un trait mordant. On riait près d'eux, ils riaient aussi, puis ils se retiraient vers onze heures, battus, légèrement égratigncs et satisfaits. Cette existence avait ses douceurs. Malheureusement rien ne dure, et la mort, qui n'épargne personne, frappe à la porte de ceux qui jouissent comme à la porte de ceux qui souiTrent. Elle entre, elle tue, elle sort. Prends ta bêche, fossoyeur ! Un soir, la faucheuse se glissa dans l'alcôve de Rossini et lui ferma les yeux. Monstre, que fais-tu donc de ces êtres qui remplissent l'univers de leur nom glorieux et qui disparaissent soudain dans la nuit profonde? Tu emportes leur vaine dépouille. Cela, je le sais; mais leur moi véritable, leur intelligence, leur ùme enfin, ton antre ne saurait la contenir î Elle glisse entre tes phalanges osseuses, elle échappe à ton embrassoment fatal. Que devient-elle tandis que tu travailles dans l'ombre et que tu fauches Téloile comme TatOme? Où s'envole-t-elle? le sais-tu? réponds? Ah! je comprends; ton squelette jauni n'a pas de chair, ta bouche n'a pas de lèvres, tes orbites n'ont pas de prunelles ; tu es aveugle et muette ; tu es

sourde aussi ; tu passes et tu repasses dans les ténèbres sans voir, sans parler, sans entendre. L'Eternel t'a dit : « Marche ! » et tu vas, réduisant les corps en cendres et les sentant tomber au moindre contact de tes os. La suite, le but, tu les ignores; tu ignores même ton véritable nom qui est : transformation. Tu ne sais rien de l'Eternité, et tu ne sais rien des génies, et tu ne sais rien du progrès. Fauche, fauche, fauche, spectre farouche ! A peine as-tu passé que la matière se ranime et que l'âme se réincarne.

La vie de Rossini explique son œuvre. Au début de sa carrière, le futur maître renonce volontairement à terminer ses études. Ce qu'il ne sait pas, il le demande à l'expérience, à la pratique. Il préfère le plaisir au travail ; il compose en courant. Les femmes lui plaisent parce qu'elles l'amusent (i); il n'en aime aucune. Il ne comprend ni ne sent la passion terrible qui éclaire et brûle comme le soleil ; il ne sonde pas ce gouffre : l'amour. Il est à peine voluptueux. Peu enclin à observer, il exprime moins la réalité que les apparences. Il a beaucoup d'esprit, beaucoup de finesse, des mots heureux ; les théâtres et les cœurs s'ouvrent partout pour lui ; il vole de fête en fête ; il change à la fois de ville et de maîtresse. Mais il lui faut de l'argent pour mener cette joyeuse existence. Rien de plus facile. Il écrit deux ou trois opéras en quelques mois, et sa prodigieuse fécondité n'est jamais en défaut. En i8i3, il

(1) Les grandes dames se l'arrachaient; la Ma... (a), cantatrice bouffe alors dans la fleur de la jeunesse, du talent et de la beauté, l'enleva aux grandes dames, et, pour ne pas être en reste avec lui, elle lui sacrifia, dit-on stoïquement le prince Lucien Bonaparte, jusqu'au moment où la plus jolie, et jusqu'alors la plus vertueuse femme de la Lombardie. l'enleva à son tour à la Ma... jusqu'au moment... Je n'en finirais pas si je voulais parcourir cette longue filière de triomphes que traversa vainement le mariage, qui se poursuivirent jusqu'en ces derniers temps — » ceci fut écrit vers 1850 — « et ne s'arrêtèrent qu'à l'original de Judith dans le beau tableau d'Horace Vernet.

(a) Il s'agit sans doute de Marietta Marcolini. Bossini composa pour elle VEquivoca stravafcanta (Bologne, 1811 — il était alors âgé de dix-neuf ans, — la Rietra del Paragone (Milan, 1812), Vltaliena in Algeri (Venise, 1813). Marietta Marcolini excellait en effet dans l'opéra 6u^a.

broche: Il Figlio per azzardo^ Tancrède^ Vltaliana in Algeri; en 1814. V Aureliano in Palmira, il Turco in Italia; en 1816, entre Torvaldo e Dorlisca, il fabrique un Othello quelconque, et, enfin, la même année, il taille sa plume et donne le Barbier, une merveille. Excepté dans ce dernier ouvrage et dans la première moitié de Guillaume Tell, Rossini prodigue les mélodies au hasard ; il les répand çà et là au mépris de la situation, des personnages, des paroles. Coloriste brillant, il se trompe sur l'emploi des couleurs ; il ne s'inquiète point de l'expression juste, il ne se soucie point de la vérité dramatique. La pensée lui manque-t-elle? Il la remplace par des traits dont on ne voit pas la portée. Il galope dans le faux ou dans le vide avec une hardiesse qui lui fait pardonner ses erreurs ; c'est en somme un beau cavalier, et il est superbe en selle ; aussi applaudit-on jusqu'à ses plus étranges sorties contre la raison, le bon sens et le vrai. Rossini porte à son père un attachement sincère, et cet attachement lui inspirera plus tard, au deuxième acte de Guillaume TelL cette page si sentie, si noblement éloquente :

Ses jours qu'ils ont osé proscrire Je ne les ai pas défendus.

Rossini, qui a plutôt pour domaine le magnifique que le sublime (i), jette sans regret dans un coin ses lauriers et sa pourpre pour courir les aventures, une couronne de roses au front, une marotte à la main, un fifre aux dents. Toujours gai, toujours aimable, toujours fécond, il chante à Venise, à Rome, à Milan, à Naples, Tinsou-

(1) lii faiiatiqiu" «lo Hossjiii, I». SciuJo. parait avoir «Mitrevu cette vérité, car il s'exprime ainsi dans un livre pnblif en 1 Soi chez Victor Leçon sous ce titre: Critique et litténiture musicales: «Un sent que la gailé de Kossini est liévrense et menaçante : il est à C.imarosa ce que l^auniarchais est à Molière, ])lus' nioniaut que vnii, plus brillant que profond {A); et en écoutant celte musi(|uei|ui vous monte à l'esprit comme une liqueur cliar. iz, on

comprend tjue l'auteur est né dans un temps de troubles et de len . .. »

(a) Cet phrases ne sont pas soulignées dans le texte.

ciante chanson du plaisir. C'est le plaisir qui se cache dans la tombe de Ninus, derrière Othello étoudant Desdémone, derrière Maometto seconde ; c'est encore lui qui conduit Moïse en Egypte et lui fait traverser la Mer Rouge ; il tutoie Zelmira, il chiffonne la donna del Lago, il fait des niches à la Cenerentola, il travestit Arniide. Oui, oui, le plaisir, ce joli oiseau de passage, lance sa roulade dans toutes ces brillantes partitions ; il met un masque à Sémiramis, un domino au jeune Arnold gazouillant un duo avec Mathilde et dit, en accompagnant ses paroles d'une gambade : «Nous jouons la comédie, après tout ; notre objet est de divertir la foule, et chacun sait aussi bien que moi que ceci est un spectacle. »

Pourtant Rossini reprend sa pourpre et ses lauriers ; sa figure, belle lorsqu'elle devient sérieuse, apparaît au-dessus des nuages, sa face rayonne comme un astre; on le regarde avec admiration ; les fines lèvres du maître s'entr'ouvrent, sa voix éclate, et ces mots retentissent à travers l'espace: «Je suis grand quand je veux! » Puis il ajoute en riant : « Mais cela m'ennuie. » Et pendant que vous le cherchez encore dans le ciel où son image s'efTace, il passe auprès de vous au bras du scepticisme, oubliant que l'art est une affirmation.

Il considère les libretti qu'il met en musique comme des cadres où le musicien est libre de faire entrer ce qu'il veut. Que Fauteur le mène en Egypte, en Assyrie, en Grèce ou en Chine, peu lui importe ! Que le poète lui fournisse tel ou tel type, ça lui est égal ! Il ne s'inquiète pas de conserver leurs physionomies particulières aux siècles, aux milieux, aux caractères. Ainsi que Voltaire, avec lequel il a plus d'un point de contact, il déteint sur ses personnages. Sémiramis, Assur, Desdémone, Mahomet, Figaro, Arnold, sont autant de petits Rossini. On voit, par là, combien est erronée la comparaison qu'on a voulu établir entre Rossini et Mozart. Ce

que Mozart respectait profondément, Rossini le dédaignait. Tout est vrai dans Don Juan, tout n'est pas vrai dans Guillaume Tell. Mozart tient compte de la vérité dramatique, Rossini s'en moque ; Mozart est maître dans toutes les parties de son art; Rossini, non. Joacchino se contente de l'inspiration et de ce qu'il apprend chemin faisant ; Wolfgang joint à l'inspiration une science réelle.

Fortement caractérisé, le génie rossinien pèche par la tenue. Il allie, dans le même morceau, le trivial au sublime sans que ce disparate soit voulu ou motivé. S'il introduit le grandiose dans le bouffe avec un bonheur sans égal, il laisse se glisser dans V opéra séria des phrases, des morceaux qui ne seraient pas déplacés dans le Turc en Italie ou dans V Italienne à Alger.

L'ampleur des formes, l'abondance des idées mélodiques auxquelles s'ajoute parfois le piquant des harmonies, la largeur du style, la grandeur de certaines scènes éparses dans plusieurs ouvrages — notamment le final de Moïse et, dans le Siège de Corinthe, la fameuse bénédiction des drapeaux — une franche et spirituelle maestria, un intarissable brio, une somptueuse originalité, voilà ce que j'admire sans restriction chez le compositeur extraordinaire qui m'emporte d'un coup d'aile en plein azur, et subitement, s'abattant sur la terre, entre dans un lieu public pourm'olfrir un sorbet ou un verre de limonade.

Les beautés de la nature charmèrent Rossini ; pourtant elles n'éveillèrent en lui que des impressions ; elles ne lui suggérèrent pas des vues transcendantales ; il en saisit, il en aima surtout le côté pittoresque, extérieur, aimable : les splendeurs des sommets neigeux, les bruits des avahmches, les bords du torrent, les monts d'où tombent avec fracas les cascades retentissantes , les forêts escaladant les rocliers ou les montagnes, tout cela lui plût sans lui ouvrir les horizons divins, sans le con-

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duire à une contemplation plus haute. Il ne quitte pas le monde visible, il se tient dans les limites de son domaine, le globe ; il subit patiemment son milieu. Né pour chanter, il chante, sans se demander sur quels principes Fart repose ; il accepte Texistence telle que les circonstances la lui font ; il ne se sent aucun goût pour les luttes héroïques où le penseur renouvelle ses forces et les décuple. Enfant de Tltalie asservie, il pousse à l'occasion un cri qui s'éteint promptement dans un éclat de rire, et il donne à ses ailes juste assez d'envergure pour que leur battement s'entende par toute la terre. Au demeurant, je l'ai dit et je le maintiens, il est chantre du plaisir. Je ne lui en fais pas un crime, je le constate. Ce Titan ne voulut pas être un Prométhée. II se chauffe de loin au feu du ciel, qu'il ne se soucie pas de dérober, et il soustrait prudemment ses flancs au vautour. Dès qu'il sort du champ de la fantaisie et de l'imagination pour aborder le drame, il se heurte contre une foule d'éléments qu'il n'a pas étudiés, qu'il connaît imparfaitement ou qu'il ne connaît point. Il ne fouille pas l'histoire, il ne demande rien à la philosophie, la religion le laisse indifl*érent, il ne creuse pas ses sujets^ il interroge superficiellement le cœur humain, il n'entend rien à l'amour. Aussi, la révolution dramatique opérée par Rossini fut-elle exclusivement musicale; aussi', reste-t-il au-dessous du souffle infini qui caresse les Gluck et les Beethoven sans l'effleurer. L'illustre maestro n'aimait pas qu'on louât devant lui ces hommes gigantesques, en qui il sentait instinctivement une puissance supérieure à la sienne. Il constatait en eux une énergie secrète, une conscience rigoureuse, un talent, une conviction qui l'inquiétaient. Il comprenait vaguement que ces artistes ont tous mis de leur chair et de leur sang dans leurs créations d'où toute formule banale, toute vaine apparence est soigneusement bannie et où le spectateur, l'auditeur, retrouvent

rhomme avec ses douleurs poignantes, ses joies passagères, ses aspirations indestructibles.

Rossini sera longtemps le premier des compositeurs qui croient ou croiront pouvoir arriver au rang suprême et s'y maintenir par Finspiration seule. Son influence en Italie, en France, en Allemagne, fut considérable, tyrannique, irrésistible; aucun des maîtres venus après lui ne s'est entièrement soustrait à cette influence. On a abusé des longs morceaux d'ensemble où les acteurs animés de sentiments divers chantent pourtant à tour de rôle le même motif; on a abusé des redites, des roulades, des ornements déplacés, des formules, du crescendo, des cuivres, de la grosse caisse et des cymbales ; les accompagnements tombèrent bientôt dans la banalité ; on n'eut aucun respect pour la déclamation, pour Faccent vrai, pour la prosodie; sous prétexte que Rossini s'était tiré d'aflaire à force de sève, on s'imagina que les études les moins indispensables étaient devenues inutiles, et le premier venu se mit à abattre des opéras presque sans y songer. On vit arriver des musicailleurs qui déshonorèrent Fart; une cohue sans nom envahit les théâtres d'Italie où brillèrent, comme des étoiles de première grandeur, les Bellini, les Donizetti, les Carafa, les Rici et tutti quanti.

Bien qu'il eut doté l'art de formes nouvelles magistralement développées, bien qu'il eût défriché son champ et affirmé sa luxuriante individualité, Rossini donna le signal de cette déplorable décadence qui faillit détruire en Europe le sentiment du Beau.

Aujourd'hui Rossini appartient à Fhisloire ; ses actes, son système musical, son œuvre, peuvent et doivent être discutés sévèrement. Oui, sévèrement. — Une voix, celle de la conscience, criait à Caïn : t Qu'as-tu fait de ton frère? » La même voix a du crier à Rossini : (( Qu'as-lu fait de ton génie? As-tu travaillé avec per-

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sévérance à son éclosion? L'as-tu développé par la méditation? A l'église, le sentiment chrétien l'a-t-il inspiré? Au théâtre, as-tu tenu compte des temps, des faits, des situations, des caractères? N'as-tu pas jeté le même vêtement pailleté, brillant, léger, sur toutes choses, te jouant ainsi du sens dramatique et enluminant les images les plus diverses des mêmes couleurs éclatantes? Mis-tu ton talent de niveau avec ton intelligence ? L'or que tu nous jetais n'était-il pas mélangé de clinquant? Rossini ! Rossini ! la postérité te reprochera de n'avoir pas pris la vie au sérieux, de t'être attardé aux jouissances passagères et d'avoir paré de colifichets la beauté suprême. »

Je puis dès à présent résumer ainsi les difTérentes propositions émises dans le cours de ce fragment d'étude.

La pensée ne souffre aucune contrainte ; elle s'étiole dans certains milieux; elle veut l'air, le grand jour, l'espace ; l'esclavage la tue, le despotisme la matérialise, le faux la rend ridicule, la convention l'arrête et la glace ; non unie au talent, elle demeure inféconde. L'artiste qui ne se rattache par aucun lien à l'infini, que le présent seul captive, qui ne songe pas à l'avenir, que les questions religieuses, politiques, philosophiques laissent indilTérent, qui néglige de s'appuyer sur les principes moraux imposés à l'humanité par la foi, par la raison, par la justice, et qui se confine dans son moi, pourra éblouir son siècle ; il ne le fera pas avancer. Pourquoi ? Parce qu'il n'apporte pas avec son individualité, si riche qu'on la suppose, un idéal supérieur; cet artiste-là ne relève que de son désir, il n'a d'autre guide que son penchant, il est de la race des maîtres qui ne contiennent pas tout l'homme.

Je méprise également Tapothéose et le pamphlet ; le détracteur m'inspire du dégoût, l'apologiste excite mon dédain ; je cherche la vérité à travers leurs mensonges

respectifs, et quand je crois la découvrir, je la dis simplement, car c'est d'elle seule que je me soucie. Cependant, et malgré la loyauté de mes appréciations, je vais soulever, je le sais, une multitude de récriminations, je porte atteinte à des intérêts, je blesse des amourspropres, j'eiTarouche des habitudes ; on criera à la profanation, à la partialité : ceux mômes qui comprendront parfaitement mes restrictions, mes observations, feindront hypocritement de ne pas me comprendre. Qu'y puis-je ? Rien, hélas ! Mais ceux qui ont quelques notions de mon caractère se souviendront, sans que j'aie besoin de le leur rappeler, que la parole, chez moi, est l'expression aussi scrupuleusement exacte que possible de ma pensée.

Un rapprochement suffira pour édifier le lecteur sur le plus ou le moins de justesse de mes jugements, et ce rapprochement est tout entier dans deux noms : Rossini, Beethoven. Certes, il serait absurde, scandaleux, extravagant, de comparer Rossini à Beethoven.

Vraiment ?

Vous allez voir.

Beethoven aimait Dieu, Tart et son prochain plus que lui-même. Toujours prêt à sacrifier son bien-être à ses convictions, il marchait droit dans la vie ; il n'accordait aucune lc\che concession aux jouissances et aux intérêts matériels; ses actes obéissaient à ses principes; il mettait en pratique les préceptes de la plus rigoureuse morale; lecteur assidu de Platon, partisan de la Révolution française, républicain sincère, il admira Bonaparte, le croyant un libérateur; il détesta Napoléon, le jugeant un despote ; il vit dans Thomme du i8 brumaire un second Oreste qui, lui aussi, tua sa mère. Il avait dédié la symphonie héroïque au capitaine qui se vantait de semer partout les idées républicaines; il refusa sa dédicace à l'ambitieux qui devait les enchaîner sous la pourpre et tâcher de les étoulTer. Naïf et bon, il souffrait

dans le milieu aristocratique où il vivait. S'il s'emportait souvent contre la société dorée qu'il fréquentait malgré lui, sa colère ne durait guère et elle tombait au moindre mot d'amitié ; on l'apaisait avec une parole aflectueuse, avec une caresse. Nulle haine, nulle rancune dans cette âme généreuse. L'ingratitude des autres envers lui ne le décourageait pas, le dévouement lui était familier. Ardent, mais chaste, Beethoven voyait dans l'amour autre chose qu'une satisfaction sensuelle, un plaisir dont l'abus conduit à l'énervement, à l'égoïsme, à la cruauté, à l'abrutissement, à un abrutissement qui est la mort anticipée ; il y voyait un océan de tendresse où l'être moral se plonge et se retrempe ; une lumière plus qu'une flamme, une aspiration plus qu'un contact, une force et non une faiblesse ; il y voyait une élévation et non un abaissement. — Prophète à sa manière, l'illustre artiste supporta courageusement les tortures et les coups d'épingle imposés par la foule à ceux qui ne sentent pas comme elle, qui ne pensent pas comme elle, qui voient plus loin et mieux qu'elle. Décrié, déchiré par la jalousie, il chanta la fraternité en embrassant Schiller, et il éleva au peuple un monument immortel : la neuvième symphonie. Il dédaignait les formules devenues le signal des applaudissements sans valeur, il méprisait les enjolivements inutiles, les vulgarités inconscientes; il haïssait les formes conventionnelles, sorte de vêtements qui ne sont pas faits sur mesure, et il ne visait jamais au succès, persuadé qu'il valait mieux l'atteindre que de courir après lui. Il gardait toujours au fond de son cœur un pardon pour ceux qui l'avaient oflensé. Exploité, trahi, dévalisé par ses perfides neveux, il les excusait, bien qu'ils méritassent un blâme sévère ; candide il leur donnait des conseils et de l'argent, et au même moment ces misérables le tournaient en ridicule ; ils dépouillaient et bafouaient leur dupe. Simple, il préférait les champs à la ville, la

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chaumière au château, le peuple à la noblesse. Sa surdité précoce le rendait misanthrope; il fuyait les salons, il passait des jours et des nuits hors de chez lui, dans la campagne ; il allait, triste, solitaire, par la plaine, par la montagne ; il s'asseyait sur un tronc d'arbre, il se couchait à demi sur la rive , et là, près du ruisseau chanteur, caché à tous les yeux, oubliant le monde, il écrivait quelque chef-d'œuvre, la symphonie pastorale, peut-être, conception adorable où les bruits de la nature ne sont que le prétexte de Thymne chanté par ce penseur à la gloire de Dieu. — Il mettait dans sa musique l'ombre qui s'étend sur la lisière de la forêt majestueuse, le gazouillement familier de l'eau courant sur les cailloux, les clartés où les oiseaux se jouent, le papillon au vol léger, la verte demoiselle ou la demoiselle bleue se mirant dans l'onde ou se posant sur un brin d'herbe ; il y mettait un reflet des vastes profondeurs où se retirent le chevreuil craintif et la biche aux doux yeux, le bourdonnement sympathique des insectes, quand, par une chaude matinée de printemps, ils bruissent et virent dans la lumière, la sérénité du ciel, le feuillage frais, immobile et silencieux, les mousses odorantes, la fauvette venant faire coquettement sa toilette au bord du ruisselet auquel elle mêle son gentil ramage, et le tapage charmant des étangs jaseurs parmi les grands prés et les bois.

Entendez-vous la vive mélodie qui invite les filles à la danse ? Entendez-vous les bonds un peu lourds des gars et le choc bienveillant des chopes? Les fumeurs rêvent, les buveurs causent, les ménétriers se distinguent, la bourrée retentit, les danseurs, mains enlacées, sautent sur le pré. — Oh ! oh ! ce grondement lointain est de sinistre augure; l'orage sera terrible î il va éclater, il éclate. Le vent se déchaîne et pousse de longs sifflements, la pluie se précipite avec fracas et rebondit sur le sol; les arbres, rudement secoués, mugissent;

l'éclair brille; on entend le craquement des branches brisées par la rafale; la nature soulTre et se lamente; les nuages courent dans l'espace, les roulements de tonnerre s'étendent , se rapprochent, se succèdent avec rapidité ; on dirait qu'ils sont partout à la fois; la foudre toml)e dans un torrent de feu écarlate, blanc, violet, bleu, éblouissant; c'est sublime ! Enfin les nuées s'écartent, l'azur reparaît, le calme se rétablit, les dernières gouttes d'eau chuchottent ; les oiseaux, abrités sous les feuilles, secouent et enflent leurs plumes avec un petit cri précurseur du beau temps, et les paysans rassurés se réunissent de nouveau pour rendre grâce à la Providence. Le prêtre chante , les campagnards répondent en chœur tandis que delà vallée, transformée en encensoir, les parfums de la terre montent dans l'air comme la prière des villageois s'élance vers l'Être suprême !

On vient de voir Beethoven observant les êtres et les choses, étudiant, contemplant le réel qui se meut au sein de l'infini et que l'infini pénètre ; le réel qui contient à un degré quelconque le souffle de vie et qui, aveuglément ou sciemment, s'agite sous l'attraction divine ; on va le voir se mesurer avec le drame, avec l'histoire.

Shakespeare, Gœthe, voilà ses hommes ; Egmont, Goriolan, voilà ses héros. Le musicien se contente-t-il de peindre Lamoral et Gaïus Marcius ? Non pas, il les ressucite. Ges figures surhumaines revivent en effet ; ces hommes, reparaissent, formidables, et ce ne sont point des fantômes, des apparences ; ils se meuvent, ils sentent, ils pensent, ils agissent. Les supplications de Véturie domptant la colère de Goriolan irrité contre Rome, qui l'avait exilé ; Egmont marchant au supplice en vainqueur et payant de sa tête la délivrance de sa patrie, tels sont les sujets de ces pages colossales. Le compositeur, dans Touverture de Goriolan, plane à une telle hauteur qu'on se demande, presque effrayé de tant de

génie, s'il rivalise seulement avec le dramaturge anglais ou sMl le domine. Cependant Beethoven ne se croit pas quitte envers rimmanité parce qu'il a chanté la victoire remportée sur un romain par les larmes de sa mère et le sacrifice d'un patriote mourant glorieusement pour son pays. Il sait que la philanthropie est au-dessus de Tamour maternel et du patriotisme ; il sait que tous les hommes sont solidaires et que si Tamour est, par excellence, le moteur de la divinité, il est aussi le meilleur conseiller de la race humaine dont il sera un jour la joie suprême et sacrée.

Mais écoutez, d'un bout à l'autre de l'Allemagne on répète une ode de Schiller ; les vieillards , les mères partagent l'enthousiasme des étudiants , des jeunes filles ; les strophes du poète s'impriment dans toutes les mémoires, elles délassent les travailleurs ou les aident à supporter leurs fatigues, elles sortent de toutes les bouches, elles retentissent sur tous les chemins, sur les places, dans les rues, dans les ateliers, dans les fabriques, partout où il y a des cœurs qui battent ; alors l'avare laisse glisser une pièce de monnaie de ses doigts osseux, le tyran oublie un moment qu'il prétend asservir la terre, l'envie cesse un instant de mordre, l'égoïste sent sa poitrine se dilater et il s'en étonne, les souffrances se calment, les misères respirent, les opprimés oublient les oppresseurs, des pleurs d'attendrissement coulent des paupières rougies. Et savez-vous pourquoi rAllcniagne est ainsi émue, vibrante? C'est parce que Schiller a écrit :

Seid umschlangen, millionen !

Dieseii Kuss der gaiizen Welt !

Briitler — uberin stcrnenzelt Mùss ein lieber Valer wohiien.

C'est-à-dire :

Soyez embrassés, millions!

Ce baiser au monde entier !

Frères — au-delà des étoiles Demeure un père bien-aimé.

Beethoven lit et relit cette ode, il la médite, il la considère comme le nouveau Credo de l'univers pensant. Une œuvre immense germe dans la tète du symphoniste; il veut que les masses aient un chant simple et sacré qui les unira dans un même élan fraternel ; il veut que le peuple puisse joindre sa voix formidable à l'orchestre qui va bondir joyeux sous les paroles de Schiller. Il cherche un motif, il ne le trouve pas d'abord, il se désespère ; enfin il s'écrie un jour avec transport : Ich hab'es, ich hab'es (je le tiens, je le tiens !). Et il le tenait réellement. Beethoven n'était pas seulement un compositeur sans rival, c'était encore un penseur, et son plan, beaucoup plus vaste que celui de Schiller, consistait à mettre en présence les douleurs, les efforts, les luttes, les tendances des temps passés et l'aurore des temps futurs ; à montrer les nations s'avançant délibérément vers la civilisation, vers la paix, vers la joie, jetant bas les vices, haillons dont elles sont couvertes, se parant de toutes les vertus, s'épanouissant dans un splendide rayonnement, se tenant embrassées et respirant librement dans la lumière vénérable qui les entoure. Beethoven est à l'œuvre ; il rassemble dans un splendide final les éléments d'amour et conséquemment de bonheur, épars dans les trois premiers morceaux de sa symphonie, comme ils le sont sur la terre, éléments séparés par d'innombrables obstacles, combattus par la violence, entravés par l'égoïsme et l'ignorance, vil couple dont naquit une nuit la haine. Petit à petit ces éléments dispersés se réunissent, s'affirment, s'imposent ; les souffrances diminuent, les corps s'embellissent parce que les âmes s'épurent, la pensée brise ses chaînes, le travail s'appuie à la liberté, le frère ne doute plus de son frère, l'époux et l'épouse ne font qu'un, la vie est moins courte, l'aïeul toujours vert contemple

avec orgueil, avec tendresse, les générations qu'il a semées; l'harmonie est partout, la nature même s'embellit et c'est le règne de Dieu qui commence.

Schiller ! Beethoven ! c'était là votre rêve, n'est-ce pas? Vous ne cherchiez pas tant à divertir les hommes qu'à leur désigner le but à poursuivre, à atteindre. L'amour de l'humanité était en vous, vous le teniez de vous et vous le répandiez sur des milliers de têtes attentives et charmées, comme le soleil répand ses rayons dans l'azur où scintillent les astres, ces fleurs du ciel. Vous aimiez, vous aimiez sincèrement vos semblables et c'est votre attachement profond à tout ce qu'on doit chérir qui vous fit si grands. Noble et cher Beethoven, chez toi le talent, le génie, le caractère étaient, que disje! sont au même niveau. Oui, sont; car en quittant ce globe pour la mort, tu nous a légué tes ouvrages immortels où Ton te retrouve tout entier. Mozart est un grand artiste, Rossini a du génie ; toi, Beethoven, tu es un grand homme î Tu ne descendis jamais des hauteurs de ton idéal pour solliciter les faveurs du public, tu méprisas la fortune lorsqu'elle se présenta à toi sous les traits immondes du reniement; quand tu te hasardas dans les régions supérieures et inexplorées où réside la lière beauté immaculée, tu t'aperçus vite que nul ne te suivait. Que t'importait cela? Tu savais qu'on te rejoindrait plus tard et tu poursuivis seul ta route. On te critiquait violemment, on te montrait au doigt en disant : (( Ce fou ! » les artistes te raillaient, le monde te plaignait insolemment, des souscripteurs te faisaient l'aumône de leur signature pour que tu pusses décider un éditeur à publier tes dernières partitions; on te protégeait, on t'applaudissait du bout des doigts, aucune humiliation ne t'était épargnée , la direction de l'Opéra de Vienne refusait ta magnidciue ouverture de Fidelio et t'obligeait à en écrire une autre, et puis une autre encore, pour revenir enfin à la première, retour imper-

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tinent qui ressemblait à une nouvelle insulte ; et toi, le dédain sur les lèvres, tu suivais des yeux les idiols qui ne te comprenaient pas, et malgré tes maux, malgré tes déceptions, alors que tu aurais pu, toi aussi, sacrifier quelque chose à la fortune aveugle et au mauvais goût non moins aveugle qu'elle, tu demeuras ferme dans ta probité, tu gardas intacte la fidélité à tes principes.

Tes principes, c'étaient tes trésors et tu les respectais, et tu les aimais, et tu ne les vendais pas , et tu portais haut la tête. Oh! que j'aurais voulu te voir, te connaître, te serrer la main, t'appeler mon ami î Mon ami, mais tu l'es, tu l'es depuis le soir où j'entendis pour la première fois de ta musique. C'était à Munster, à un concert de la Société philharmonique, on exécutait la symphonie en si bémol, j'allais jouer le troisième concerto de Ries, un des trois ou quatre morceaux classiques qu'on m'eût appris au Conservatoire de musique, où j'avais remporté mon premier prix trois ans avant cette époque. Oubliant ma préoccupation bien naturelle au moment de paraître en public, j'écoutais avec avidité cette délicieuse symphonie qui m'initiait soudain à des jouissances que les compositions dont on me nourrissait ne m'avaient nullement fait pressentir. Avais-je entendu prononcer le nom de Beethoven dans les classes du Conservatoire ? Je ne m'en souviens pas ; mais je ne l'oubliai plus, et mon premier soin en arrivant à Vienne, — j'avais seize ans, — fut de m'enquérir de mon nouvel ami. Dès lors, je vécus dans son intimité ; il me fit une multitude de confidences ; je pleurai avec lui, je souris avec lui, j'abordai, aidé par lui, des rivages inconnus, des sommets qui parurent longtemps inaccessibles, j'admirai les régions innommées où il me transportait sur ses ailes d'archange ; sa chevelure s'emplissait d'étoiles, son hymne éclatait dans lesvastes cieux, des échos perdus dans de prodigieuses profondeurs le

répétaient en chœur ; à travers les cordes de sa lyre, où vibrait toute son âme, j'apercevais une multitude de créatures plus parfaites que l'homme, tandis que, des sillons terrestres, s'élevaient dans une lueur d'apothéose, des myriades de populations régénérées.

Me voilà loin de Rossini et de l'école italienne qu'il a fondée. 11 faut y revenir, car j'ai à montrer les conséquences du système rossinien , à parler des quelques compositeurs qui l'ont adopté et à dire un mot au sujet de Bellini et de Donizetti, deux chantres célèbres dont l'un mourut poitrinaire et l'autre fou. Inférieurs à Rossini en ce qui concerne l'invention, l'ampleur des formes, l'étendue des morceaux, la majesté des idées, le piquant des modulations et l'art de manier l'orchestre , Bellini et Donizetti ne sont cependant pas sans mérite. Quoique ne se méfiant pas assez des réminiscences contre lesquelles ils heurtent et brisent leur individualité, ils ont un style propre, une originalité relative, un peu endommagée si l'on veut, saillante pourtant et qui se manifeste dans leurs principaux opéras : la Somnamhula, Norma, I Puritani, VElisir damore, Iljurioso, Lucia. Lorsque Molière prenait quelque chose aux anciens, lorsque Rossini empruntait des mélodies à Haydn, à Mozart, à Spontini, le moraliste et le compositeur faisaient subir une transformation aux éléments dont ils s'emparaient. Bellini, Donizetti ne prennent point cette peine. Ils imitent, ils pillent Rossini sans scrupule, et, en le contrefaisant, en le dépouillant, ils l'amoindrissent; ils ne jettent pas, comme leur modèle, un coupd'œil pénétrant sur la France, sur l'Allemagne : ils se confinent dans leur nationalité, ils s'isolent dans leur manière de sentir ; ils ne possèdent pas la folle insouciance qui engendra // barbiere, ni le sentiment patriotique qui inspira (tuillaume Tell; ils possèdent encore moins les vues humanitaires de Beethoven. Ils se laissent vivre, ils s'exhalent. Leui^s productions sans virilité,

sans élévation et totalement privées de ce précieux savoir si justement cher aux Allemands, ne se soutiennent que par une inspiration douteuse, monotone, par un mouvement dramatique factice, purement extérieur, par une agitation fébrile dénuée d'énergie, par Theureuse disposition des voix dans les ensembles et par le mérite des chanteurs. Les Lablache, les Rubini, les Grisi, la grande Malibran, vingt autres interprètes fameux ont mis leur âme au service de vulgaires cavatines italiennes surchargées de vocalises qui seraient peut-être à leur place dans une méthode, dans un solfège, mais qui, n'exprimant rien par elles-mêmes, sont fort déplacées à la scène.

Donizetti espèra-t-il remplacer Rossini au Grand- Opéra où il arriva, lorque le cygne de Pesaro eut résolu de garder le silence ? S'il l'a jamais cru, il s'est singulièrement trompé. Les Martjrrs^ la Favorite^ représentés sur notre première scène lyrique, ne sauraient être considérés que comme des ébauches. Passons.

Je pourrais signaler au moins un joli morceau vraiment bien venu dans presque toutes les œuvres de Donizetti.

En est-il jusqu'à trois dans la même partition, que je pourrais compter? J'en doute. Néanmoins, VElisir d'amore foisonne de gracieux et légers motifs ; // fiirioso contient des phrases expressives malheureusement trop langoureuses, et Lucia ne périra pas tout entière, grâce à un large et beau septuor admirablement écrit au point de vue vocal, et qui a pris rang parmi les meilleures et les plus émouvantes inspirations de l'école italienne.

Ce magnifique passage, égaré dans Lucia, montre ce que Donizetti, si richement doué, fût devenu, si la réflexion et le travail eussent aidé son instinct, son sentiment musical, et si, livré à la passion la plus funeste de toutes lorsqu'elle est comprise d'une certaine façon,

il n'eût pas jeté aux quatre points cardinaux de Tamour la sève indispensable aux travaux intellectuels.

Bellini me paraît supérieur à Donizetti. J'aime sa sensibilité vraie. A travers les mollesses , les mièvreries, les traits incolores dont abondent I Montecchi, la Somnanbula, Norma, se glissent des élans dramatiques sincères, de brusques mouvements énergiques d'une surprenante vigueur. Derrière le Bellini que nous connaissons se cachait évidemment un Bellini que nous ne connaissons pas.

Comprenant que son éducation musicale était très imparfaite, Bellini, vers la fin de sa carrière, allait étudier au Conservatoire, partitions en main, les symphonies de Beethoven. Les Puritains furent le premier résultat, et le dernier, hélas î des transformations qui s'opéraient dans l'esprit du jeune maître ; Bellini s'éteignit au moment où, recevant une forte impulsion, son talent commençait à se développer dans un sens viril et grandiose. L'orchestre des Puritains diffère étrangement de celui de Norma ; les idées qu'il exprime sont parfois robustes, brillantes , colorées, hardies même. Le jeune lion amoureux, auquel la volupté avait rogné les ongles, sent repousser ses griffes et renaître ses forces ; il gonfle ses naseaux, il hérisse sa crinière, ses prunelles s'emplissent de lumière; il est beau ainsi. Courage ! courage ! Bellini va chanter encore ; ses lèvres s'entr'ouvrent... Ah î malheur! c'est un flot de sang qui sort de sa bouche...

Bellini et Donizetti morts, on leur cherche un successeur. On offre la pourpre à A'erdi qui fait son possible pour la mériter. Malgré ses efforts, l'art continue à décliner visiblement en Italie. La musique y devient un hurk^nent; la manie des unissons a succédé à la manie des tierces; les chanteurs — sopranos, barytons, ténors, basses — écrasés par une instrumentation violente, poussent des cris désespérés, désespérants, et se brisent

la voix à ce métier, qui exige plutôt des Stentors que des Apollons.

Les formes vieillies empruntées à Rossini subsistent ; aucune modification ne vient les rajeunir ; Mercadante, Garafa, Verdi, les frères Ricci s'en servent après Spontini, Meyerbeer, Boieldieu, ïlérold, Auber, Halévy, Adolphe Adam, etc., etc. Dans les cabalettes, dans les duos, dans les trios, dans les finals , chaque motif se répète régulièrement deux fois, comme si ce retour obstiné au thème était indispensable ; partout des moyens, des accompagnements, des fioritures identiques. On se copie sans vergogne, on se vole sans pudeur, on tripote les mêmes bribes mélodiques, espèces de servantes à tout faire ; on emploie pour la cent millième fois le même rhythme brutal, éhonté, stupide, efflanqué, qui accompagne sur la scène, au-delà des Alpes, tous les guerriers et toutes les queues-rouges du globe. Ici rincohérence, là les ténèbres. Le bruit tient lieu d'harmonie et on se demande avec une sorte de stupeur quel rapport il peut y avoir entre les éclats de cette sonorité sauvage et les niaiseries qu'elle met en évidence. Ce tohu-bohu instrumental, vocal et grotesque exaspère les gens de goût qui cherchent naïvement une idée dans les élucubrations incolores et rebutantes dont il s'agit.

Cependant les journaux annoncent de temps en temps l'apparition soudaine d'un maestro fraîchement éclos, un soir, aux feux de la rampe, sur une des nombreuses scènes d'Italie. Inconnu hier, le compositeur est illustre aujourd'hui. Son nouvel opéra — il en avait donc composé d'autres ? — lui a valu un triomphe ; le public Ta rappelé trente-six fois de suite après le premier acte, et quatre-vingt fois à la fin du spectacle. Il a ramassé vingt bouquets ; il a eu une sérénade. Tant mieux! C'est une nouvelle étoile qui se lève, assure-t-on. Voyons cela. J'inspecte l'azur du côté où l'oranger fleurit. Rien. Je

m'arme d'un télescope. Rien encore. Je monte à l'observatoire. Toujours rien. Naturellement mon regard change de direction. Qu'est-ce donc qui brille là, à terre? Tiens ! c'est un grain de poudre d'or venu je ne sais d'où et gisant sur la route. La brise le soulève et le fait resplendir an soleil ; elle en soulève dix autres, cent autres, mille autres, et tous reluisent, et tous prennent des apparences humaines, et tous entonnent une mélodie qui est toujours la même, tous se la disputent, et tous continuent à briller à quelques pouces du sol, car ils sont couverts de paillettes.

Que disent ces pygmées? Il disent à voix haute: « Nous sommes les successeurs des grands musiciens italiens.» Je me détourne pour ne plus voir ces ombres bizarres flottant à l'horizon. En ce moment un coup de vent survient et j'entends un ri(ranement sec et railleur. Je me retourne vivement : la camarde, vieux squelette classique, était debout devant moi et riait à se tenir les côtes. Elle venait de souffler sur le tas des maèstri : poudre d'or, pygmées et paillettes avaient disparu et il n'en restait pas trace.

LA MUSIQUE EN ALLEMAGNE (i)

Si le génie allemand s'est révélé avec éclat dans tous les arts, c'est surtout dans l'art des sons que ses tendances originales se sont manifestées avec le plus de supériorité. La musique instrumentale, d'ailleurs, est née en Allemagne. Ses créateurs, Bach, Hœndel, Haydn, en ont fait un art indépendant, vivant de sa vie propre et pouvant dorénavant se passer d'un texte ; en la dégageant de tout élément étranger et en séparant l'idée musicale de la poésie, qui ne lui avait pas permis, jusqu'alors, de prendre un libre essor, ces compositeurs qui, à part certaines formes empruntées à l'école italienne, ne relèvent que de leur inspiration et de leur talent, ont à jamais brisé les liens qui rendaient la musique esclave de la parole.

En outre ils ont réfuté, d'avance, certaine erreur accréditée de nos jours en France et en Italie, en prouvant par des exemples irrécusables, que la suprême

(1) Une partie de cette étude parut jadis dans la Revue germanique (Numéros du 30 septembre 1858 et du 29 février 1860), Les personnes qui voudraient lire mon premier travail et le comparer à celui-ci, se convaincraient que je n'ai apporté aucune modification à mes appréciations sur la musique allemande en général ni, en particulier, sur les œuvres de Richard Wagner. J'ai donné à ces appréciations un peu plus de développement, voilà tout. Cependant, Wagner ayant changé de route, je dus le suivre dans la nouvelle direction qu'il prenait et ajouter une page à mes premiers articles. Cette page les complète, elle relate des faits importants, elle contient certains rapprochements entre la vie et les ouvrages du maître et, si je ne m'abuse, elle présente, sous son véritable jour, le talent de Richard Wagner.

beauté résulte du concours de Fétude et de l'inspiration. En effet, que serait le génie sans la science? Un bel arbre qui, privé d'air et de lumière, avorterait misérablement. iSon ! si la science ne s'unit au génie, point de sécurité pour le compositeur ; l'artiste ignorant et l'artiste sans imagination succomberont également, à la longue, sous l'indifférence du public.

Convaincus de cette vérité, animés par l'amour du beau, poussés par le désir de connaître, par le besoin de savoir, les Allemands étudient sérieusement l'art qu'ils veulent pratiquer.

Loin d'être à leurs yeux un amusement passager ou un moyen d'arriver promptement à la fortune, la musique leur apparaît comme une religion respectable à laquelle ils consacrent leur intelligence, leur cœur, toutes leurs forces. Ils étudient non pour briller, mais pour acquérir un mérite réel; et, sans impatience de succès, ils l'attendent, persuadés qu'il vient à son heure couronner les bonnes et belles choses. Peu désireux d'obtenir des applaudissements éphémères, se respectant assez pour ne pas s'exposer aux sifflets, ils cherchent, par des études approfondies, à se mettre à l'abri de la désapprobation des connaisseurs. Doués d'une volonté de fer, d'une patience merveilleuse, d'une persévérance voisine de l'entêtement, pleins de confiance en leur jugement, élevés dans le respect dû aux grands maîtres, accoutumés dès leur enfance, à entendre des ouvrages sérieux, apprenant peu à peu à les comprendre et, plus tard, jugeant de haut les œuvres banales, coquettes, pimpantes, voluptueuses, bruyantes ou vides (pii leur arrivent pirouettant sur un pied ou mollement étendues sur un sofa, certains enfin de posséder des aptitudes musicales qui sont le résultat d'une élaboration de plusieurs siècles, ils marchent sûrement et consciencieusement au but, en s'alfermissant dans la pensée qu'ils sont les premiers musiciens

de la terre (i); ils se figurent même qu'ils le seront toujours (2).

L'influence de la musique allemande, en France, a pris une extension considérable du jour où Habeneck introduisit les symphonies de Beethoven dans les programmes de la société des concerts du Conservatoire, et la révolution littéraire survenue vers 1828, ne contribua pas médiocrement, de son côté, à ouvrir chez nous une nouvelle voie à la musique. Mieux étudiée, mieux comprise, sincèrement aimée par quelques hommes de goût et de bonne volonté, elle commença bientôt à quitter ses allures légères pour en prendre de plus sévères. D'amusement qu'elle était, elle se fit art. Les classiques, interprétés d'une manière admirable, rue Bergère , et soutenus par de nombreux partisans, ont formé un public capable de les goûter, et on arrive à comprendre, dans notre pays, que l'homme vouant sa vie entière à un art, fût-ce l'art des sons, songe moins à divertir quatre ou cinq générations qu'à les intéresser en leur faisant apprécier des joies pures qui font battre le cœur en élevant l'intelligence. Les grands maîtres devenant à la mode, la mode servira, sans doute, à former le jugement ; et le jugement une fois développé, les compositeurs instruits prévaudront. Il en surgira nécessairement, et de leur œuvre jaillira la source vive où viendront à leur tour s'abreuver les populations futures.

(1) Le souvenir des événements dont notre patriotisme a tant souffert ne saurait en aucun cas s'interposer entre ma conscience et mon jugement.

Respecter la vérité et la justice, tel est le premier devoir de quiconque prend souci de sa réputation.

(2) Ceci fut écrit en 1858. Depuis lors la France, en matière musicale, a fait de vigoureux efforts pour mettre son savoir au niveau de son intelligence si ardente et si vive. Nos compositeurs deviennent des symplionistes; ils n'hésitent pas; ils savent; ils manient Torcliestre d'une main sûre; ils ont droit à Testime et parfois à l'admiration du public. Et puis ne l'oublions pas : la France, outre Rameau, MéhuI, Lesueur, Berton, Hérold, Halévy, etc., etc., enfanta Berlioz: Berlioz dont les doctrines font loi, Berlioz sans lequel Richard Wagner n'existerait peut-être pas, Berlioz dont le magnifique Faiist attend encore «ou pendant.en Allemagne.

Ainsi se continue le progrès : le génie profitant du passé, résumant le présent, empiétant hardiment sur l'avenir qu'il prépare ; la foule répondant d'abord avec répugnance à l'appel qui lui est fait, bientôt surprise, charmée par d'incontestables beautés, transportée malgré elle dans des régions supérieures par le souffle puissant du compositeur, puis, connaissant mieux ce qu'elle a primitivement écouté avec défiance, se rendant sans peine et applaudissant de tout son cœur. Telle est, en peu de mots, l'histoire des créateurs et celle du public.

S'il faut quelquefois un ou deux siècles pour que justice soit rendue au beau, il suffit d'un instant pour jeter dans cet abîme — l'oubli — ce que l'on s'est trop pressé d'admirer ; les Allemands le savent bien.

Cette bizarre contradiction entre les bravos prodigués souvent à des choses sans valeur, et l'antipathie excitée par les conceptions du génie est, au fond, très naturelle, car le nouveau choque l'usage, l'ignorance, la routine, le préjugé.

D'ailleurs , il se trouvera dans tous les temps des natures communes ou sans culture assez mal partagées pour écouter avec plaisir de triviales niaiseries, par exemple, le Sire de Framboisy o\\ \e quadrille des Lanciers. — Je ne parle que des morts et je me tais sur la musique à tout faire dont on nous régale aujourd'hui. — Ces natures-là ne saisiront jamais sans effort ni sans guide, une pensée ou un sentiment élevé. Bien des gens, se trouvant en face de hautes montagnes, ne possèdent ni la force, ni la volonté, ni le désir d'en franchir la cime.

La majeure partie préfère la plaine, où l'on se promène tranquillement, sans fatigues. D'autres, en petit nombre, se dirigent vers les hauteurs, mais ils s'arrêtent en chemin, l'imagination, la curiosité ou l'habitude ne les soutenant pas. De rares touristes connaissent seuls la pleine jouissance des excursions dans les mon-

tagnes. Quelle satisfaction on éprouve à se baigner dans Tair pur, à s'élever au-dessus des habitations des villes comme si on allait vers Dieu ; à voir s'ouvrir à chaque instant de nouveaux horizons, à contempler dans son ensemble harmonieux, dans sa mâle beauté, le sublime paysage où les monts sont entassés sur les monts, où la lisière des forêts se déploie comme un serpent monstrueux, où le roc reluit, pareil au diamant, sous les feux du soleil.

Sur le gazon des vallées se combattent l'ombre et la lumière ; au loin, on aperçoit cent villages, ruches dont les abeilles sont des hommes. Enfin, on domine les hauteurs environnantes. Voilà le ciel, voilà son manteau d'azur où, pendant le jour s'effacent les astres, échelons divins; l'âme plus libre, oubliant alors un instant les méchancetés humaines et prise d'un ardent désir, s'élance dans l'immensité comme si elle pouvait y rencontrer l'œil clément de l'Être ! Les promeneurs paresseux dont je parlais il y a un moment , ignoreraient sans doute indéfiniment ces émotions sous la pression desquelles le cœur s'emplit et déborde d'extase, s'ils étaient abandonnés à eux-mêmes ; mais qu'un ami du beau leur montre la route et les conduise, tous le suivront, tous admireront en se prosternant, tous auront un cri d'enthousiasme. Seulement, — et la critique devrait s'en souvenir, — là où un esprit vaste a franchi l'espace d'un bond, il faut tracer un chemin au vulgaire.

J'ai l'air de médire des masses : il n'en est rien; toutefois, je connais leurs défauts , leurs faiblesses, la violence de leurs passions ; je n'ignore ni leurs antipathies spontanées et profondes si voisines de la haine, ni leurs enthousiasmes irréfléchis, ni leur versatilité, et je sais qu'elles se livrent avec la même ardeur à leurs bons et à leurs mauvais penchants ; elles applaudiront Corneille à tout rompre et, en sortant de quelque repré-

senlation gratuite où elles auront battu des mains aux beaux endroits, elles courront à la barrière pour boire du vin bleu et bisser d'ignobles chansonnettes; inévitablement ignorantes, incapables, par conséquent, de porter un jugement, elles accordent ou refusent leurs faveurs sans trop savoir pourquoi: et cependant il y a une sorte de rectitude dans leurs appréciations sommaires ; elles ont pour elles l'instinct, le sentiment, dons naturels précieux, que l'artiste doit se garder de mépriser, qu'il a le devoir d'étudier et dont il a l'obligation de tenir compte. En somme, quel penseur se croit assez sur de lui pour se passer de leur assentiment? Cet assentiment, sa conscience ne le réclamerat-elle pas comme une garantie nécessaire, et aucune appréhension ne troublera-t-elle la quiétude del'amourpropre le plus obstiné s'il ne se sent pas rassuré, légitimé par Topinion publique?

J'affirme le contraire; aussi suis-je convaincu que les artistes fameux qui se sentirent incompris ont cruellement souffert. Celui qui n'a pas connu ces tortures s'en fera difficilement une idée. Beethoven a dû en ressentir d'horribles , lorsqu'il écrivait presque pour lui seul ses prodigieuses symphonies, et lorsque, cherchant du regard un public dans la salle du Musik-Verein, à Vienne, ses yeux ne rencontraient que dix auditeurs. J'entends d'ici le rugissement du lion blessé et je comprends sa sauvage douleur.

Musicalement parlant, l'Angleterre vit depuis longtemps par l'Allemagne. La musique des Bach, des Ibendcl, des Haydn, des Mozart, des Beethoven, des Mcndelssohn, très populaire chez nos voisins d'outre- Manche, y est exécutée avec un ensemble irréprochable par des Sociétés où l'on compte plusieurs centaines de musiciens, instrumentistes et chanteurs. Ce sont là de nobles et fécondes manifestations qui, tôt ou tard, développeront le génie musical anglais.

PHILOSOPînE ET MUSIQUE 111

John Fild, décédé depuis une trentaine d'année, et M. Balfe sont, je crois, les seuls compositeurs que la Grande-Bretagne puisse revendiquer comme siens. Le premier, malgré de précieuses qualités naturelles et de fraîches inspirations, n'a rien laissé de remarquable, sauf trois ou quatre nocturnes. On doit au second des opéras dans le genre italien contemporain. Ni l'un ni l'autre ne sauraient être considérés comme des représentants de la patrie des Shakespeare , des Milton, des Byron.

Je me bornerai donc à constater le penchant prononcé de la nation anglaise pour l'école allemande, dont on rencontre quelques ramifications en Russie dans les intéressantes productions de Lwof, et surtout dans celles de Glinka, mais dont on chercherait vainement la moindre trace dans l'école italienne actuelle, si toutefois il existe une école italienne de nos jours. On ne se méprendra pas, je l'espère, sur le sens de cette phrase. Je suis bien éloigné de jeter un regard dédaigneux sur la terre glorieuse qui a produit tant de grands hommes. Je veux simplement dire que les dons naturels, non fécondés par de fortes études, deviennent insuffisants lorsqu'il s'agit de produire des œuvres durables. Spontini, Rossini, les deux derniers compositeurs italiens de notre temps doivent en partie à l'Allemagne l'extension de leurs facultés, l'accroissement de leur talent. On a reconnu en Spontini le dernier rejeton de Gluck et le précurseur de Rossini, et Rossini, notamment dans le Barbier^ montre assez qu'il connaît Haydn et Mozart. Il a étudié avec fruit les monuments de l'école allemande chaque fois que l'occasion s'en est présentée. Guillaume Tell, la plus haute expression du génie rossinien, est, selon moi, dans une proportion, dans une mesure assez restreinte, il est vrai, le résultat de ce coup d'œil rapide, intelligent, mais superficiel, jeté audelà du Rhin. Les mélodies chorales des deux premiers actes, empreints çà et là d'un caractère sévère presque

germanique , se font remarquer par une profondeur qifon ne trouve guère dans les précédents opéras du chantre Bolonais.

Pour apprécier Timportance du mouvement musical qui s'opère actuellement chez nos voisins, il ne sera pas inopportun de revenir sur les principales individualités allemandes et les définir en quelques mots.

Bach exprime la foi forte et aveugle ; Hsendel, une conviction raisonnée et sûre d'elle-même; Haydn crée la musique instrumentale proprement dite ; Mozart est frappé surtout du sentiment affectueux et humain du christianisme ; il trace des caractères avec des mélodies et il aborde résolument le drame ; Gluck représente la fatalité grecque ; Weber qui a créé Topera fantastique, donne une expression poétique et élevée à la superstition et aux passions avec lesquelles il faut compter quand on écrit pour le théâtre; Beethoven, seul, remonte à l'Être suprême par la pensée et par le cœur ; seul, il sent palpiter l'Esprit Divin dans les forces vives de la nature ; il entend sa grande voix éclater dans la tempête, mugir dans le torrent, murmurer dans l'herbe qui frissonne au bord du ruisseau, vibrer dans les astres dont il écoute, avec recueillement, l'harmonie lointaine sortir comme un tonnerre des vagues ruisselantes de la mer. Il a compris la parole qui retentit au sein et au-delà des mondes pour annoncer l'heure des rénovations et qui appelle, qui attire les créatures vers des régions plus parfaites à travers des milliers de transformations.

Les aspirations de son âme l'entraînaient du côté de rinfini ; il a mis dans son œuvre le sentiment de l'absolu qu'il portait en lui. Il interrogeait sans cesse le beau divin et moral, c'était là sa passion, passion sublime, qui, unie à l'amour de l'humanité et aux rêves poétiques de son imagination, devait permettre au maître d'accomplir sou œuvre.

Compositeur sans rival, Beethoven souhaitait la liberté pour Thonime comme pour l'art, et il voiihit laisser un gage à la fraternité, en mettant en musique l'hymne superbe de Schiller, qui lui fournit, on le sait, le sujet de la neuvième symphonie avec chœur, si digne de clore sa carrière.

La campagne inspirait Schubert, génie essentiellement pittoresque.

Quant à Mendelssohn, je formulerai nettement mon opinion en le comparant au tendre Racine, avec lequel il a plusieurs points de contact. Gomme notre très-pur, très instruit et très suave tragique, Mendelssohn occupe une belle place, mais non la première^ malgré la perfection de son style, la valeur incontestée de ses œuvres, son excessive habileté à mettre en relief le moindre trait, à faire valoir la plus mince idée, malgré de louables efforts pour soutenir la dignité de l'art. Artiste supérieur par le faire^ il laisse à désirer sous le rapport de la pensée. Cette pensée est plus distinguée qu'originale, plus digne que noble, plus spirituelle que géniale, plus brillante qu'énergique, plus élégante que gracieuse, plus pompeuse que grandiose. C'est de la musique de bonne compagnie. Si l'auteur du Songe d'une nuit d'été est trop bien élevé pour mettre dans un salon ses mains dans ses poches, ou pour se rouler, à la campagne, sur le foin fraîchement coupé, il ne porte pas non plus ses regards au-delà des nuages.

Mozart, après avoir composé un quatuor dont il était content, cabriolait comme un enfant dans sa chambre, et, quoi qu'on en puisse dire, on se figure ditïicilement le génie en cravate blanche, en gants paille, et marchant à pas comptés comme un Recteur suivi des quatre Facultés.

Les maîtres dont je viens d'indiquer les tendances diverses avaient dans leur talent une spontanéité réelle, une facilité vraie ou factice ; ils s'appliquaient à paraître

émettre leurs idées avec aisance quelle que fût la peine qu'ils prissent à les présenter dans un ordre logique parfait ; le thème de la symphonie héroïque, si simple, si coulant, n'a pas eu moins de quinze ou dix-sept versions ; c'est ce que j'ai pu constater à Vienne en parcourant les feuilles volantes sur lesquelles Beethoven écrivait ses motifs et les transformations qu'il leur faisait subir. Et pourtant quoi de plus naturel, de moins cherché en apparence que le début magistral de la symphonie héroïque?

Or l'école actuelle a changé tout cela. Elle semble prendre à tâche de mettre ses efforts en évidence ; la recherche la domine ; ses enfantements sont laborieux, douloureux, maussades ; parfois elle avorte misérablement, ou, si ses petits viennent à terme, ce sont des monstres qui n'ont presque rien d'humain.

Disciple de Schoppenhauer, elle demande tout à la volonté. Malheureusement pour elle, la volonté n'octroie ni l'intelligence, ni l'imagination, ni le sentiment, ni aucune des facultés naturelles , bien qu'elle soit elle-même une de ces facultés et l'une des plus importantes.

La volonté a commencé à montrer son front impérieux : à la scène, dans les partitions de Meyerbeer: au concert, dans les ouvrages de Schumann. Autrefois, elle était discrète ; elle formait ses nœuds, elle tissait sa toile à l'écart, elle se dissimulait avec soin : à présent, elle lève la tète avec audace, elle pose le pied sur la marclie du trône, elle dit à l'inspiration qui la fuit : « Va-t-en, je veux régner à mon tour » ; elle croit pouvoir remplacer ce que rien ne remplace, elle prétend succéder au génie absent, et elle s'écrie par la bouche du philosoplie que je viens de nommer et qui aurait pu, s'il l'avait vouhi, s'olfrir une dose d'esprit égale à celle que possédait A'oltaire : « Je suis tout î » Hélas ! dame Volonté, les facultés vivent en république et votre

royauté ne serait pas de longue durée si vous parv^eniez à confisquer la couronne à votre profit. Si Meycrlx'cr. Schumann et quelques autres n'avaient eu que vous pour soutien, ils seraient déjà dans les bras du passé. Bien que vous soyez une puissance, vous ne conférez pas la souveraineté; demandez aux prétendants de tous les pays.

On affirme communément qu'il est difficile de juger sainement les vivants, et en effet l'envie, la jalousie, l'intérêt personnel, la camaraderie — toutes personnes assez remuantes — barrent volontiers le passage à la vérité.

Il ne me paraît pas impossible cependant de se soustraire à l'empire de passions qui ne devraient en aucun cas influencer le jugement du critique ; ce qui est moins aisé, c'est d'oublier, — pour ne pas outrager l'étiquette, — que ceux qu'on a voulu servir et qu'on a servis de tout son cœur se sont montrés ingrats. Que de fois la France n'a-t-elle pas pris, bercé sur son sein, élevé, enrichi, glorifié des étrangers qui, nourris à sa mamelle, l'ont ensuite mordue ou déchirée ? Nous en avons des exemples récents et déplorables.

Eh! bien, je saurai me soustraire aux sentiments douloureux qu'excitent en moi mes souvenirs; je me rappellerai que l'art et ma conscience ne doivent pas avoir à souffrir de mon patriotisme.

Je serai strictement juste.

Mais que l'Allemagne y prenne garde ; l'art s'étiole et succombe au souffle de la mêlée, au bruit sinistre de la guerre (i).

(l) Je ne veux pas ici ni'occuper de politique ni faire allusion aux événements contemporains.

Je remplacerai donc par quelques lignes de points certaine comparaison entre deux hauts personnages étrangers — on peut être haut sans être grand — et deux artistes célèbres : Richard Wagner et Olïenbach. Ceci me fait rêver aune pièce, — drame ou com*^die comme on voudra. — que j'intitulerais : l^a Discrétion ntalgrc elle.

Quant à présentée me contenterai de mettre en présence le fondateur des

116 PHILOSOPHIE ET ISIUSIQUE

Après le grand historien Meyerbeer, ce Michelet des musiciens, après Scliumann, savant et intelligent chercheur qui veut trouver et qui trouve , voici deux individualités, Listz, Wagner, qui, filles du travail et de la persévérance, ont pour grand'père le génie.

Je vis Listz pour la première fois à Paris en i83i. J'avais douze ans, il en avait vingt. Je venais de remporter le premier prix de piano au Conservatoire. Listz vint à moi, me prit dans ses bras, m'embrassa et me dit : « Tu me rappelles mes jeunes années. » Plus tard, à l'époque de ses pérégrinations triomphales à travers TEurope, je le retrouvai à Vienne où il excitait le plus prodigieux enthousiasme. L'excentricité de ses

BouJI'es-Parisiefi^ et un conquérant quelconque. Les conquérants ne manquent pas dans Ihistoire: choisissez parmi eux celui que vous voudrez; Neuirod ou Cyrus, Alexandre ou César, — ou tout autre, ils se ressemblent tous par un cùté : lamliition, — et désignez-le parce signe vague ***, — C'est fait. — Voici le fantôme, voilà le spectre. L'un debout sur ses partitions, piédestal drolatique, asticote les instincts printaniers, l'autre, assis sous un dais sanglant, s'égale au prince des ténèbres; l'arme du musicien est une plume: celle du soldat une épée; le compositeur fait des taches d'encre, le capitaine fait des taches de sang: le maestro ravit nos oreilles, le guerrier ravit nos provinces: Jacques a l'enivrement, Trois-Etoiles parfois l'ivresse; chacun d'eux se montre lier de sa valeur, travaille à l'ombre de la gloire, proclame ses succès et se moque du qu'en dira-t-on. Il existe cependant une différence entre ces deux hommes chargés, que dis-je? couronnés de lauriers qui aiment au même degré les décorations : le premier pourrait occuper sans difliculté la place du second, tandis que celui-ci serait fort embarrassé de jouer un air, fùl-ce un air de guitare. Tous les batailleurs qui déciment les peuples par amour du peuple, ou les exterminent pour lui apprendre à vivre, ne brandissent pas l'épée et ne manient pas la llùte du grand Frédéric. On fait ce qu'on peut.

Href, si j'axais à choisir entre Jacques et Trois-Etoiles, je n'hésiterais point, bien i\\ie je ne professe pas pour ce dernier une admiration sans mélange. UlTenbach a des qualités : il ne manque ni d'esprit ni de verve; sa nmsique est sc<'nique, gaie, désopilante à l'occasion, adroitement appropriée à la situation. Il a sa petite Muse, et si cette muse, Allemande francisée, a les h'vres un peu grosses, les ftuuies un peu fortes, c'est, j'iiuagine, parce (ju'elle ne peut pas faire aulremenl ; on lui reproche aussi d'avoir la voix enrouée. Eh! (jue \oulez-vousy elle prend comme un autre son verre d'absinthe. Parfois même elle en prend deux. Alors, lorgnant le public, elle lui montre ses belles dents, ses épaules nues, s;i \olumiiieuse poitrine, ses hanches proéminentes, ses jarrets tendus, et la foule applaudit cette gaillarde à la mine éveillée, au geste hardi: Diable! disent les femmes; peste! pensent les hommes.

Rassurez- vous, je ne m'avancerai pas davantage sur le terrain de la photographie: je dis au revoir A Offenbach, j'abandonne Trois-Etoiles dans sa nuit, et je reviens à mes moulons.

compositions, étranges mais intéressantes, la fréquence des dissonnances, des enharmonies dont elles étaient parsemées, la nouveauté des traits fabuleux qu'il exécutait avec une étonnante rapidité, l'incontestable supériorité d'une exécution grandiose et sauvage, exaltée et fantasque, tapageuse et fine, spirituelle et dramatique, soulevaient de timides objections et des tonnerres d'applaudissements. Eni844î je rencontrai de nouveau Listz à Lyon. Un soir, revenant du Grand-Théâtre, d'où il rapportait un tas de bouquets et de couronnes, il s'écria en faisant allusion à son succès : « Tout cela ne vaut pas une enharmonie. » Fils de l'aventureuse Hongrie, il s'était persuadé dès longtemps que l'enharmonie, aventureuse aussi, était appelée à jouer un rôle important en musique.

Cette branche de l'art, dont tant d'artistes contemporains ont tiré des effets si saisissants et dont Marcello, je crois , entrevit le premier les aspects chatoyants, devait être explorée par Listz et devenir en quelque sorte la base de son système de composition.

L'inconvénient inhérent à ce système est de faire passer violemment et à chaque instant un morceau d'une tonalité dans une autre, en lui prêtant une allure plutôt inquiète , fébrile et bizarre que mouvementée, passionnée, vraiment originale. L'enharmonie n'est-elle pas un peu parente du feu follet ? Jusqu'à présent elle avait été employée accidentellement. Pourra-t-on sans danger l'élever au premier rang en lui donnant la suprématie sur le contrepoint, l'imitation, la fugue et l'harmonie diatonique? Ne perdra-t-on pas, en noblesse, en sérénité, en infini^ ce que l'on gagnera en mouvement, en agitation? Ily a l'avantage de l'imprévu, j'en conviens. Mais l'imprévu est de deux sortes : et s'il est vrai qu'il entre souvent de l'étonnement dans notre plaisir, l'étonnement suffîra-t-il à nous contenter ? L'enharmonie a-t-elle assez de force pour porter seule l'ave-

nir de la musique? N'est-ce pas plutôt en établissant un équilibre convenable dans l'emploi des moyens que la science met à la disposition de tous ? n'est-ce pas en y joignant Télément enharmonique , secondaire selon moi, et enfin, en réunissant le génie des combinaisons scientifiques au souffie créateur, que nous arriverons à satisfaire cet instinct du bien, du beau, du vrai qui est le fond indestructible de Tàme ? Je ne condamne nullement Tenharmonie. Je considère, au contraire, son emploi comme un progrès ; mais je pense que loin de pouvoir être érigée systématiquement en science transcendante, elle doit être considérée comme un artifice de second ordre ; et je ne lui pardonnerais pas d'entraver la marche des chants simples, qui seront éternellement le grand mot de ralliement des masses.

Ces réserves faites j'applaudis franchement aux résultats obtenus par Listz. Sa musique répond, sous plus d'un rapport, à ce que ses amis étaient en droit d'attendre d'un artiste tel que lui. Elle est poétique, distinguée, énergique, entraînante, quelquefois suave. Entachées d'exagération, ses idées ont un caractère majestueux qui se dément rarement même dans les endroits gracieux. Listz abuse, dans des introductions généralement trop étendues, de son talent de mise en scène ; mais hirsqu'il veut bien prendre la peine de se laisser aller à sa nature, d'obéir à son organisation et d'oublier que son but est de devenir chef d'école, il trouve des choses ravissantes, vraiment belles.

Si Listz, malgré les traces trop visibles qui marquent daus sa musique le passage de l'Italie et de la France, demeure un entant de la Hongrie , Richard Wagner, lui, reste un Germain pur sang. Il accepte les préceptes de Gluck, il a des liens de parenté avec \\'eber. Parcourez Tannhauscr, Laheriirrin, vous v découvrirez vite des traces de mélodies wébériennes, réminiscences certainement involontaires, mais qui seraient devenues fata-

les à la réputation de Wagner s'il n'avait eu la force de s'affranchir de ses affections artistiques pour sauvegarder son individualité. Gomme Weber, il a Tesprit chevaleresque, hardi, poétique. Ses opéras, semés de motifs heureux et d'effets originaux d'instrumentation, ressemblent à des improvisations. Comme Weber, il adopte un thème principal, véritable fd d'Ariane , qui lui servira à retrouver son chemin dans le pays de la fantaisie, où, par parenthèse, on s'oriente plus aisément que dans le fameux Labyrinthe que vous savez, mais où Richard Wagner rencontre trois Minotaures au lieu d'un : les trompettes, les trémolos, les récitatifs. Il est rare qu'on sache positivement où commencent et où finissent ces morceaux, dont la forme, déjà douteuse, devient plus vague au milieu du désordre voulu qui règne dans l'ensemble. Gomme tous les hommes d'élite, enfin, l'illustre représentant de la musique dramatique transrhénane continue à tracer son sillon à travers les éloges et les critiques sans se soucier beaucoup des uns et des autres. Il serait prêt même à s'écrier avec le Misanthrope au sujet de ces dernières : « Tant mieux , morbleu, tant mieux ! c'est ce que je demande. »

A Tannhauser^ à Lohengrin succédèrent des ouvrages dont le théâtre n'offre aucun modèle. L'opéra intitulé Tristan et Yseiilt ouvrit une ère nouvelle. Gette partition extraordinaire montre Wagner se séparant de Weber, du moins au point de vue mélodique, et rompant avec toutes les formes, avec toutes les traditions connues. Duos, trios, quatuors disparaissent ; la déclamation s'empare de la scène et ne la quitte plus ; elle en chasse définitivement la mélodie qui se réfugie à l'orchestre, où les instruments la recueillent et la développent symphoniquement, selon les besoins de la situation. Les accords dissonnants se multiplient presque sans interruption; pas un point, pas un instant de repos, uii enchaînement perpétuel de modulations ; la sym-

phonie, admirable mais interminable , parle , peint , chante, éclate, rampe, menace, s'adoucit et forme un tissu serré, solide, ample, magnifique, qui semble envelopper les personnages, les étreindre, les étouffer. Cette manière de concevoir Topera est-elle supportable ou simplement admissible ? ce système aura-t-il jamais des partisans parmi les spectateurs non fanatisés, sans parti pris? et s'il en compte quelques-uns aujourd'hui^ en restera-t-il un seul quand vingt ans auront passé sur la tombe de Richard X'N^agner?

Quoi qu'il en soit, et je le constate, je l'affirme, cette partition et plusieurs de celles qui l'ont suivie olfrenl un grand intérêt, contiennent des pages admirables, sont conçues avec une logique implacable autant que surprenante, et méritent un examen qui se change souvent en admiration. Nul ne manie l'orchestre avec une pareille maestria, nul ne l'oblige à révéler tant de passion, tant de secrètes pensées, tant de nuances sentimentales, instinctives, intellectuelles ; oui, ces instruments, muets entre les mains d'une foule de maîtres, Wagner leur donne une voix, et ils révèlent tout un monde d'idées.

Un résultat aussi beau, aussi complet mérite certes les applaudissements des connaisseurs, et on ne saurait se dissimuler qu'une telle puissance n'est accordée qu'au génie appuyé sur le talent.

En abordant l'analyse des nombreux opéras de Richard ^^ agner, je montrerai en quoi ils brillent, en ([uoi ils pèchent, quelles beautés les animent, quelles qualités leur mancjuent et je prouverai que l'immense soufdc divin, le souffle de cet amour impérissable qui anime les sphères et les hommes, effleure à peine les cordes de la lyre wagnérienne.

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