I.E I». GRATRY. ^U
nionde visible, spirituel et divin I Dès l'origine, c'est-cdue sans doute, dès le commencement de chacune de ces sciences, avant que chacune d'elles soit fîute! De ce principe, qui ne voit ce qu'il doit résulter d'hvpothèses de vues arbitraires, de rapports chimériques créés entrJles lealités les plus différentes, d'analogies outrées, adaptées à 1 idée préconçue par une sorte de violence sincère, surtout SI Ion vient à songer que l'imagination vive de l'auteur dis,)ose dune quantitité prodigieuse de connaissances puiséi's dans tous les ordres et à tous les degrés de la science divine et humaine'? Plusieurs Pères de l'église, saint Augustin, Bossuet, ont marqué d'un trait discret quelques fugitives analogies entre les facultés de l'àme et les persimnes de la Trinité chrétienne. Ils se sont bien gardés d en faire un système. D'une analogie indiquée à une théorie poursuivie dans ses derniers détails, il y a un abîme. M. Gratry ne vise à rien moins qu'à découvrir au fond de l'àme et au fond du corjis toute la théologie de la Trinité. Je sais qu'il imse, au début de la Connaissance de l'àme, le dogme de la Trinité comme une hypothèse seulement. Mais, à parler en toute sincérité, n'est-il pas «lélerniiné, dès l'origine, à retrouver tontes les données de 'Vit.' hypothèse dans Inm les détails de la psvchologie et delà |>hysiologie comparées? Il a d'avance la loi géïK'raîe de sa théorie avant d'en avoir acquis scientiliquement les éléments. Ce n'est pas la marche régulière de la méthode, "n KO le sait que trop. Je ne puis voir dans toute celle' pnlie de son onwn- que le prodigieux effort d'un esprit Miieère, pénétré de son idée, et répandant à flots sapuisî^.mte imagination sur la science positive pour la transfigurer. Il serait facile de marquer les points où l'analogie b'ir.e trahit la violence secrète de l'idée préconçue. J'fndiquerai surtout la description de la sensibilité, où je ne puis, avec la meilleure volonté, discerner aucun rappoit
212 PIIILOSUI'JIIE ET riIILOSOI»IIES.
licitement i^aisissable avec le caractère Ihéologique du Père dans la Trinité. On comprendra ((lie je n'insiste pas sur ce sujet trop délicat. Ailleurs encore on lionwrait bien des points de vue [)lus ingénieux <jue vraiment scienlili(pies. Je ne parle pas du développement de l'àme, comparé au développement d'une étoile, que rauleur luimême doime comme une méditation philosophique et poétique. Mais (jue dire des ressemblances de l'àme av<'<* la géométrie? Mon imagination même se refuse à suivre M. Gratry dans la démonstration de ces ressemblances. En dépit de Kepler et de son livre laineux sur IWfjtnUé de l'âme et du cercle, je ne peux m'iiabituer à inlioduire «lans le sujet immatériel et |)ensanl 1 itlée de ces lornus géométriques. La science comparée, poussée à ces t'xtréinités, c'est le symbolisme universel, le procédé mystique par excellence. Il peut éclairer res})rit [)ar des perspectives impivvues et de lumineux hasards. Mais des .inaloffies aussi lointaines, aussi vai-ues, peuvent toujours se contester. Ce sont des vues j)articulièies de l'esprit, des métaphores réalisées; ce n'est plus de la science.
Que ne puis-je louer, au moins sans réserve, cette restauration vraiment grande du procédé inductif!
Il V a une pénétration singulière et une vraie force d'éloquence dans l'analyse de la dialectiipie, dans la description du sens divin, de son éveil et de sa marche sollicitée vers linlini. Il y a une vue piofonde et hardie dans cette tentative pour établir l'identité logique du procédé infinitésimal, indudif et dialectique, pn»cédé unique, selon M. Gratry, sous trois formes diverses déterminées par la diversité des sciences, géométrie, physiipie, philosophie. Si la théorie ne me semble pas être à l'abri de graves objections, ce n'est pas ici et en quebpie.; lignes (jue je puis faire une critique digne de ce vaste el puissant travail. Pourquoi faut-il que la logique elle-
'H'^'no ne protège pas M. Gratry contre la secrète atteinte du mvsticisme?
Dans l'induction qui élimine l'élément mobile et qui poursuit la loi en effaçant, en sacrifiant h limite et I accident, l'auteur veut voir le cahjue logique du sacrifice moral, la sacrifice logique de tout être créé à Dieu En conscience, c'est apercevoir trop de choses dans un rapprochement de m(»ts très ingénieux. Je sais que ce n'est pas la qu'il faut chercher le fond de la théori(^ Mais ces hardiesses d imagination attirent trop vivement l'esprit ilu lecteur, sans profit pour l'autorité scientifique du (Miilosophe. '
El pourtant, quand le P. Gralrv parvient à déo-nco,. sa peiisée de cette ohsession du symbolisme, pei^nne H égale la verve do raison éfincelante el d'implacable bon sens qu ,| dé|doie. (lu'on lise et qu'on relise le deuxième ivre de la Logique. A l'aide de deux principes seulement le princi].e d'identité et de transcendance, armé, il est vrai, d'ironie, surexcité par la pleine possession de l'évidence, il inllige au panthéisme d'Ilé-el la plus éclatante défaite. Cette bataille victorieuse a déjà retenti proiondement en Allemagne. Il faut qu'elle retentisse en Irance.
Je ne sais si, des œuvres du P. Gralrv, il restera un syslème organisé. Mais j'affirme qu'il en restera un essai des plus hardis de symbolique catholique, un très curieux travail sur l'induction, une critique sanglante du pan- Iheisme. de nobles et beaux fragments de philosophie chrelieiine. Je sais surtout qu'il en restera une grande excitation donnée au cœur du siècle vers l'idéal religieux, trop délaissé au milieu des miracles de l'industrie triomphante et de la nature donq lée.
La philosophie de saint Thornns (i'Aqiiiii.
li est sonsihle à tous roux qui étudient les courants de l'almospliôre iiilellectuolh*, que l'attention du public éclairé se ramène, depuis quehpie Iciiips, sur riiistoirc de la scolastique, uiépristM», sans rtre connue, au dixhuitième siècle, négligée il y a vingt ans. Diverses causes peuvent contribuer, chacune pour sa part, bien fpi'inégalemenl, à ce mouvement très marqué de curiosité nouvelle, j'allais |M'esque dire de sympathie publique. Il faut y voir, sans doute, un des eflets paiticuliers de cet iMitrainement général, qui de nos jours porte les esprits vois l'histoire et surtout vers Ihisloire de ce moyen âge plus calonmié que connu. Un a voulu l'aire tout nalurellemenl, pour les idées, renquéfe déjà commencée poui' les institutions et les mœurs, et voir si l'on ne découvrirait pas |;j connue ailleurs, sous lappareuce tunuiltueuse de la liarbarie, le travail secret de la civilisation. Mais à l'intérêt de celte enquête générale qui se poursuit sur tous les points à la l'ois, au grand profit de l'histoire nationale, il se joint un intérêt tout spécial et entièrement nouveau, un intérêt de foi jdiilosophique en même tenq)s que de foi religieuse. Une opinion vulgaire, mais très répandue,
CHARLES JOURDAIN, consiste à voir dans l'un de ces deux termes l'antithèse fatale de l'autre, et à conclure de cette opposition prétendue que les âges marqués par le triomphe du principe chrétien le sont nécessairement aussi par l'abaissement de la i)hilosophie. Je ne craindrai pas de dire que c'est le contraire qui est vrai. Une expérience douloureuse, qui commence à porter ses fruits dans les âmes sincères, semble démontrer que bien qu'entièrement distinctes, ces deux sortes de foi suivent des destinées parallèles, que si l'une décline, l'autre subit presque toujours des défaillances terribles, et que jamais la philosophie n'est plus florissante que dans ces jours de sérénité intellectuelle où le principe religieux est inébranlablement assis dans les consciences. Sans parler du dixhuitième siècle, où il serait trop aisé de montrer réunies dans une humiliation commune la foi chrétienne et la foi philoso|)liique, ne voyons-nous passe vérifier près de nous, avec une étonnante exactitude, celte loi, moins paradoxale <|u'elle n'en a l'air? Dans les sphères sublimes où habite la haute criliqne, comme elle s'appelle modestement ellemême, il est facile de suivre cet abaissement parallèle des croyances religieuses et des convictions rationnelles. En même temps qu'on applique une exégèse passionnée aux origines du christianisme, réduit à n'être plus qu'une mythologie, on explique Dieu de telle manière que sa réalité s'évanouit dans un nominalisme pompeux, et tout à côté de ces critiques, qui, en détruisant l'idée de Dieu, prétendent la renouveler, tiavaillent sous leur tutelle et' • quoi qu'on en dise, dans le même sens qu'eux, des novateurs plus radicaux encore qui, d'une main obstinée, ébranlent le dogme philosophique de l'Ame spirituelle et libre. Voltaire est dépassé non par le talent des hommes, mais par l'étendue des négations. On peut se donner ù peu de frais le spectacle de la grande crUlque amenée.
nilLOSorillE ET PHILOSOPHES.
par une ponte rapide, de la négation du spiritualisme surnaturel à la né«^ation du spiritualisme naturel. Il faut l'avouer, ce spectacle donne à rénéchir, et nous pouvons sans témérité aflirnier (pi'il n'y a (pie deux solutions à la crise où nous sonunes: une résurrection éclatante du principe chrétien, ramenant à côté de lui dans les Ames la saine philosophie, ou une catastrophe non moins éclatante de toutes les vérités de l'ordre inlellectuel, moral et religieux, ahiiiiécs dans une ruine camnmne. Sinudtanéilé de la déradence des deux principes ou simultanéité du triomphe, sans (pi'il y ait pour cela confusion de l'im avec l'autre, ni asservissement de l'un p.ir l'autre, c'est une loi qui nous semhle recevoir tous les jours une consécration nouvelle.
Ceux ((ui ne jugent des choses (pi'nvec les opinions tonI( s faites et les préjugés rourants, p<'uvent «l'oire (pu' celle loi, merveilleusement justidée au dix-septiéme siècle, ;i cette é|)oquede solide grandeur, de |>aix animée et d'harmonieux écpiilihre, trouve au moyen âge un complet démenti, pendant cette longue période scolastitpie que l'on a tant de fois l'cpivsenlt'c coimne une épocpic tro{)pi'ession et de décadence [>hilosophique, sous le joug de l'orthodoxie. C'est là une do^i contre-vérités les plus absolues dont on puisse faire mention dans l'histoire de l'esfuit humain. Depuis le jmir où, dans une introduclion aux Œuvrea inédites (CAbélanl, un grand excitateur d'idées, M. (j)usin, résumait avec une Uunineuse préci- • sion tous les problèmes agités pendant ces siècles obscurs et en marquait la haute jxntée, depuis qu'en pleine Sorl»onne, et avec l'assentiment des meilleurs juges, M.Ozanain osa réhabiliter éloquenunent la philosophie discréditée du treizième siècle, s'il y a un fait irrécusable qui ressort de cette nuiltilude de mémoires, de thèses et de livr.'s, consacrés à l'étude de la philosophie scolastique,
CHARLES JOUUD.VIN. 2i7
c'est celui-ci, qu'une époque, naguère dédaignée, est une de celles où le mouvement philosophique a été le plus libre, le plus original et le i)lus fécond, où, sous des formes abstraites, ont été débattues avec une invincible obstination, sinon détinitivenuMit résolues, les plus hautes questions de la métaphysique. A cet égard, consultez le lénn)ignage de quelques écrivains philosophes, non suspects, à coup sur, de partialité pour l'obscuranlisme. Deux œuvres remarquables, Saint Anselme et Abclard, sont une garantie suffisante de l'opinion de M. de llénuisat. dont l'intelligence curieuse, à force» de travail et d'art, a su faire jaillir la lumière du fond de ces abîmes cl de ces «•avernes de la scolastique. M. llauréau, bien que la plupart des conclusions de son savant Mémoire le séparent de nous, excelle pourtant à monti'ei- que la passion de ces siècles méconnus était la [diilosophie ; que pour être circonscrite dans la sphère de l'idéal, la controverse des partis n'était pas moins animée, que l'activité de l'esprit fut aussi grande alors que jamais, et il peint à grands traits celte indonq)table énergie de la pensée (pii ne connaît pas le repos, qui se complaît au milieu (\cs obstacles et des contradictions, et qui trouve dans les plus arides problèmes une base d'élan pour s'élever aux jdus hautes spéculations. In des derniers venus, mais non le moins savant, M. Frédéric Morin, a tenté, dans une œuvre considérable, de dégager le problème capital agité au nH>yen âge. Ce problème, le seul qui, selon lui, puisse expliquer la scolastique tout entière, et servir de point de départ à une division naturelle des écoles et des périodes, n'est rien moins que le problème unique, éternel, celui de VÉtre ou de la substance, posé au onzième siècle, après une longue période d'incubation, par suite de l'hérésie de Déranger de Tours, ardemment discuté dans une longue et pénible controverse qui aboutit à la
241 PHILOSOPHIE tT PHILOSOPHES.
doctrine de la matière et de la formey c'est-à-dire à Albert le (Iraiid et à Alexandre de lialès, poursuivi par saint Thomas dans les applications fondamentales de cette doctrine à toute la philosophie et à toute la théologie, puis remis dans la controverse par le fait même de la rivalité des Dominicains et des Franciscains, se renouvelant tout d'un coup et changeant d'aspect avec Duns Scot, avec Occam, et aboutissant enfin, pai* Cnsa, le maître de Copernic, à l'évolution métaphysicpie d'où sortit la rénovation des sciences. Si l'on peut coiîlester la justesse de ce point de vue, on n'en peut nier la grandeur. Il faut voir M. Moiin, avec une opiniâtreté inouïe, l'appliquer, durant trois mille pages, à tous les laits et à toules les idées qui composent l'immense histoire de la scolastique. Songez qu'il ne s'en tient pas à la puro ri simple observalion des formules méta[)hysiques, mais qu'il nous les montre à l'œuvre, qu'il les suit dans leurs applications à la science, et qu'il interprète, par exemple, la doctrine aidue des formes îubstantielles pai* l'élude comparée de l'astronomie, de la |)hysique et de la médecine, dans ranti<(uité et au moyen âge, et vous admirerez ce qu'il a fallu de patience pour acquérir tant de connaissances variées, et de vigueur d'esprit pour les organiser. Après cela, que la synthèse semble paifois exclusive (c'est le sort connnun de toutes les synthèses), que l'abondance des détails recouvre, un peu stérilement parfois, la trame de la pensée, que le style souvent prolixe, souvent obscur, malgré d'uiconlestables signes di; force et d'éclat, révèle une main hâtive dans l'exécution, qui pourrait s'en plaindre ou même s'en étomier, devant l'immensité de ce travail?
H ne peut nous venir à la pensée d'engager les lecteurs dans les sinuosités inOnies de ce vaste problème. De pareilles expositions doivent être réservées pour des
CHAULES JOURDAIN.
2 il)
occasions plus métaphysiques. Mais on nous permettra bien de conclure, de cette rapide énumération, qu'une période intellectuelle qui donne matière à de si imporlants travaux, et que des esprits distingués, venus des «piatre p(Mnts de l'horizon philosophique, tiernient en si haute et si singulière estime, n'est pas une période de stérilité et de décadence, comme le préjugé l'a supposé longtemps, connue l'ignorance seule peut le croire (încore. Plus on s'ap|)ioche de ces grandes écoles qui remplissent le moyen âge <iu bruit de leurs controverses, plus on pénètre le sens caché sous ces effrayantes formules, et plus on est confondu de l'audace de pensée (pii creusait les f)roblémes à ces profondeurs inconnues. La surprise redouble quand on vient à songer quelle était alors la pénurie des ressources, la rareté des textes, l'élroitesse du champ de bataille où s'engageait la lutte, et que circonscrivent de toutes paris le Tintée de Platon, des fragments de VOrijanum d'Aristote, le Commentaire de Boèce, V Introduction de Porphyre, quehiues traductions et commentaires arabes: ajoutez la difficulté des conununications intellectuelles, la circulation très res- ' Ireinte des manuscrits, la limiliition de la pensée par les scrupules de la foi, enfin, la nécessité de plier à l'expression des subtilités métaphysiques la langue latine, la moins métaphysique des langues, la langue de la procédure et de la guerre. Il n'en faut pas plus pour apprécier à sa vraie valeur cette philosophie étrange devant laquelle s'effiaie la frivolité de notre siècle. Ceux qui ont vécu quelque temps avec les grands docteurs scolastiques me comprendront et m'approuveront quand je dirai (|u'il n'y a pas une seule spéculation, même de celles ([ue l'Allemagne agite si orgueilleusement, que le moyen âge n'ait au moins entrevue et pressentie. 11 y a, sans doute, des philosophies plus agréables d'aspect et plus
puiLosornrE et piiilosophes.
sédiiisantos que la scolasliiiiic; il n'y en a pas qui marqua un elTort plus vigoureux vi plus hardi.
Do vcHo vaste histoire, qui (•onij)r('n(l six siiVh's phih>so[)liiques, prodigieusement l'écoiids, nous ne |)ouv(»ns loucher que quehpies points m p.issant, et bien super!:eielleiuenl, en prenant indiv point d'appui dans un ouvrage réeenunent pid)lié, et qui eontiihuera |»uissainnienl, s'il en est encore besoin, à réhabiliter la cause de la scolastiipie dans les esjirils sérieux, la l^/iilosoplne de saint Thomas (VAquin,
(!eux qui veulent connaître la |)hilosophie du nioven âge dans ce qu'elle a de plus durable et de plus élevé doivent aller la cheirlier dans saint Thomas. Ce n'«>st pas l'avis de M. Ilaui-éau, qui a une prédilection nianpjée pourOccani: ce n'est [lenl-éirc pas non plus ro[>ini(Mi de M. Morin, qui laisse éclater parfois une [Mérérence secrèle poui* Duns Scot. Mais la tendance noniinalisle de M. Ilanréau et les vues particnlièi-es de M. Morin sui* l'histoire des sciences au moyen âge leur faisaient à chacun ni:e loi de celle parti.dilé qui n'a du reste, chez eux, rien d'étroit, et (|ui se concilie avec une admiration très vive pour l'Ange (le l'école. Nous suivrons ici M. Jourdain, qui, d'accord avec l'opinion prescpie unanime, déceine le premier nmg ù saint Thomas, comme au représentant le plus infaillible et le plus complet de la srolasti(pie. Il faut remonter le cours des siècles juscpi'à Aristote, il faut le descendre juscpi'à Leibnilz pour trouver un génie ou un nom égal au sien.
On commence à comprendre la grandeur de cet esprit ci de son œuvre. On se remet à étudier la Somme; les
CHARLES jounoAix. ^j>:>[
éditions s'en multi])lient ; on la traduit. Nous aimons à signaler tout particulièrement, dans ce genre de travaux, celui de M. l'abbé Hrioux, mené à (in avec une conscience et un courage dignes des jdus grands <'doges. Certes, sous la plmne ihi savant abbé, toutes les diflicultés n'ont |)as disparu, toutes les obscurités ne sont pas dissipées. Le travail serait aisé de relever ici et là (piebpies phrases un jjeu plus endjarrassées cpie le h'xte lui-même, ou méuH' quelques altérations assez graves du sens latin. Ce n'est i)as là ce qui m'étonne. Ce qui me surprendrait bien davantage, ce serait la ]»erreclion soutenue dun Iravail de ce geme. Ou'il nous suffise de trouver, dans la tiaduction de M. Ilrioux, un tivs utile secours j)our la lecture courante du texte, des noies, trop sol)res, |)eut-étre, utiles [.ourlant en lem- lieu, des tables analytiques, enlin un lexiipie p(MU' tous les termes scolasliques qui se trouveiH dans /a Somme. Ce lexi(|ue est bien bref dans ses explicalicMis, mais la matière est infinie, JLn lexique complet ne serait pas moins cpCun dictionnaire de la scolaslique, et il n'y faut pas songer, au moins comme partie accessoire et annexe d'une ti'adm-tion.
Ces (wcellents uialériaux et bien d'autres qu'il serait Irop long de citer, mais qiii ont laissé leur trace dans l'ouvrage de M. Jourdain, n'en diminuent en rien ni le mérite ni l'intérêt. Ce qui est vraiment nouveau, ce qui n avait pas encore été tenté, du moins avec celte étendue et dans ces proportions, c'est une exposition complète de la philosophie de saiid Tbomas. Il n'est pas inutile que nous donnions (juelque idée de ce savant ouvrage, avant de |)énétrer dans la philosopliie qu'il résume et qu'il éclaire.
L'auteur a réparti son sujet, considéré sous divers asperfs, en trois livres d'inégale longueur. Le premier, le plus étendu, sinon le plus imporlant, a pour objet
fi
PIIILOSOPIIIE ET PHILOSOPHES.
clVsquissor d'ahord rapidement les [)rogrès de la philosophie scohistitiue, jusque vers le milieu du Ireizièuie siècle. Nous parcourons ensuite les ouvrages publiés sous le nom de saint Thomas; nous en voyons discuter lau- Ihentieitê. établir la chronologie. Laissanlde côté les écrits nporryphes, l'auteur essaye de dresser la liste des œuvres qui appartiennent légitimement à saint Thomas et qui renferment l'expression irrécusable de ses pensées. l'uis vient l'analyse détaillée des différentes parties de sa philosophie, théodicée, psycholooie, morale, politique, rap- [U'ochées des docliines analogues d'Ai*islole, des saints Pères et d'Albert le Grand. — Le second livre suit le proi^rès hisloi'ique et les fortimes diverses de la philosophie de saint Thomas; on y raconte les luttes (ju'elle a provoquées dans les universités entre les Dominicains o\ les TrarH-israins; on y retrace les phases diverses de l'inlluencc que. malgré de puissantes rivalités, elle a exercée sur les plus grands esprits, même après la chute de la scolastique, jusqu'à la lin du dix-septième siècle. Ijifin, le troisième et dernier livre nous offre une discussion approfondie des différents points de la doctrine et des conclusions fort étudiées sur l'éternelle opportunité de celte grande philoso[)hie, pleine de Dieu.
Tel est, d'après l'auteur lui-même, le plan (ju'il se trace au commencement de son ouvrage, et (ju'il renq)lit avec une scrupuleuse fidélité, trop scrupuK'use peut-être, .le ferai à M. Jourdain un reproche bien rare, je l'accuserai d'un excès de méthode. N'y a-t-il pas, dans le plan <(ue nous avons esquissé, comme un luxe de classification*? Chaque pas de l'auteur dans la vaste carrière qu'il a à parcourir, n'est-il pas trop minutieusement marijuê? Je sais que dans un concours de l'Institut la chose est nécessaire ; mais quand un mémoire couronné devient un livre, le premier soin devrait être, ce me
semble, de le débarrasser des entraves trop sensibles et de la tutelle trop marquée du programme. Pour ne citer qu'un exemple, un seul, mais caractéristique, pourquoi rex|)osition de la doctrine est-elle séparée de la discussion? Ksl-ce que l'une n'appelle pas l'autre nécessairement? Peut-on exposer avec une égale impartialité tous les points d'un système que l'on n'approuve pas également? Par la force des choses, on appuie plus sur l'un que sur l'autre, on le met plus en lumière, on fait déjà pressentir par là les appréciations ultérieures. Et dans le livre réservé à la discussion, après un long lécit de l'bist(M're de la doctrine, l'auteur n'a-t-il pas été amené, malgré lui, à recommencer, au moins en la résumant, l'exposition présentée ailleurs? 11 y a ainsi, sur plusieurs points, double emploi. L'habileté' incontestable de l'écrivain ne Ta pas préservé de ce péril. Nous voudrions, une fois |)our toutes, cpie l'on rompît avec ces divisions troj» scolaires et trop académiques. La discussion doit être menée de front avec l'exposition. L'autre méthode est aititicielle, méthode de programme, non de livre, méthode de préparation si l'on veut, non de composition définitive.
Kl puisque nous en sommes aux griefs, et que d'ailleurs l'ouvrage est de taille à être critiqué, n'hésitons pas à dire que l'esquisse de la philosophie scolastique avant saint Thomas n'offre rien d'assez saillant ni d'assez nouveau. La physionomie des Pères de la scolastique, de Koscelin, de saint Anselme, de Guillaume de Champeaux, d'Abélard, celle des prédécesseurs immédiats de saint Thonjas, Alexandre de Haies, Albert le Grand, demandait à être marquée d'im trait plus profond. M. Jourdain connaît si bien ces illustres personnages, qu'il n'eût tenu qu'à lui d'imprimer plus fortement leur trace dans notre souvenir. J'aurais voulu, pour agrandir l'espace où cette
IMIILOSOPIIIE ET PHILOSOIMIES.
escpiisso se Iroiivo trop à l'étroit, que l'auteur ompi«'lâl «|uo!<(ue |)eu sur la partie consacrée à la question de l'autlienli<ité des ouviages de saint Thomas, où il n'a (ruère fait, de son propre aveu, que résumer, sur ce point très IMu eontioversé, les savantes notices de deux écrivains de Tordre de Siiint-Domini([ue, le P. Ecliard et lîernard de Ilubeis; et en effet, il n'y avait là rien de mieux à faire.
Ces restrictions dans l'éloge et d'autres encore qui viendront en leur t(Mnps, n'enlèvent rien (est-il besoin de ledii-e?) à la très liante estime (pie nous avons pour l'ouvrage, pour son auteur et pour res[»rit de sa doctrine, lue science très étendue, un jugement sûr cl droit, une grande [lénétialion de sens critique, et, par-dessus tout, l'art d'amener les problèmes sous le jour le plus clair, de dissiper les plus obscurs malentenilus des docti'ines, et de traiter les plus difiiciles «piestions avec cette netteté transparente de style (pii n'est que le dernier degré de la précision, v(jilà certes dos ([ualités bien rares. Ajouteraije ce sentiment de spiritualisme chrétien répandu dans toutes les parties de l'ouvrage et qui send)le en être l'unité, le princi[)e vivant, lame même? En même tenqis que c'est un livre de haute science, et de bonne loi, c'est un livre de foi sincèie et élevée, et qui, à ce titre, mérite quelque chose de |dus même que notre estime, je veux dire notre synqiathie.
ni
Kl
La distinction de l'ordre de foi et de l'ordre de raison, la théodicée, la théorie de l'universel et de l'individualion, la détinition de l'Ame, la morale et la politique, voilà les points principaux [>ar lesquels se résuuje, non
CItARLES JOURDAIN. 235
seulement la philosophie de saint Thomas, mais toute la |»hilosoi)hie des scolastiques. Ce qui diffère entre ces philosophes, ce n'est ni la nature des questions, ni le titre «les oiiviiiges. liien n'est monotone comme les catalogues des écrits philosophiques ou théologiques du moven âge. Chaque docteur ou angéliq^ie, ou irréfragable, oli admirable, ou subtil, ou de quelque autre nom que le revête l'admiration de ses disciples, laisse presque invariable- "••Mil pour liéiilage la même série d'ouvrages. Les titres sendjlent être inmiobilisés. Ce sont des gloses sur Aristotc ou sur l»ieri*e Lombai'd, des Questious quodlibélique^i, des .SV)///me.^, plus rarement des ti-aités du Gouvernement de^-. Principes {De reghnine Principuni). On ne sortait pas de ce cercb; magifjue, dont l'infranchissable limite semble gardée par le Génie de la scolastique. On n'était pas un viai d..cteur tant qu'on n'avait [las écrit son Commentaire sur Aristnte ou ses Distinctions sur le Livre des Sentences. Il fallait faire ses preuves sur ces deux textes consacrés. Quand le tribut était payé à la tyrannie du commentaire, on édidait, à grands l'enforts de syllogismes, une Somme où l'on mettait toute sa science selon l'ordre des matières, à t)eu près tixées d'avanc(>. C'était dans les Questions (luodlibctuiues que la fantaisie se donnait carrière. Quelle fantaisie, el dans quel laniiase!
Mais r<'sprit humain est plus incompressible que l'air.' Il savait se faire jour à travers ce pesant appareil sous lc((uel la louline l'accablait en vain. Emprisonné dans un cadre invariable de questions imposées par la tradition, il s affranchissait par l'indépendance de ses solutions et par la variété des perspectives ouvertes tout d'un coup sur quelque côté inaperçu du problème. C'est là l'originalité de ces ouvrages, qui, malgré l'aridité de la forme, malgré 1 accablante monotonie des titres et des sujets, vivent pourtant, et d'une vie assez puissante quelquefois pour ali-
menter encore notre pensée, A travers tant de siècles qui nous séparent. Les (jueslions ne changent pas; chaque i:vnéralion de docteurs en transmet fidèlement l'écho à la génération qui les suit; mais quelle diversité dans les esprits qui y répondent! Que de miances, depuis la plus pure orthodoxie jusqu'aux témérités voisines de l'héiésie, et qui souvent ne se sauvent du péril (jue par l'agile souplesse d'une argumentation, insaisissahle dans sa fuite!
Le propre de saint Thoinas, c'est d'avoir identifié de Itdie manière son génie avec la tradition la plus élevée de l'i'.'glise catliolique, sur pres(|ue tous les points qu'il traite, qu'on ne peut presque plus l'en tlistinguei*. Ln de ces points, le plus délicat peut-être pour nos habitudes modei'ut's desprit, le plus sujet à la controverse contemporaine, c'est la <|uestion des ia|)porls de la foi et de la raison. La solution de saint Thomas n'est pas un seul ifjslaut douteuse. Il l'énoiu'e avec une netteté parfaite. Nous n'avons rien de mieux à faire (pie de suivre M. Jourdain dans le résumé (piil nous «mi doime, tout en réservant rioti'e appréciation pcisoiiiiclh».
IK'UX voies conduisent l'homme à la sagesse, c'est-à-dire à la connaissance de cette vérité su|)érieure et divine qui est le fondement de toutes les autres véiilés, le |)rinci})e tl(» toutes les essences, (les deux voies sont la raison et la loi. Il y a des vérités divines (|ui dépassent les forc<'s de l'entendement humain, comme la Trinité : il en est d'autres (|ui sont à la portée de la raison naturelle, connue l'existence et l'unité de Dieu, et celles de même ordre, que les [philosophes peuvent, en effet, démontrer.
La raison n'est rien moins pour lui que l'impression, le rcHet tie la liunière divine dans notre âme, impresuo tlivini himims în jiobis, refuUjenlia divinœ clarilafis in anima, c'est l'illumination de Dieu, illustratio Dei. La certitude de la raison, dil-il encore, vient d'une lumière
CHAIU.ES JOLUDAIN. go?
que Dieu nous donne intérieurement, et par laquelle Dieu parle en nous. * "
Mais abandonnée à elle seule, la raison est impuissante Lotte impuissance, saint Thomas la démontre par l'anal vse
cesconna.esancesqu'ellenousdonne,etquisouvenlméi;nt I étranges obscurités aux lueurs dont elles sont traversées
la démontre aussi par le fait seul de la hiérarchie des
<|t-s. telle que l'établit l'Église. 11 y a, dit-il, pourl
<l.rferents êtres, selon leur nature, des degrés divers de
^•onnaissance^t de même que l'esprit du pât^e est étranger
•• "ne ouïe de notions que le philosophe possède de
«neme l'esprit de l'homme ignore naturellement plusiLur
ventes cp.e I ange aperçoit et comprend. La foi complète
1 œuvre défectueuse et lente de la raison. Elle remédie •',
ses nn^ères, elle condde ses lacunes, elle ôte les labeurs
et les incertitudes de la science, elle met les vérités nê^
cessa.res à la portée de toutes les intelligences Elle ne"
vient pas détniire la raison, elle vient s'aj.;:.er !'Jî!!;Z
1 ;.grand.r. « La science divine dans l'àme de Jésus-Christ
« éteignait pas la science humaine, mais la rendait ph s
La conséquence de ces maximes, c'est l'accord essentiel clos deux ordres de vérités. Les notions pren.ières son ellen,ent cer,a„,es. quil n'est pas possible d'en suppose la fausseté; ,| n'est pas non plus permis de regarde,- .•-..mne aux ee que la foi nous enseigne, puisqu'elle vie . e D,eu lu.-meme. Il ne se peut donc pas que les véri e .!.■ la fo, so.ent contraires aux premiers principes connus pnr la ra.son naturelle. Entre ces deux ordres de vé.-.tés Il ne peut pas y avoir contradiction. La philosophie a |.our do,nar„e les vérités naturelles. Elle est l'œuvre de l! '•mson appliquée à la recherche de la vérité. Lorsnu'elU sapphque à l'étude des créatures, elle les envisage '„ elles-mêmes; elle recherche leurs pro,,riétés. Elle éclair"
tm PHILOSOPHIE ET PHILOSOPHES.
riionmie sur ses fins naturelles, à la différence de la théologie qui le dirige vers sa fin surnaturelle et divine. — Elle a une autre fonction encore, et des plus importantes. Elle ne peut pas sans doute démontrer les vérités de la foi ; mais elle peut contribuer tantôt à les mettre mieux en lumière, tantôt à les défendre. Elle peut résoudre les objections de l'impiété. Et cela doit être, car. selon le saint docteur, puisque la foi repose sui' une vérité infaillible, et que, d'autre paît, il est impossible de démontrer le contraire d'une vérité, il est de toute évidence que les prétendues difficultés qu'on élève contre la foi ne sont pas des démonstrations, mais des objections susceptibles d'être résolues.
Telle est la doctrine sur les rapports de la raison et de la foi, que M. Jourdain a recueillie dans de nombreux passages de la Sçmme théologique et de la Somme contre les Gentils, et heureusement confrontés de manière à se confirmer et à s'éclairer les uns par les autres. On sait que la vraie tradition catholique n'a pas été infidèle à ces libérales maximes, et qu'elles ont reçu naguère encore, de la con-t grègation de l'Index, une approbation éclatante. A aucune époque, les représentants autorisés de TÉglise n'ont proclamé ou souffert qu'on proclamât cette prétendue impuissauie où serait la raison de s'élever, par ses seules forces, à la connaissance d'aucune vérité de l'ordre moral. C'est une question de justice historique qui n<' peut plus être controversée que par le fanatisme ou la mauvaise foi.
Est-ce à dire que le dernier mot ait été trouvé par saint Tliomas, et qu'il n'y ail plus lieu, après lui, à discuter sur l'accord de la raison et de la foi? M. Jourdain incline à le croire. « Si la raison et la foi, dit-il, ont également la vérité pour objet, connnent comprendre qu'elles ne s'accordent pas, à moins que la vérité ne soit opposée à ellc-
CHAHLES JOLUDAI>. ^^^
"•èine que tout ne soit vrai et faux tout ensemble • ce qui est la négation de toute certitude et la foZ L'du
test Dieu Quel est le principe de la foi? Encore Dieu Supposer la raison en luiie avec la foi, c'est donc suppose; que Dieu travaille à détruire lui-même ses ouvra Jsc S admettre, selon la forte expression de saint^Th;^a imitée par Leibnitz, le combat de Dieu contr D^!, j n existe donc plus de diiïicolté. L'alliance est aisée en , la religion et la philosophie, puisque toutes les deux émanent de la même source de lumière et de vérité " ^ous ne saurions souscrire sans réserve à cette conclusion
a 1 op peu de fra.s, et sans vouloir entrer dans le vif du
s;,;,'is.':r " -* ■"' «' «- »-^«-"
Jo reconnais parfaite.nent la haute valeur du rai^n non.e„t de sau.t Tho.nas pou.- „„ ,e„,p, où la réalité dwL do la revclal.on est en dehors et au-dessus de la con.rô ver.e yuand tout le n.onde adn.et que Dieu es le n ,!" -|.e de la foi. aussi bien et au mie titre qùil ^ .I p. .n. .,,0 de la raison, la conclusion sort delle-.nèrne ce qu .1 ne peut pas y avoir co.nLal ent,« ces deux principe m ne sont que deux manifesUtions différentes du nX
nement a t sa légitime portée. :quc la foi soit tenue pour œuvre directe de Dieu, conmie elle létait sans conteste
d aspect, a une époque comine la notre, où la vérité reli g.euse est lohjet des plus a.,lcn.es controverses «^ "on"
M^nte, est engagée dans le tumultueux débat. Répondre
ainsi, c'est préparer une réplique trop aisée aux adversaires du dogme, et je m'étonne que M. Jourdain, par un respect exagéré de la doctrine qu'il expose, n'ait pas cru devoir la compléter et l'adapter aux exigences nouvelles de l'apologétique chrétienne. La stratégie doit changer avec les adversaires eux-mêmes. La solution de saint Thomas est excellente pour les siècles de foi et pour les consciences calmes. Elle suffit largement à ce que j'oserais appeler la discussion ecclésiastique, celle où le principe de la révélation est admis des deux parts. Elle ne suffit pas à la discussion laïque où ce 'principe n'est pas nécessairement admis. Elle ne répond pas à toutes les inquiétudes de la conscience agitée par l'incrédulifé moderne. 11 est trop facile aux adversaires de s'y soustraire en s'altachant à la raison, comme au seul principe de la science, en renvoyant le dogme religieux an.r augures, et en déclarant, comme le fait M. Ilauréau, que la vérité est une et ne se scinde pas, qu'elle n'est pas ce dieu mythologique qui avait deux visages, l'un tourné vers le passé, l'autre vers l'avenir, que la paix est désirable, sans doute, mais une paix sincère et durable, fondée non sur des transactions impraticables, mais sur l'identité reconnue de la théologie et de la philosophie, c'est-à-dire sur la transformation définitive de l'une par l'autre. — En vain M. Jourdain se couvre de l'autorité de Leibnitz, qui semble, à l'en croire, commenter saint Thomas dans cette phrase célèbre : « Comme la raison est un don de Dieu, aussi bien que la foi, leur condiat ferait combattre Dieu contre Dieu. » Oui, sans doute, Leibnitz dit cela, mais il dit encore autre chose que ne cite pas M. Jourdain et qui n'est rien moins que le principe même de la critique moderne : « Si rationisohjectiones contra quempiam fidei arliculnm siint insolubilefiy dicendum erit, jnctatum hune articulum esse falmm, nequaquam revelatum : esse humanœ mentis
commenlum. Si les objections de la raison contre quelques articles de foi sont insolubles, il faudra dire que cet article est faux et non révélé. . Et Leibnitz ajoute spirituellement : « Un triomphe de la foi obtenu dans de pareilles circonstances, ressemblerait à ces feux de joie qu une armée allume après sa défaite. » La restriction de Leibnitz, que M. Jourdain laisse dans l'ombre, compromet singulièrement le principe qu'elle prétend limiter. Elle n implique pas moins le sacrifice d'un article de foi dans le cas où Ton ne trouverait pas de conciliation entre cet article et une objection de la raison. Un pareil sacrihce ne suppose-t-il pas la subordination de la foi à la raison? La citation complétée n'est plus aussi favorable on en conviendra, qu'elle paraissait létre à la doctrine' de saint Thomas.
Ce principe de l'impossibilité d'un combat de Dieu contre Dieu, en d'autres termes de ia nécessité théorique de 1 accord de la raison et de la foi, fondée sur la crovance a la légitimité de l'une et de l'autre est excellent conime règle intérieure de conduite intellectuelle ; il est tout à fait insuffisant pour l'apologétique. Il ne compte pas aux yeux de la critique radicale, qui ne veut v voir qu'un exemple de cercle vicieux. Je souscris volontiers à l'opimon de M. Jourdain, quand il soutient que l'unique différence entre le philosophe qui admet un ordre surnaturel et celui qui ne l'admet pas, c'est que le premier puise à deux sources de connaissances et le second à une seuleou bien encore quand il nous affirme qu'il v a deux parts a faire dans chaque système : ce que laVoi chétienne approuve, ce qu'elle condamne; que la première est seule durable; que la seconde, un peu plus tôt, un peu plus lard, disparaît ; que la raison de l'homme dans sa condition présente ne suffit pas pleinement à elle-même, et que sur son propre terrain elle est exposée aux chutes les plus
rJIILOSOPHIE BT PIIILOSOPIIES.
graves, si elle n'a pas pourauxiliaire la croyauce. D'accord. Aussi je félicite vivement M. J<»urt1ain de se prémunir de ce secours dans ses recherches philosophiques, hien p<Msuadê comme lui que toutes les doctrines contradicloires au principe chrétien n'auront qu'un temps d'éphémère faveur. Mais encore une fois, on ne peut pas comhaltre ces doctrines avec le principe dont elles sont la négation même. Ce q\i"i\ ftvut établir, ce qui est l'objet le plus essentiel de i'apologélique moderne, c'est non pas en droit théorique que le conDit est impossible de Dieu parlant dans la raison et de Dieu parlant dans la foi, mais dans le fait qu'il n'y a pas un seul article de foi qui soit contradictoire à un principe de la raison, ce qui est l)ien différent. C*est quand celle démonstration sera faite, œuvre très difficile, j'en conviens, et infiniment délicate, bien que je rc^lime nécessaire et possible, ce n'est qu'alors que le chapitre définitif des rapports de la raison et de la foi sera écrit. C'est là le nouvel aspect sous leipicj la cj'ilique moderne exige que l'on envisage celte question, la plus grave de celles qui peuvent se poser devant la conscience d'un philosophe chétien, je devrais dire la question suprême, unique, celle d'où toutes les autres dépendent, celle que retourne sans cesse et qu'agite linquiète méditation des esprits sincères de ce temps, qui croient à leur raison, mais que ne satisfont pas pleinement les vérités partielles qu'elle leur donne. — Je m'empresse d'ajouter que cette question est l'objet d'une vie toute entière, non d'un livre. Mais j'aurais désiré voir, sinon résoudre, du moins fK)ser dans ses vrais termes définitifs, ce gi'ave problème des rapports de la rnison et de la foi par un esprit aussi lucide et aussi ferm»* que M. Jourdain, et regrettant vivement r»» qu'il aurait pu et n'a pas voulu faire, je ne peux m't'mpêcher d'(»xprimer mon i*egret. Je liens à bien marquer que c'est un regret
beaucoup plus qu'une critique. M. Jourdain, j'en suis assuré, ne s'y trompera pas.
Nous n'avons pu qu'indiquer bien incomplètement notre pensée sur ce grave sujet. Nous serons plus bref encore sur les autres questions. Nous voudrions donner une idée de la philosophie de saint Thomas, d'après le livre excellent qui l'expose; mais on comprend que dans celle élude rapide on ne puisse pas s'engager dans les profondeurs de la doctrine et qu'on ne doive loucher que les points saillants. C'est de la discrétion (un peu contrainte peut-être) à l'égard du lecteur.
La métaphysique de la Somme, c'est le Portique devenu chrétien. La Ihéodicée de saint Thomas porte la trace sensible d'Aristote. Il condamne (dit M. Jourdain, que nous serons heureux de citer souvent en le résumant), et les théologiens, qui considèrent l'existence divine comme une vérité de foi inaccessible à la raison, et ceux qui en supposent la connaissance gravée si fortement dans l'esprit de l'homme qu'elle porte, pour ainsi dire, sa preuve avec elle-même, comme le voulait siunt Anselme. C'est surtout l'opinion de saint Anselme qu'il combat. Contre la célèbre démonstration de l'existence de Dieu prouvée par son idée, il élève deux difficultés : la première, c'est que tous les hommes n'ont pas l'idée de Dieu, la seconde, c'est qu'on peut penser à Dieu sans songer qu'il existe, puisqu'il n'est pas de soi évident qu'il existe un être plus grand que tous les autres. Quant à lui, il se réfère à la preuve qui a rendu si célèbre le douzième livre de la Métaphysique y celle qui part de ce fait que dans l'univers il y a du mouvement, et qui en conclut qu'il y a un premier moteur immobile. Il la développe en disciple de génie, il en varie les aspects, et, par sa prédilection pour cet ordre de démonstrations, il marque la tendance empirique de son esprit. Sans doute, connue on nous le fait
remarquer avec justesse, saint Thomas n'a pu exagérer la portée de l'expérience au point de méconnaître entièrement le rôle propre de la raison dans la conception de la cause première. Comme tous les grands théologiens, il a connu le double procédé par lequel l'Ame s'élève à Dieu, mais il l'a surtout envisagé à son origine, dans ses conditions expérimentales; il a négligé, ou du moins un peu laissé dans l'ombre, l'action propre et originale de l'inteiligence, et son interprète n'hésite pas à marquer le correctif qu'il faut apporter sur ce point à l'opinion du saint docteur. 11 le fait avec un art savant qui rétablit l'intelligence humaine dans la ph'nitude de ses droits, sans que sa franchise ôte rien à sa déférence.
Il y a tiois théories capitales dans la métaphysique de saint Thomas : la docti ine des universaux, la recherche du principe de l'individuation, la démonstration de la personnalité de l'àme humaine.
A Dieu ne plaise que nous engagions nos lecteurs dans les sinuosités du grand problème scolastique, que nous agitions devant eux les formules obscures qui ont été le mot d'ordre d'écoles irréconciliables, que nous leur proposions de fonder l'ontologie sur deux principes qui s'unissent et se limitent, la malière et la forme, ou de faire intervenir, comme Duns Scot, l'élément mystérieux de Vhœccéilé. Nous nous garderons bien de nous demander si l'être pris en soi peut ou ne peut pas s affirmer (les différences dernières {an ens prœdicetur in quid de differenliis ullimis), grave (luestion qui a passionné tout un siècle; et nous sommes assez frivoles pour sourire maintenant au nom seul des essences quidditalives de l'âme. Mais M. Jourdain va nous aider puissamment à débrouiller ce chaos, et à retrouver, sous les formules de l'école, le sens des éternels problèmes. Tour saint Thomas, comme pour xVlbert le Grand, le genre n'est pas un
vain mot, ni même une simple collection d'analogies éparses que l'entendement abstrait et coordonne; il n'a pas non plus d'existence substantielle en dehors des individus. 11 n'existe pas, en dehors des hommes, un être à part qui soit l'humanité. Qu'est-ce donc que l'universel? C'est l'expression dans l'esprit humain des genres et des espèces qui existent dans la nature. Mais ces genres et ces espèces réalisés dans la nature ont eux-mêmes leur fondement immuable dans la pensée divine; ils sont une des faces du plan providentiel. N'est-ce pas la véritable solution du problème, opinion mixte, également éloignée des extravagances d'un réalisme intempérant qui peuple un ciel idéal d'abstractions, et des dangereuses témérités du nominalisme qui aboutit, par la logique innée des systèmes, à ne plus prendre la mesure de la connaissance que dans la réalité sensible, et qui ne réussira jamais à expliquer ce grand fait : la régularité du cours de la nature, l'immutabilité des conditions de l'existence, j'oserais presque dire la permanence des cadres invariables dans lesquels la vie se verse et la matière se moule. Ramenée ainsi à la pensée divine, la doctrine des universaux prend un sens élevé, et l'on comprend mieux que tant de généralions et d'écoles se soient usées sur cette question des rapports de Dieu et du monde. C'est toujours une chose périlleuse que de mépriser l'objet obscur de ces grandes querelles qui ont remué l'àme des siècles. L'esprit humain ne se passionne pas ainsi pour le néant. 11 peut se faire qu'il définisse mal le sujet philosophique engagé dans la controverse et qu'il en perde le sens général, comme il le fit si souvent au nioven âge, dans les laborieuses subtilités du détail ou dans les questions accessoires qui viennent se jeter à la traverse de la discussion. Mais, soyez-en bien assuré, son instinct ne le trompe pas; du fond de sou ignorance ou de son aveu^^le-
26» rilILOSOPIlIE ET PHILOSOPHES.
mont, dans ses courses sans ri'gle et sAns but, qui souvent l'égarent à côté et en dehors du problème, il en sent confusément la grandeur et s'agite d'un douloureux effort sous la mystérieuse attraction de la vérité (jue peut-être il n'atteindra pas.
La recherche de l'individuation est une de ces questions dérivées et secondaires qui, mal posées à l'oiigine, tourmentent stérilement et fatiguent l'esprit. Saint Thomas épuise tout son génie et une partie de sa vie philosophique à la retourner dans tous les sens et à essayer d'y adapter une solution définitive. Conunent l'universel se fixe-t-il dans l'individu? Comment le genre devient-il l'être particulier? Il n'y a pas de théorie plus complexe, «lans saint Thomas, il n'y en a pas où l'incohérence et le défaut d'unité révèlent plus fortement les angoisses d'une raison obstinée à résoudre un insoluble problème. 11 a jusqu'à trois solutions laborieusement superposées l'une sur l'autre. Pour les objets sensibles, le principe iU\ l'individualité est la matière qui détermine la forme, non pas une matière vague et indéterminée, mais la matière en tant qu'elle tombe sous la catégorie de quantité, la matière caractérisée et définie, materia signala; pour b's substan(!es spirituelles, pour les [lurs esprits, comme les anges, le principe d'individuation ne pouvant plus être la matière, se tire de la simplicité même de leur essence, de telle sorte (pie, par une conséquence nécessaire, chaque individu compose à lui seul sii propre espèce; enfin, pour l'àrne humaine, ce qui l'individualise, c'est la propension à s'unii" à un corps déterminé. On voit quel effort et quelle complication pour aboutir à quelle obscurité, nous dirions à quelle logomachie, s'il ne s'agissait pas d'un si grand esprit. C'est ici qu'il faut se donner le spectacle d'une question dégagée par une intelligence vive; et nette du chaos des faux raffinements et des abstrac-
lions outrées. M. Jourdain démontre, avec une lucidité parfaite, que la question était mal résolue parce qu'il n'y avait pas de question à résoudre : « Oublions un moment, dit-il, les formules savantes et la subtilité trop industrieuse de î'école : plaçons-nous en face de la nature. J'existe, et en même temps que j'existe, je me sépare de tout ce qui m'est étranger. Le moi se pose et, en se posant, il pose le non moi ; voilà le fait primitif, élémentaire, de la vie et de la personnalité, que chacun de nous peut vérifier au dedans de lui-même, à la lumière infaillible de la conscience. Mais les deux termes dont le fait se compose ne sont-ils i)as unis d'une manière indissoluble? Puis-je dire : je suis, sans me distinguer par là même de tout ce qui m'environne? Exister, pour moi, n'est-ce pas exister à part de tout autre objet? Mon existence, en un mot, n'a-t-elje pas pour conséquence nécessaire mon individualité? Si quelqu'un a le don de concevoir, pnr deux actes différents, son individualité et son existence, je lui envie ce pouvoir singulier d'abstraction; je ne le possède pas. Donc, je n'ai pas à chercher la raison de mon individualité; elle se confond avec la raison même de mon être; je suis une personne en vertu de la même cause qui t-ut que j'existe, c'est-à-dire par la volonté de Dieu qui m'a créé. Le métaphysicien ni le géomètre ne se demandent pas pourquoi les rayons du cercle sont égaux; en effet, dès l'instant qu'un cercle est tracé, l'égalité de ses rayons s'ensuit nécessairement. De même, dès l'instant que j'existe, j'existe en tant qu'individu, et ce mode indivis de mon existence est le résultat immédiat de l'acte créateur... C'est le devoir d'une saine philosophie de repousser à la fois les erreurs capitales qui peuvent tout compromettre, et les discussions stériles qui ne sauraient avoir de résultat parce qu'elles n'ont pas d'objet réel. Contre le nominalisme, il faut maintenir à
'ir
Î68 nilLOSOPlIIE ET PHILOSOPHES.
tout prix cet élément de fixité, c'est-à-dire d'ordre et de beauté, que l'univers contient et qui est le reflet visible de l'invisible pensée; mais s'agit-il des individus, on n'a pas à cberclier d'autre principe ni d'autre cause de leurs différences que l'acte créateur qui leur a donné l'être. Ils sont créés; donc nécessairement ils sont finis, déterminés, distincts les uns des autres. » Page excellente de sagacité criti([ue et de bon sens, ap[)liqué à dissiper les malentendus laborieux de la métapbysique. 11 n'en faut pas beaucoup connue celle-là pour marquer la place d'un livre et le rang d'un écrivain.
Saint Tbomas a pu se briser contre les ternies mal définis d'un problème mal posé comme le problème de l'individuation; mais avec quelle vigueur de dialectique il se relève, le pieux atbiète, pour combattre le combat de la bonne doctrine contre la formidable erreur qui, sous le nom d'Averroës, essaye d'envahir frauduleusement l'Université de Paris! C'est dans cette attitude de lutteur que nous aimons à le contempler, saisissant l'erreur à pleine poitrine et la teriassant d'un effort vainqueur. Sa lui le contre l'averroïsme fut peut-être le plus grand moment de sa vie ; et comme l'intérêt qui était engagé dans cette controverse n'a pas cessé d'être actuel, malgré les six siècles qui nous séparent, on nous permettra de nous y arrêter un instant.
11 ne s'agissait de rien moins dans celte lutte que du panthéisme, la tentation êlernelle de la philosophie, trétait à l'ombre d'une doctrine psychologique, \ unité de fintellect, qu'il tentait de se faire jour dans les écoles et dans les âmes. Averroës prétendait que le principe en vertu du(|uel l'acte de la pensée a lieu est antérieur à la pensée; qu'il existe en dehors du sujet pensant, (piil est le même pour tous les hommes, que la natuie de l'âme consiste dans la faculté passive de recevoir les impressions
des objets extérieurs. Toute personnalité s'évanouit, soit que 1 ame née avec le corps s'éteigne avec lui, soit qu'elle rentre dans le sein de l'âme universelle, dans cet intellect unique et commun d'où elle est sortie. La théorie de l'origine des êtres complétait le sens et marquait la portée de cette psychologie aventureuse. 11 soutenait que la génération et la mort sont un simple cbangement dans les conditions de l'existence, qu'à parler absolument rien ne naît et rien ne périt, et que la vie du monde est le développement nécessaire d'une matière éternelle et incréée. Ni création, ni providence; Dieu est le fond immobile des choses. — De ces diverses conséquences, les averroïstes n'en avouaient qu'une seule, la mortalité de l'âme. C'en était une bien grave déjà. Mais pouvaient-ils décliner, à moins d'aveuglement volontaire et de mauvaise loi, cette autre conséquence de l'unité de l'intellect la personnalité déplacée ou plutôt anéantie, la réalité substantielle transportée en Dieu ou dans cet être quelconque principe vague et indéfini de l'entendement?
11 faut bien le dire, et c'est un point que j'aimerais à établir avec soin si c'était ici l'occasion et le lieu, en . dépit de saint Thomas qui accuse Averroës de fausser violemment la tradition péripatéticienne, j'estime que les averroïstes pouvaient, sans trop de présomption, se réclamer du grand nom d'Aristote. II v a des parties entières de sa doctrine qui offrent une sensible affinité avec cette forme du panthéisme arabe. Peut-être M. Jourdain, qui a le pressentiment très juste de ces ressemblances de doctrines, aurait-il pu être, sur ce point, plus aftirmatif ou plus démonstratif qu'il ne l'a été. Je n'hésite pas à dire que le germe de la théorie de l'unilé de lintellect est dans la distinction substantielle du NoOç rot^-ivôet du Novç Trae^Ttxoç d'Aristote. Ouelques mots suffiront pour mettre ce rapprochement hors de toute contestation
11» PUILOSOPIIIE ET PHILOSurilES.
Aristole dislingue profondément la sensation et la pensée, TAnie sensitive et l'àuie intellectuelle. Mais, dans Tànie intellecluelle elle-même, il faut distinguer, comme dans tout être, deux choses, la puissance et l'acte. L'intelligence humaine est une puissance et veut, comme telle, un piincipe qui détermine. En elle-même elle n'est que jiossihle. Où donc trouvera-t-elle l'acte qui la fera sortir de cet état de vague puissance? Dans une essence supérieure, quWristote appelle KoO; -oinTtzô;, l'opposant ainsi de toute l'énergie de son langage et de sa pensée au KoO; ira^Ttxô^. Cest comme un rayon qui tombe sur l'intelligence, illumine si's ténèbres et lui révèle son objet propre : la métaphore est d'Arislote lui-même : « L'intelligence active, dit-il, est une capacité j)areille à la lumière; car la lumière, en un certain sens, fait des couleurs qui ne sont qu'en puissance des couleurs en réalité*. » La nature de ces deux intelligences est distincte comme leur fonction. L'une est mêlée au corps comme l'essence à l'être, l'autre est séparée, impassible, sans mélange avec quoi que ce soit, et son essence est acte pur. Ce principe supérieur, qui est le fond et la cause immanente de notre intelligence, se conserve inaltérable au milieu des maladies de l'âme et des ruines du corps. Il ne participe pas aux différentes phases de la vie humaine. • 11 est dans l'ûme, dit Aristote, comme une sorte de substance. » J'ajoute comme une sorte de substance d'emprunt, qui n'a été déposée dans notre âme que pour réaliser toutes nos facultés, après quoi son- rôle éftint fini, elle nous abandonne à notre mortalité. D'où Vient-elle? où remonte-t-elle quand elle nous abandonne? D'où elle vient, Aristote ne le dit pas; mais d'où viendrait-t^lle, sinon de ce fonds commun qu'Avermès appellera plus tard
1 Truite de Vàme^ liv. IlL cil. v.
CIIAill.ES J(HnDAL\. 271
rintellect universel? Où va-t-elle quand elle nous quitte? S'évanouit-elle, cesse-t-elie d'être? Ici les textes d'Aristote sont décisifs; il serait facile de les multiplier en les interprétant dans un sens unanime, et c'est pour n'en avoir pas saisi la signification véritable et la juste portée, qu'on a si longtemps disputé sur la question de savoir si Arist.)te admet l'immortalité de l'âme. Non sans doute (et les preuves abondent dans nos mains), non, Aristote nadiii.'t pas rimmortalité de la personne humaine. Il déclare mortel (iôar^-o;) le principe inférieur de l'intelligence, le sujet pensant, le principe de la sensation, de l'imagination et de la mémoire. Mais il affirme l'immortalité du lirincipe supérieur : « Ce n'est point lorsque tantôt elle pense et tantôt ne pense pas, c'est seulement quand elle est séparée que l'intelligence pure est vraiment ce (|u'elle est, et cette intelligence seule est immortelle et éternelle. L'intelligence passive, au contraire, est iiérissable. » Ce texte est décisif. L'intelligence pure ne sera elle-même acte éternel et immanent, elle n'existera dans sa vraie nature que quand elle sera séparée du corps et de l'âme périssable. L'entendement lié à l'âme, c'est-à-dire l'intelligence humaine, discursive, intermittent.', passagère, se multiplie avec les individus et périt aver rjiaque corps qu'elle anime. Mais la pure intelligen.v, n'ayant rien de comnmn avec la matière, étant de sa nature impassible, subsiste sans rien perdre de son être, sans se multiplier, sans se diviser; seule elle vit. innuortelfe au milieu des débris, sans fatigue, sans altération, sans âge. Tout ce qui est de l'homme périt avec l'hoinme. Sa personne s'anéantit; rien ne reste de ses ^ensations ni de ses souvenirs, ni de ses passions, aliment grossier d'une existence vouée d'avance au néant. Tout ce qui dans l'homme n'est pas de l'homme lui survit : l'acte de sa pensée n'est pas à lui, et voilà pour-
272 IMlILOSOniIE ET PHILOSOPHES,
nuoi cetoclc no pôrit pas. — N'est-ce pas, je le demande, la même doctrine que celle d'Averroès, et le célèbre comtncnlateiir d'Aristote, en pressant les eonsêqnences de celle théorie, les a-l-il sensiblement altérées? Nous nous expliquons mieux, maintenant, les apparentes contradiclionsdu panthéisme arabe, qui tantôt conclut à la mortalité de l'àme, tantôt absorbe l'àme, à sa sortie du corps, dans l'inlellei t universel. Ces contradictions, elles sont déjà dans le T mité de IVime d'Aristote; ou plutôt il n'y a pas de contradiction, tout s'explique et s'éclaire. Il y a à la fois mortalité de la personne humaine et inunortalite de la pensée, car la pensée de l'homme n'est pas a lui. Ouelque étrancje figure que fasse celle théorie sous le nom d'Vristote, elle lui appartient incontestablement, et Averroès n'a été là que ce qu'il est toujours, int.M'prète, commentateur, disciple. •
C'e^t dans la Somme contre les Gentils, c est dans le traité tout spécial de Wnité de V intellect, qu'il faut suivre cette controverse dans laquelle le saint docteur sent que les plus grands intérêts sont engagés, et où il met, avec tout l'effort de la plus vigoureuse raison, l'insistance d'une dialectique obstinée à vaincre, parce que le prix de la vicbùre n'est ri.Mi moins que le principe même du christianisme. Cette fois, selon l'excellente remarque de M. Jourdain, sans dédai-ner l'arme du syllogisme, il a su en appeler à la conscience. Cest la personnalité de l'àme (fui est en jeu, c'est l'àme même qui va réi)ondre et confondre le sophisme. Nous ne citerons que deux traits de cette puissante argumentation. Tout homme pense et sait qu'il ptMise; mais comment pensera-l-iK si la faculté de penser ou l'entendement est en dehois de sa nature? N\'st-il pas évident que toute connaissance deviendra inexplicableet impossible, en tant qu'individuelle? Vainement les imiuessions des objets extérieurs continueront
à être .vçucs par les sens, comn.e lame ne possédera pas un pouvoir act.f pour les élaborer, elle no les Iransfo.-- ■nera pas en notions intelligibles; que dis-je ! elles ne seront M.ènie pas perçues par lànie; elles ressembleront a ces , mages tracées sur une muraille, et que la muraille ne vo. pas, b.en quelles frappent les regards ,1e tous les spectateurs. Le spectateur ici, cest lentendement qui, d après 1 hypothèse, est auKlessus de Ihomme. Mai la pensée est étroitement liée à la volonté, qui ne saurait exister sans elle. Donc, si le principe de la pensée nV .pas en nous-mêmes, si l'intelligence ne fait qu'apparaif'-e chez ,nd.v.du sans lui appartenir en propre, le principe 'le notre volonté est nécessairement hors de no,^; non cessons de voulo.r comme nous cessons de connai re et Il morale des philosophes, non pas seulement la mo;ale de I Evangile, est renversée. - Le langage seriit Hift/ .•ont sans doute; lesformes de la diseusS^rs^^ot ut" autres,^ ma,s fera.t-on n.ieux aujourd'hui que le vieux
Ce que jaime, dans ce solennel combat engac^é en ple.ne lunuere contre les averroïstes de l'Université d" l'ans, c est que la solennité de l'occasion, la gravité du pen forcent entin le saint athlète à sortir de l'armm- •0"'llec de I argumentation scolastique. Voyez-le orTsën ter sa tète aux coups, en poussant des cris de d u «r [ en provoquant personnellen.ent l'ennemi : „ Si quelaue -Klve,.auv, s'écrie-t-il à la fin de son traité de l'Srf Unlellec, s, quelque adversaire glorieux et vain d t sc.ence de mauvais aloi songeait à contester nos conci
Jnant des enfants qu, sont incapables de prononcer sur
>'>l 1 ose et qu.i écrive contre nos écrits; il trouvera pour lu. repondre non pas moi seulement, qui sS le
PlIILOSOraiE ET PHILOSOPHES, nlus petit de tous, mais d'autres que moi, en très grand nombre, qui cultivent la vérité, et qui sauront résister ù ses erreurs, apporter le remède à son ignorance. »
M Jourdain nous dit que les averroïstes se turent, mais que la lutte avait été si opiniâtre, la victoire si éclatante, qu'elles frappèrent les imaginations et inspirèrent les arts A Pise et à Florence, dans les églises de Sainte- Catherine et de SanU-Maria, deux peintres du quatorzième siècle FrancescoTrainietTaddooGaddi, représentèrent, dans de naïves peintures que l'on voit encore, Vkngo de l'École, resplendissant des rayons de la lumière d en haut, entouré des personnages de V Ancien et du Nouveau Testament, et avant à ses pieds Averroès abattu.
Dans nos ours de foi déclinante et de panthéisme renaissant, où toute laudace des doctrines les plus funestes se relève dans déjeunes esprits, exaltés par les progrès inouïs des sciences, et habiles à faire croire que leur cause est celle de la pensée libr.>, quel vœu pourrionsnous faire dont l'objet nous fut plus cher que de voir descendre en lice un nouveau saint Thomas contre I aveiroïsme ressuscité ?Exori«re aliqnU. Use lèvera, n en doiitei pas. La pensée moderne n'est pas destinée à cette humiliation d'être conquise par une doctrine discréditée qui, sous les formules nouvelles qu'elle agite, n est jamais qu'une vieille hérésie mille fois réfutée, une heresie non pas seulement de la foi, mais de la conscitmce et de la raison, une hérésie qui ne dépossède pas 1 homme seulement de son Dieu, mais qui le dépossède violemment de lui-même, et jette les individus et les nations pêlemêle dans l'immense creusot où l'éternelle nature fabrique les destinées. La chimie à la place de la moralité! C'est bien là, en effet, le dernier mot du panthéisme : saint Thomas, dans les sévères prévisions de sa logique, n'était pas allé si loin.
ÉMILÉ SAISSET
La CU(f de Dieu do saint Aufrustin.
L'histoire du christianisme n'offre peut-être pas une ligure plus sympathique et plus grande, douée à la fois de plus d'autorité et de charme que celle de saint Augustin. A quoi tient ce douhle caractère d'une autorité qui nous domine et d'une irrésistihle sympathie qui agit sur nous à travers la distance des siècles? C'est que saint Augustin se présente à nos yeux avec toutes les grandes parties de l'humanité, le génie, la science, la vertu; à tout cela se joint une âme vraie, sincère avec elle-même comme avec les autres, tentée par le mal sous toutes ses formes, sous la forme de la passion et sous la forme de l'erreur, et sortie de ces redoutables épreuves avec la grAce incomparable de l'humilité qui avoue ses défaites, et de la bonne foi qui a reconnu ses aveuglements. Être à la fois un grand homme et un homme, quel prodige f Samt Augustin l'a réalisé. II fut un homme avec tous les troubles et toutes les misères de l'humaine nature, avant d'être un saint, un philosophe, un théologien sublime; et l'homme persista toujours, même dans le saint, par les ardeurs fécondes dune sensibilité retirée de la créature et tournée vers Dieu, par les élans de la plus vive compassion pour des maux qu'il a connus, par la hardiesse incisive de sa polémique contre l'erreur, la franchise de ses peintures du vice, le souvenir vif et l'impression élo-
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276 PUILOSOPUIE ET MIlLOSOPllES.
(jiionle lies abiiries (ju'il a traversés. Lliomme est tout enlitM-dans les Confessions ; le grand philosophe et le tiiéologien sont coiiiiiie résuiiiês cl condensés dans la Cité
de Dieu.
11 en est de la Cité de Dieu comme ûe licaucoup d'autres œuvres considérables de philosophie, d'histoire ou de théologie. On en parle sans cesse et partout awc grand éloge; l'éloge va jusqu'à la vénération, la vénération touche à Tenthousiasme; mais si vous allez au fond des choses, vous veirez quel cas il faut faire de ces hanalités d'un entliousiasino ignorant. On loue beaucoup la Cité de Dieu, et l'on croirait manquer de goût à la louer moins que les autre.^. Mais combien y en a-l-il qui aient lu ce qu'ils vantent si fort? Et je parle ici des gens de goût, des gens d'es[)rit, des loUiés, des philosophes. Pour le reste, qui est la multitude, rien délonnanl qu'un livre qui ne se lit pas comme un roman n'ait jamais été même effleuré.
l ne si [)rodigieuse ignorance à Tégard d'un des plus beaux livres du christianisme, d'un livre qui fonde et qui oiganise la philosophie chrétienne, aurait de quoi nous surprendre si nous ne savions quelle incroyable pareste il y a au fond de l'esprit moderne. De nos jours, les lecleui^ craignent une chose avant toul, la peine. Un effort coûte Irop à ces épicuriens Idasés de l'inlclligence. l.a race des lecteurs sérieux se perd en France, et si l'on n'y pri lul garde, toute la littérature des gens du monde se réduira bientôt à ces articles de criticiue courante qui donnent l'à-peu-près d'un livre, et qui font chaque semaine le dépouillement plus ou moins exact de l'esprit
humain.
Celte i»aresse. il faut le dire, avait une excuse, un prétexte plulùl. quand il s'agissait d'un homme comme saint Augustin, d'une œuvre conime la Cité de Dieu. Ce serait
ÉMtLE SAISSET. 377
trop demander à des lecteurs qui ne sont pas des savantî» que de les inviter à l'immense travail qu'exigerait l'étude des textes. Cette latinité vive et saillante, mais incorrecte et bizarre, ce style ingénieusement capricieux et tourmenté, ce mélange perpétuel de beautés sublimes et d'ornements équivoques, ce lyrisme d'une âme qu'enivre et qu'inspire r.imour gâté à chaque instant par l'abus de la rhétorique, tout cela ne semble pas fait pour attirer beaucoup de lecteurs, parmi les gens du monde, à l'œuvre de saint Augustin. Le latin épouvante toujours, surtout quand il est puisé à des sources déjà troublées. On avait, il est vrai, la lessource des traductions qui n'ont pas irïan<[ué en France, depuis celle de Raoul de iVaelles, avocat au parlement, qui valut à son auteur une charge de maître des requêtes. Mais parmi ces traductions, les unes, comme celle de Pierre Lombert, l'ami de MM. de Port-rioyal, ont un peu vieilli pour nos lecteurs modernes, et d'ailleurs elles sont en général composées dans un système d'approximation qui fait trop bon marché de la fidélité; d'autres, plus récentes, pèchent par l'excès contraire, et se traînent difficilement à la remorque du texte, dont elles reproduisent les plus choquants défauts avec une servilité qui n'est pas précisément un mérite. On n'a rien de semblable à craindre avec le nouveau traducteur. De la première à la dernière page, son travail se lit avec aisance, avec plaisir. M. Saisset a le secret, tout en exprimant scrupuleusement les nuances, de rester admirablement français. On dirait presque une œuvre originale, n'était, de temps à autre, (|uelque antithèse trop marquée, quelque image trop longtemps poursuivie, quelque trace ineffaçable du dangereux modèle étudié de prés et nécessairement reproduit. Mais généralement le tour est libre, l'allure si aisée, la langue si nette et si correcte, que les défauts de l'original sont comme entrai-