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un culte commun une grande renommée de beauté et la vieillesse du génie, dût cette beauté ne se survivre que dans la mémoire enchantée des contemporains, et dût ce génie vieillissant prendre de plus en plus l'allure d'un impérieux et despotique ennui. La dévotion du lieu s'arrêtait à moitié chemin, entre ciel et terre, au-dessus de l'humanité vulgaire, mais, à coup sûr, bien loin de Dieu. Tout autre se présente à nous, dans la line et curieuse étude de M. de Falloux, le salon de Mme Swelchine. Ici la religion règne à la surface et au fond deï* âmes, elle occupe toutes les pensées comme tous les entretiens. C'est elle qui préside au choix des relations, qui groupe les idées et les intelligences autour d'un centre commun; sans exclure ni les élégances mondaines, ni la curiosité littéraire, elle les domine et les règle; sans avoir rien d'un despotisme étroit et tracassier, elle est souveraine; elle donne h* ton à chaque chose et à chacun. A l'Abbaye-aux-Uois, j'ai peur que la religion ne soit souvent qu'une affaire de haute convenance. Le scei»ticisme bien élevé peut y prendre, par déférence et pour un instant, le langage de l'endroit : cela n'engage personne au delà d'une certaine limite. Ici la grande affaire de la vie, c'est la religion, elle intéresse, elle passionne tout le monde. Chaque événement d'idée philosophique ou chrétienne subit son jugement dans cet élégant concile en permanence ; toute nouveauté y est vivement discutée ou applaudie; chaque talent qui s'annonce, apprécié selon son degré de conformité avec la foi. C'est plus, c'est autre chose du moins que le salon de Mme Récamier : c'est un salon chrétien. Peut-être n*est-il pas sans intérêt d'étudier, dans un de ses modèles les plus accomplis, cette rare et difficile alliance de l'esprit du nu»nde et de l'esprit religieux, en démêlant à cette occasion les causes délicates auxquelles Mme Swetchine a dû
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ce singulitT oinpire que no lui ravirent ni les années ni les révolutions, et quelle exerça jus(|u'à sa mort sur un certain nombre des plus remarquables intelligences de noire temps.
Être 1 àme d'un cercle attrayant et distingué, quelle fennne n'a mille fois caressé cette secrète ambition? IViur presque toutes, cette ambition écboue dès les premiers essais. Trop de conditions y sont nécessaires à la fois. 11 ne suflit pas, [lour avoir de ces salons qui sont comptés, d'ouvrir une ou deux fois par semaine un refuge au désœuvrement ou à la vanité de quelques beaux esprits, et de se donner le spectacle hebdomadaire de leui*s fastidieuses passes d'armes. Ce n'est même pas assez, pour cela, «lavoir le goût vif et sincère de l'intelligence, ni la grâce de l'esprit, ni les séductions plus puissantes encore d'une ingénieuse bonté. Aucune de ces qualités n'est de trop, mais toutes réunies ne suffisent pas; il y faut joindre (juelques avantages tout à fait fortuits, quelques manières d'être toutes particulières, nées d'un concours de circonstances que je n'ose pas ap[)eler indistinctement heureuses, à cause de la singularité de quelques-unes, mais qui prédisposent une femme à ce rôle si difficile et si envié.
Une grande naissance n'est pas de rigueur, mais que de facilités elle donne pour attirera soi! Si la naissance manque, on peut, jusqu'à un certain point, y suppléer par le prestige ou d'iuie beauté exceptionnelle, comme fil Mme Hécamier, ou d'une haute situation sociale, ou, et' «|ui est propre à notre temps, d'une grande fortune. Ouel qu'il soit, il faut un prestige, connue à l'origine des autres pouvoirs. Tout salon est de soi aristocratique. 11 [irocède par choix, c'est-à-dire par exclusion, sous peine de devenir bientôt un théâtre banal, livré aux plaisirs vulgaires et aux vanités subalternes. 11 faut que
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la faveur d'en être soit à la fois très recherchée et très réservée. Pour en relever le prix, même aux yeux des initiés, c'est tout un art, que les femmes entendent et pratiquent à merveille, de rendn* l'initiation très désirable au dehors et très rare.
Le salon de Mme Swetchine avait au plus degré ce genre d'attrait. C'était une distinction vivement appréciée que d'être admis dans cette intimité choisie. Mme Swetchine avait le prestige de la naissance, les restes d'une belle fortune, le souvenir dune grande situation. A tout cela elle joignait ce charme exotique qui est d'un effet presque infaillible sur l'imagination française. On racontait mystérieusement quelques parties de cette histoire que son biographe nous a retracée avec une si délicate émotion. On disait que les plus lointaines impressions de son enfance se trouvaient mêlées à d'illustres ou tragiques souvenirs de l'empire moscovite; que son père, M. Soymonof, avait rempli près de Catherine les délicates foncticuis de secrétaire intime du temps de Potemkin ; que toute jeune elle avait assisté à d'étranges spectacles de grandeurs et de catastrophes inouïes. Ellemême aimait à rappeler ces dernières années du règne <le Catherine et ces fêtes dont sa mémoire avait gardé comme un long éblouissement, ces représentations enchantées de l'Ermitage, ce luxe oriental des palais, ces nuits illuminées, toute cette splendeur dune civilisation artificielle (jui semblait un défi perpétuel à la misère des peuples, à l'hiver éternel, aux tristesses de l'humanité, que redoublent en ces climats les tristesses de la nature. Après la mort de Catherine, elle avait passé quelques années dans Imlimité de l'impératrice Marie, la femme du plus fantasque «le ces étranges souverains du Nord : « La jeune Soymonof, qui devait plus tard connaître, prévenir ou consoler tant de tristesses, avait
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commencé dès lors à pénétrer le secret des trompeuses prospérités et des larmes silencieuses. Elle s'était mariée, très jeune, au général Swetcliine, qu'une périlleuse faveur de l'empereur Paul appela, peu de temps après, au gouvernement de Pétersbourg. C'est à celle époque qu'elle avait fait connaissance avec la société française, représentée à Pétersbourg par la plus brillanle partie de lemigration, par les botes les plus distingués de Paris et de Versailles, par le duc de liiclulieu, les de Broglie, les de Crussol, les Damas, les d'Auticbamp, les Torcy, les Saint-Priest, un vieux gentilhoumie suilout, le cbevalier d'Augard, dont la grâce enjouée, la courageuse gaieté, la douce francbise, laissèient dans le salon de Mme Swetcliine un long et ciiarmant souvenir. Et déjà elle avait reconnu dans cette France émigrée, à travers les ombres de l'exil, la patrie naturelle de son imagination et de son cœur; elle avait entrevu Paris, la cité idéale de sa foi future et de ses idées nouvelles. Quand la subite disgrâce du général Swetcbine l'eut reîidue à l'indépendance de la vie privée, elle n'en profita que pour s'initier de plus en plus, par la lecture et la conversation, à certaines parties élevées et délicates de l'esprit français. On peut dire que, dés cette époque, elle s'acclimata moralement dans notre pays. Plus tard, quand elle vint à Paris, à la suite d'une intrigue de cour tramée contre le général Swetcbine, elle n'éprouva ni embarras ni trouble d'aucune sorte au milieu de cette société qu'elle s'était rendue comme familière d'avance par la fréquentation assidue de ses écrits. De persévérantes études, une leclure immense, de vives sympatbies intellectuelles, l'avaient naturalisée (liez nous. De toutes ces influences, n'oublions pas la plus puissante et la plus décisive de toutes, une intime' et longue amitié avec ce génie si étonnamment français jusque dans la forme qu'il donne à ses rancunes
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contre la France de Voltaire et de la Révolution, M. de Maislre, devenu bien vite l'iiôle assidu de son salon de Pétersbourg.
Quelle émotion de curiosité avait du exciter, vers la fin de 181G, dans la baute société de la Restauration, l'arrivée de cette noble étrangère, précédée de tant de souvenirs, attendue à Paris par tant d'amitiés reconnaissantes qui portaient une date sacrée, celle de l'exil ! Elle allait retrouver dans les dignités de l'État et dans la familiarité du cbâteau tous ces noms que ses salons avaient si souvent entendu prononcer sur les bords de la Neva. Quebjues mois ne s'étaient pas encore écoulés que la maison de Mme Swetcbine était devenue l'une des plus recberchées de Paris. On se tromperait, d'ailleurs, si l'on voulait faire ici la part d une de ces prestigieuses beautés qui fondent parfois ces brillantes royautés de salon. Qu'on lise le portrait que nous trace M. de Falloux, et l'on verra, pour employer l'expression favorite de Saint- Martin (un mystique bien connu de Mme Swetcbine), s'il ji'y a pas en elle plus de moral que de physique : « L'ensemble de son extérieur n'attirait pas le regard ; mais sa pbysionomie, son geste, son accent, étaient doués d'un al trait sympatbique indéfinissable. Ses yeux bleus, petits et légèrement irréguliers, étaient animés et bienveillants; son nez avait la pointe kalmouck ; son teint était d'une fraîcbeur éclatante, sa taille peu élevée, sa démarcbe remarquablement aisée et gracieuse ; ses moindres paroles et tous ses mouvements étaient également empreints de délicatesse et de distinction. » Mme Swetcbine avait trente-quatre ans quand elle arriva en France,
Le mystère des lointaines origines, la nouveauté de ce salon, la reconnaissance contractée dans l'exil, tout cela explique parfaitement l'accueil triomphant que Mme Swetcbine rencontra dès ses premiers pas dans la France de
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la Restauration et rempressemonl des plus grands noms de cette France autour de celte étrangère qui, depuis longtemps, n'en était plus une pour eux. Cela n'a rien de rare et d'extraordinaire. Mais que cet attrait ne se soit pas usé, qu'il ait résisté même au temps, qu'il ait duré toute une longue vie, que plusieurs générations d'hôtes illustres se soient succédé dans ce salon, sans que la faveur se ralentît, sans que l'empressement de ce noble public se détournât de celle qui en était l'àme, voilà ce qui est plus rare, et ce que des causes superficielles expliquent mal. 11 faut trouver ailleurs la raison de cette persistance de la sympathie si vive et de l'intérêt presque passionné d'un public d'élite. L'attirer à soi était chose naturelle. Le fixer près de soi pendant quarante années, voilà la merveille qu'explique seule une réunion rare de circonstances intimes et de qualités personnelles.
On ne peut nier qu'il y ait des conditions de la vie intime et domestique plus favorables que d'autres au maintien de ce petit empire (ju'on appelle un salon. (]et empire se fonde jiar l'attrait, il se conserve par les soins de chaque jour, par l'allention vigilante donnée à chacun et à tous. L'indifférence de la maîtresse de la maison on son attention trop fortement distraite ailleurs ruineraient intîîilliblement ce genre d'autorité qui se compose en grande partie de sollicitude, d'ingénieuse bonté toujours prête, d'intérêt toujours en éveil. Or, pour bien exercer ce difficile et délirât office, ne faut-il pas avoir une assez grande liberté de cœur plus encore que d'esprit? Une femme doit être mariée, et très honorablement, pour tenir un salon : les beaux jours de Mlle de L'Espinasse ne sont pas revenus. Mais encore faut-il ((ue tout en étant mariée, elle ne le soit pas trop, je veux dire (juelle ne soit dominée ni par le mari ni par le mariage. Ibminée par son mari, où puiserait-elle cette force douce, cette
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autorité persuasive, si nécessaire à la conduite d^in salon? Trop préoccupée du mariage, le sentiment unique qu elle éprouve paralyserait infailliblement cette activité d'âme et d'esprit qu'elle doit répartir chaque jour sur tant de personnes et d'objets divers. Nul de ces périls ne fut à craindre pour Mme Swetchine. Le mariage ne lui avait offert aucun genre de domination; il ne lui offrit pas non plus un trop vif attrait. Lnie dès l'âge de dixsept ans à un homme de quarante-deux ans, par la sollicitude d'un père qui avait hâte d'assurer à sa fille une protection efficace, la jeune Sophie, nous dit son biographe avait accueilli ce choix comme tout ce qui venait de son père, avec une affectueuse déférence. Ce qui la séduisit surtout, parait-il, dans celte unicm, fut la certitude que sa petite sœur ne la quitterait pas, quelle resterait maîtresse <le lui prodiguer ses soins. On ajoute que « la santé de Mme Swetchine, qui avait présenté de fort bonne heure des plienoménes singuliers, devint bientôt sujette à des soullrances dont toute autre énergie que la sienne eut ete accablée. Déjà les médecins avaient prononcé qu'elle ne connaîtrait jamais le bonheur d'être mère. >. M Swetchine n'avait d'ailleurs rien, dans les qualités de son âme '(ui ne dût inspirer autour de lui la plus sérieuse estime nen non plus qui pût entraîner ou dominer une femme* d un esprit aussi élevé et aussi rare. M. de Falloux insiste à plusieurs reprises, avec une convenance parfaite sur la fermeté, la droiture, raménilé de son caractèreinais, à travers l'éloge, on sent la réticence. « Il avait, nous dit-il, la plus vive affection pour sa femme et n'en parlait jamais qu'avec une tendre vénération. Mme Swetchine y répondait par un attachement plein de respect et une incessante sollicitude. Si les deux esprits n'étaient pas à la même hauteur, les deux cœurs étaient égaux en déliealesse et en générosité.... Sa mort subite fut un coup
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de foudre pour Mme Swelehine. Beaucoup ne coni[)riront qu'alors la place qu'occupait le général dans la vie de sa femme. »
N'est-on pas frappé de cette singulière rencontre de destinées? Les deux femmes qui ont le- plus excellé de noire temps [)ar l'inslinct supérieur ou l'art de mainlenir cette autorité cliarmanle d'un salon, toutes les deux, Mme Swetchine et Mme Récaniier, n'ont guère connu de la vie conjugale que l'hoimeur et la sécurité qui s'y r.iltachent. M pour l'une ni i)our l'autre, le genre de sentiment qui les protégea dans le mariage ne fut de nature à les trop distraire des aimables et brillants devoirs qu'elb's s'étaient imposés envers des amitiés de cboix. L<'s émotions de la vie domestique ne vinrent, à aucune époque, entraver cette douce cliaiité d'âme qui doimait à leur commerce un prix infini. A plus forte raison trouvonsnous bannies de ces liomiéles et calmes existen( es des émotions plus périlleuses. Au point de vue tout (irofane d'un salon à gimverner, la politi(|ue veut que l'on aime tout le monde, ou plutôt que l'on ne préléie persomie. Toute préférence marquée semble un larcin fait à la communauté. Toute t>assion inq)li(|uant une préférence, et constituant j)ar là même une sorte d'attentat sur le Iden fle tous, trouble la paix [)ubliqne et introduit dans le cercle le plus uni des éléments dissolvants aux<juels rien ne saurait résister. L'barmonie ne s'y maintient qu'à la condition d'une justice disti'ibutive dans la répartition des faveurs, qui contente tout le monde sans donner à personne le di'oit de se [irévaloir. Là où se déclarerait un privilège, tous les intérêts, tous les amours-propres ligueraient leurs inquiétudes contre l'ennemi commufi. Pour que ces élégantes royautés de salon se conservent sans Irouble, il faut donc que la passion, qui de soi est égoïste, cède à l'intérêt public et se range sous la loi. Ce fut la
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suprême babileté de Mme Récamier d'amener à cet apaisement les plus violentes des passions dont parfois s'inquiétaient ses amis. Là fut le triomphe de sa persévérante et spirituelle inertie opposée aux orages (,ni bouleversaient encore l'àme de Ilené, inutilement vieilli sans avoir appris la sagesse.
Ce qui chez Mme Swetchine em])écha la passion de naître, ce ne fut i)as, disons-le bien vite à sa gloire, cette Crainte des originalités compromettantes, cette idolâtrie des convenances de son salon, ces habitudes de haute courtoisie qui ne permettent à personne, dans ce commerce suivi d'amitiés, de s'isoler des autres par un sentiment exclusif; ce ne fut pas non plus cette terreur .a lutaire de tout ce qui, étant excessif, pouvait devenir dans cette vie surveillée de si près, aisément ridicule. Il Aiut chercher plus haut nos raisons. Sa vertu ne fut pas seulement une affaire d'État |)our son salon; ce iiit, toute si vie, une afiaire d'honneur pour cette hère et déliVate con science. Elle eut, à un d(>gré rare, la virginité du cœur A peine si l'on trouve dans les deux volumes qne j'ai .ons hs yeux, la trace d'un sentiment rapide, presque'au.sifôt lépiimé par l'honneur et le devoir : « A l'épo(,ue de ^m mariage, on cita parmi les seigneurs russes dont ce j„a nage avait frustré les vœux, un jeune homme auquel h naissance, la fortune et de rares qualités d'esprit ouvraient une grande destinée, depuis comte Strogonof. Il ,r;,v.„t
caché ni son inclination, ni ses regrets. L'éf)ouse elle-même ne put les ignorer, mais elle leur imposa silence, et lorsnue le jeune Strogonof se fut résigné à un autre mariaî^e Mme Swetchine devint l'amie la plus sûre et la plus/idéle de sa femme. » Nous n'avons pu lire ces quelques lignes sans refaire dans notre pensée un de ces drames silen cieux et courts qui sont l'honneur et l'épreuve du cœur biunain, et dont la Pauline de Corneille est rimmortelJe
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héroïne. Mme Swelchiiit* eut la rêsignalion simple etfor(e de Pauline. Elle suivit Polyeucle sans oublier Sévère, mais sans permettre à son cœur de se troubler en le revoyant. C'est la seule fois peut-être que l'éclair de la passion faillit toucher cette âme sereine. Encore craignonsnous d'exagérer la nuance si discrètement indiquée par M. de Falloux. Comme l'illustre amie de Chateaubriand, mais avec un sentiment plus religieux peut-être de son devoir, Mme Swetchine nous paraît avoir été créée pour un ordre d'affections beaucoup plus paisibles, et si ce n'était une profanation que d'employer dans une occasion si peu païenne un pareil langage, je dirais volontiers que toutes deux ont été dans notre siècle les Vestales de l'amitié.
Les circonstances de la vie intime de Mme Swetchine avaient aidé au charme qui groupait et retenait prés d'elle tant d'amitiés distinguées. Ses aimables et solides qualités firent le reste. Elles étendaient autour d'elle conmie un invisible réseau de bienveillance et de grâce, dont personne ne pouvait rompre la trame enchantée. Je ne crois pas qu'elle ait perdu jamais un ami. Et si l'on se rend un compte exact des misères de vo pauvre cœur humain, de ses susceptibilités douloureuses, de ses défiances et de ses révoltes sourdes, (pie l'on juge des ménagements infinis, de l'ingénieuse diplomatie, des exquises délicatesses que devait ap[îorter dans le traitement des âmes blessées ou malades celle adorable sœur de charité du grand monde! Elle était souverainement bonne; c'était là encore la meilleure partie de son art. « Ne désirons d'esprit, disait-elle, que ce qu'il en faut pour être |»arfaitement bon, et c'est en désirer beaucoup; car la bonté se compose avant tout de l'intelligence de tous les besoins hors de nous et de tous les moyens d'y pourvoir qui sont en nous-mêmes. » Ce qu'elle disait, elle le met-
tait en pratique, attentive à prévenir, à consoler, à guérir. Et comme elle jouissait divinement du bien qu'elle faisait! C'est à elle que Ton pouvait appliquer celte délicate pensée que je rencontre dans les Airelles : « Ceux qui nous rendent heureux nous savent toujours gré de l'être; leur reconnaissance est le prix de leurs propres bienfaits. .. Elle était reconnaissante de leur bonheur à ceux qui étaient heureux par elle.
' Les commencements de tout ce qui est beau et graiid. les promesses du talent, les premières victoires de là vertu lui offraient un irrésistible attrait. J'imagine qu'un jour elle fut le témoin discret d'une de ces luttes par lesquelles s'éi)rouve la pureté d'une âme et se forme la conscience. Ln mot attendri, nne larme réprimée l'avaient mise dans le secret d'un de ces sentiments qu'une âme fiére met sa gloire à cacher au monde. Quelque honnête confidence déjeune fennne l'avait sans doute prédisposée à l'émotion. Le soir de ce même jour, peut-être dans son salon, un brillant jeune homme, entraîné par le feu de son génie naissant, avait saisi son attention par quelque nol)le parole, première vibration du poète ou de l'orateur futur. La nuit, retirée chez elle et revenant avec une sorte de joie recueillie sur les impressions de sa journée, elle jelait, sous forme de pensée, cette réminiscence émue : « Ma teirasse à l'orient ! affinité mystérieuse avec ïnon goût prononcé pour l'aube des excellentes choses! de tous les soleils levants je n'excepte que celui de la prospérité; mais je m'incline en vrai courtisan devant les premiers rayons de la piété, de la vertu et du talent. »
De l'esprit, elle en avait, sans doute, et du meilleur; elle l'avait fin et judicieux, très propre à exciter et à goûter celui des autres, pas assez vif ni assez éclatant pour l'éteindre. « Sa conversation, nous dit-on, ne visait point à l'effet. La timidité en elle ne fut jamais vaincue.
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Sa phrase commençait d'ordinaire par être incertaine et presque obscure; il fallait que l'émotion de l'entretien, l'intérêt du sujet l'entraînassent. Nulle nouveauté de diction, nulle tentation de paradoxe, nulle préoccupation d'éloquence, mais la vérité en toutes choses, la vérité dans le style comme dans la pensée, sans surcharge d'ornements, quoique sans nudité. L'absence même de toute prétention constituait sa première originalité. A part les rares moments où la nature surabonde, où les plus humbles ont besoin d'épancher leur âme, moments d'abandon qu'elle savait toujours contenir et limiter, elle ne brillait pas, elle n'étonnait pas; on l'aimait, on l'admirait d'instinct, longtemps avant d'avoir pu se rendre compte de ce qui charmait et subjuguait en elle. »
Ce genre d'esprit qui consiste à la ire les honneurs à l'esprit des autres plus qu'au sien propre, est après tout le plus nécessaire à la conduite d'un salon. Pour produire chacun à son heure, à son moment, dans son relief véritable, il ne faut pas vouloir trop briller soi-même pour son propre compte. « La politesse, chez une maîtresse de maison, consiste à alimenter la conversation et à ne s'en emparer jamais ; elle a la garde de cette espèce de feu sacré, mais il faut que tout le monde puisse s'en apj>rocher. » Tel est le premier article de ce code si compliqué, de cette législation si délicate des salons, devinée d'instinct par Mme Swetchine. (l'est pour avoir mancpié à cettf loi par trop d'empressement et de vivacité personnelle d'esprit, que plus d'une fennne très intelligente et très distinguée n'a réussi à rien fonder. On me citera peut-être le nom de Mme de Staël. Ce nom même est mon meilleur argument. Mme de Staël réunit longtemps autour d'elle de nombreux enthousiastes; mais cet enthousiasme luimême était une sorte de despotisme et s'opposait à la libre expansion des intelligences. Ses amis étaient le
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cadre, elle était le portrait. C'est le contraire qui doit être. Mme de Staël avait une cour autour d'elle, elle ne pouvait avoir, elle n'eut jamais un salon. Auprès de Corinne, tout homme devient un Oswald, et jugez ce que seraient dix Oswalds réunis! C'est dans le salon de la rue Saint-Dominique qu'il lidiait chercher ces qualités si nécessaires à une maîtresse de maison, l'art des nuances et des tempéraments, la finesse du jugement, le conseil précis et juste, le bon sens exquis, la raison parlée, par moments un trait plus délicat que brillant, une plaisanterie fine, mais ne tournant jamais à l'épigramme ; tout cela reposant sur un fond actif d'indulgence et de bonté, sur une tolérance véritable, sur le naturel excellent d'une belle à me.
N'oublions pas ce qui fit la force durable de ce salon, ce qui lui méritera l'honneur d'un chapitre à part dans l'histoire de la société en France, l'unité des principes, la solide harmonie des convictions. Sans cette unité, fort difficile à réaliser, j'en conviens, et surtout de nos jours, un salon peut offrir un agrément infini, il ne peut acquérir cette chose si rare, l'influence. Parcourez par la pensée quelques-uns des cercles les plus élégants, les plus aimables que vous connaissiez. Voyez quelle bigarrure d'o[)inions, quelles disparates de doctrines. Cette divergence radicale produit deux résultats dont le premier et le plus sensible est que toute conversation vraiment élevée et sérieuse est impossible. Ces opinions, si diamétralement opposées les unes aux autres, sont pourtant forcées, par un heureux effet de la sociabilité moderne, de vivre en bonne intelligence; mais qui ne comprend que cette bonne intelligence n'est qu'une trêve sur le terrain des conversations frivoles ou banales? Dès que l'entretien s'élève, les questions irritantes surgissent de toutes parts. Or, de quoi peut-on parler, là où l'on parle
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de tout, sauf de politique, de religion et de philosophie? Reste la littérature; mais la littérature n'a-t-elle passes mille nuances politiques, philosophiques et religieuses? A cela près, la conversation est lihre; elle a un champ illimité, sauf ces points réservés qui sont tout. Le second résultat nest pas moins triste; toutes ces forces divergentes se perdent; cette dispersion les stérilise. Ou hien elles s'exagèrent, ne rencontrant pas en dehors d'ellesmêmes la seule contradiction qui soit utile, celle des intelligences avec lesquelles on se sent d'accord sur les points essentiels; ou hien elles se découragent, ne rencontrant pas l'adliésion et l'appui dont elles auiaient hesoin. Unissez ces forces autour d'un centre commun et voyez comme elles deviendront à la fois puissantes et sages, puissantes par cette union même, sages par celte discipline des justes contradictions, par ce contrôle perpétuel d'une lihre et sympathique controverse, non sur le fond des idées, mais sur la manière de les conduire et de les appliquer. L'influence pour un salon s'acquiert de la même manière que raulorilé pour un homme; c'est l'œuvre du caractère plus encore que de l'intelligence. Pour cela, il faut de la suite dans les relations et dans les idées; une adhésion sérieuse à une doctrine, et surtout point de caprices ou €le petites passio:is venant à la traverse; à coUe condition seulement pourra se développer d'une manière régulière et continue cette autorité collective d'un groupe d'honnnes distingués, réunis par l'attrait d'une sympathie comnmne et voués à la défense d'une même foi. Attirer et fixer près de soi les représentants les plus illustres ou les plus autorisés des principes auxquels on a donné son âme, voilà, certes, une amhition (|ui n'a rien de médiocre; ce fut celle de Mme Swetchine, et son amhition ne fut point déçue. Depuis le jour où de fortes lectures et une continuelle mé-
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ditation avaient amené, après l'avoir graduellement préparé, son retour de l'Église grecque à l'Église romaine, l'intérêt dominant, la passion de sa vie était la vérité religieuse. Une constance admirahie de vues, soutenue par la plus solide piété, une curiosité très vive et toujours en éveil pour les hommes et les événements qui pouvaient servir au développement et au triomphe de la foi, une sympathie élevée pour la nohiesse du talent, une intelligence très prompte à saisir le juste point de vue des choses et incessamment cultivée par une lecture immense, voilà quels furent ses artifices pour créer l'influence de ce salon unique dans son genre, très religieux sans puritanisme, homogène sans uniformité, où, l'unité du fond étant maintenue, hrillaient du i)lus vif éclat la diversité des idées particulières et la libre variété des talents.
Et maintenant que nous avons essayé dindiquer les circonstances particulières et les qualités personnelles qui assurèrent, pendant plus de quarante années à Mme Swetchine cette gracieuse domination, donnonsnous le spectacle de ce salon que M. de Falloux vient de nous ouvrir d'une main si libérale :
La maison de Mme Swetchine était tenue avec beauconp «lo soin, quoique sans raflinemcnl d'aucnne sorte. Kilo n'offrit jamais à ses amis co (ju on peut appeler luie soirée on un dîner; mais elle aimait à réunir autour d'nne petite table ronde qnel(|ues personnes henreuses de sr nMicontrer ensembl.» près dVIlc. Le repas niors étiiit servi élégannnonl, et elle s'occupait elle-même de son ordonnance avec l'allenliDJi prévenante qu'elle apportait aux moindres choses. Son salon, ouvert matin et soir, s'ornait presque toujours ou d'une planti» ♦^n fleur ou d'un objet d'art que ses amis lui prêtaient à contempler, et que des artistes considéraient comme une faveur de voir exposé cliez elle. Klle avait gardé des splendeurs de l'Ermitape le i^oùl d'un éclairage brillant. Le soir, excepté dans les dernières années de sa vie, son salon étincelait de lampes et de bougies et on était toujours frappé, en y entrant, d'une
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Iiremière impression mondaine. Cet extérieur était en effet destiné au monde; elle voulait qu'il y retrouvât les délicatesses distinguées qui entrent dans ses habitudes et qui plaisent aux ( rdés frivoles de ses penchants ; mais on s'apercevait promptemenl (jue l'intérieur ap[>arlenait à Dieu, et que celle qui possédait ces avantages n'en était point possédé. Il en était de même chez elle du premier aspect de la conversation.
iJ'abord rien d'austère ni décomposé; l'entretien vêtait au contraire, comme partout, banal au début, superficiel ou languissant ; mais bientôt un courant d'esprit supérieur venait renouveler ou vivifier l'atmosphère; une bonne parole dite à propos, un éclair d'intelligence, un mouvement d'alïection changeait et renouvelait la scène; enfin l'on arrivait à quelque chose de sérieux (|ui n'avait été prévu ni préparé par personne. i:'est ainsi que nombre de gens du monde, de convictions légères ou cliancelantes, qui se seraient mis en garde contre la préméditation et roidis contre l'attaque, se laissaient gagner au charme réel de la sincérité et de l'inattendu. Plus d'un visiteur (|ui ne s'était fait présenter à Mme Swetchine que par curiosité on par amour-propre, trouvait près d'elle ce qu'il n'était pas veim chercher, et sortait tout autre qu'il n'était venu.
... Ce salon n'était ni un étroit cénacle, ni une coterie littéraire, ni une école. Mme Swetchine eût frémi si on eût prononcé devant elle le nom de disciple. Elle avait autant d'éloignement pour dominer que pour servir. C'est unicpiemenl dans l'incomparable supériorité et dans l'invariable douceur de son commerce que se formait le lien impalpable (jui rattachait tant d'esprits autcuir d'elle et finissait par établir entre eux une sorte de connnuuauté dont elle était l'àme et non le docteur. Sans autre molif que son goût pour toute élévation rnorale, aussi exenq)te d'envi;' (]ue d'ambition, elle excellait à s'accommoder des caractères les plus divers, des intelligences les plus dissemblables, à constater le bon côté des uns, à excuser le côté faible des autres. Les âmes qui ne se seraient jamais rencontrées ailleurs se groupaient instinctivement à l'abri de cette bienveillance inépuisable où chacun à son tour trouvait une affinité, un secours, une force.
... Plus d'une fois, ses amis nnu'nuu'èrent contre son habitude de tolérance et voulurent exiger d'elle des décisions ou des colères plus conformes aux leurs; elle s'arrêtait alors, souriant
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ou s'attristant, selon l'importance du conflit ou de l'affection qu'elle portait aux dissidents, mais sans se liisser jamais entamer.... Les petits ressentiments s'épuisaient devant son calme
et surtout devant son affection toujours invinciblement la même, et, à leur tour, ses amis finissaient par se laisser imposer, sans trop s'en apercevoir, l'impartialité relative et momentanée. Son salon devenait ainsi, peu à peu, un territoire neutre au milieu même de Paris; non pas neutre de sentiment ou d'idées, mais neutre de passion, d'absorption exclusive et de violence. Un seul reproche pouvait l'atteindre et la blessait quelquefois, cVst lorsqu'on lui disait : « Vous ne pouvez pas sentir ceci ou cela comme nous; vous êtes étrangère ». Alors elle répétait ce mol ingrat dans son intimité, sans se plaindre, sans nommer personne, mais avec des larmes dans les yeux.
... Ce n'était pas l'élan qu'on allait chercher chez Mme Swetchine, quoiqu'elle en fût si riche : l'élan. Dieu le donne, et si l'on n'eu porte pas le germe en soi, personne ne peut le comnmniquer ; mais elle excellait à suggérer la réflexion, la rectitude, la sagacité, la patience, et tout cela empreint d'une incomparable onction du cœur.... Sous l'action de cette volonté douce, dont la droiture et la charité faisaient la toute-puissance, on ne pouvait dévier longtemps; il fallait ou s'éloigner li'elle ou subir son ascendant, qui s'exerçait à l'insu commun, sans polémique, sans contradiction flagrante, sans collision et ' sans véhémence de langage. Si chacun pouvait descendre en soimême pour y apprécier l'influence d'un autre sur la formation de sa pensée, sur l'origine de ses déterminations, afin d'arriver clairement à l'entente des modifications que son âme a subies, sans abdiquer son être ])ropre, combien de nos contemporains retrouveraient en eux-mêmes, dans leur caractère, dans les actes principaux do leur vie, la trace de leurs rapports avec Mme Swetchine? Et, lorsqu'on veut scruter quels étaient les moyens d'action à laide desquels s'exerça et s'étendit dans les sphères les plus diverses cette influence toujours croissante durant trente années, on est confondu de découvrir que ces moyens d'action consistaient surtout à n'en poursuivre et à n'en combiner aucun.
... De tout temps, Paris, capitale de la société européenne, a compté des salons politiques, des salons littéraires, des salons artistiques. Le salon de Mme Swetchine ne dédaignait et n'affectait aucun de ces caractères; mais c'était surtout sans
PHILOSOPHIE ET PHILOSOF'IIES.
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ostentation et sans calcul, un foyer chrétien. I/esprit catlioliqne iieclierchait pas à s'y imposer, mais il y rayonnait natun^llement. Mme Swetchine ne sV-tait point donné une mission ; elle savait trop Lioiiqno les missions n<> s'improvisonl pas, et ne Tiennent rpieden haut; mais elle apportait assurément dans son alTabihté inépuisable cpielque chose comme le sentiment d'un devoir. Elle n'avait point eu l'ambition préconçue d'un salon célèbre; mais ce salon s'étant formé tout seid par cette vertu attractive, latente, iuvolontairequi existail eu elle connue dans l'aimant, sa modestie même ne put lui faire illusion ^ur sa responsabilité.
El M. de Falloux nous montre Mme Svvetcliine exerçnni dans son salon, avec uiu' grâce infinie, un véritable ininistêrcî de conscience, sufiporlant les plus sensibles contrariétés avec une patience inépuisable, ne se laissant ni arrêter, en ce genre de dévouement, par s.^s s(mffrane<'s, qui allaient parfois jusqu'à la torture, ni délourner par ses goûls, qui la laisaient soupirer après l'élude et la retraite. Jamais, à ce qu'on nous assure, ni la Ivramiie des vanités présonq)tueuses, qui lui faisaient la leçon sur ïes questions où elle aurait pu en remontrera lous; ni le despotisme oratoire, le plus désagréable dans un salon, de ces illustrations de la polénuque, qui s'emparent opiniâtrement d'une soirée et se la consacrent à eux-mêmes: jamais non plus la visite la plus inopportune, l'interruption la [.lus incommode d'un entretien ccmforme à son goût, no purent lui arracher un signe d'ennui, un moavemeuf de vivacité. J'admire ce courage, sur la foi de M. de Falloux, mais j'estime qu'il est poussé bien loin, au delà piUit-étre de ce qui est nécessaire. J'aimerais que Mme Swetchine eut parfois ramené les orateurs personnels à la question, c'est-à-dire à la conveisalion générale. Les hôtes de son salon lui en auraient su. j'en suis assuré, un gré infini. Et je ne m'étonnerais [las que M. de Falloux ait souri en écrivant ces lignes légèrement ironiques,
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par réminiscence de quelque soirée trop complètement livrée en proie à l'éloquence d'un de ses illustres amis.
Ce que j'admire plus sincèrement chez Mme Swetchine, et ce qui est, en effet, la marque d'une àme réellement élevée, étrangère aux petitesses trop ordinaires, c'est sa manière d'être avec les fenunes. J'abrège à regret la page que M. de Falloux a consacrée à ce sujet délicat et qui a toutes les qualités du sujet : « Les femmes, ordinairement peu accessibles à l'influiince des autres femmes, étaient t)leines de conliance envers Mme Swetchine. Les plus jeunes n'échappaient pas davantage à son empire. Ce qui peut faire naître l'hostilité entre les fenunes n'existait pas en Mme Swetchine. Elle n'éveillait jamais un sentiment de rivalité, parce qu'on ne pouvait jauiais surprendre en elle la tentation de se faire valoir aux dépens d'une autre ou d'éclipser qui que ce fût; son désintéressement obtenait grâce pour sa supériorité. Celte femme, qui, dès quelle pouvait jouir d'une heure de solitude, se livrait aux études les plus graves el, elle l'avouait quebtuefois, se plongeait dans la métaphysique conuuedans un bain, n'était plus que grâce el enjouement dès qu'une jeune femme était entrée dans son salon. La beauté, l'élégance, la fraîcheur de l'âge et de ses mouvements avaient pour Mme Swetchine un charme qui n'était ni C(unplaisanl ni affecté. Tout ce qui débutait dans la vie lui semblait particulièrement digne d'intérêt... Le soir, les jeunes femmes aimaient à passeï* sous ses yeux, tout éclatantes de leur parure pour le bal; Mme Swetchine se plaisait sincèrement à les admirer, à les louer dans un langage qui n'avait rien de banal et indi(|uait doucement ce qui lui semblait excessif. Aussi arrivait-il souvent qu'après l'apparition du soir, la jeune fenune revenait le matin à l'heure du téle-à-tête, sous
nSO PHILOSOPHIE ET PHILOSOPHES.
Tempirc de plus graves pensées, solliiitaiil des conseils d'une autre nature que ceux de la veille. »
li'est dans Texercice de celte eliarilé d'àinc envers de jeunes cœurs malades ou égarés qu'il est intéiessant de suivre Mme Swcfeinnc y vermnl doucenienl et goutte à goutte la luinière, la vérité, la vie, « Dieu seul, nous diton, connaît ce qui se passait dans ces enlreviies, ce qui se (il ol)scurément pour son service <>( [)our sa gloire dans le secret de ces confidences, qui aciievaienf bien souvent dans les larmes ce que la causerii^ frivole du salon avait connuencé. De là tant de jeunes âmes la chérirent connue leur mère s|)irituelle et lui vouèrent une sorte de cuite, dont l'ardeur discrète et conlemn- n.ir le mvsière même de son origine, n'éclata en toule lilierlé qu'après (ju'elle h'ur eut été enlevée. »
Dans les rares intervalles de ces journées si oc('n[)ées, de ces soirées si envahies, Mme Swelchine trouvait du temps pour chcivher, dans quehjue ruelle perdue du
faubourg Sainl-(;ermain, des misères honorables à secourir et à consoler. VA ce lenqjs prélevé sur sa vie par la bienfaisance, il lui en restai! enc<u'»> |>oui' lire, |»our écrire, pour méditer sur elle-même, sur l)i«'u, sur le spi'rlacle mol)ile des vanités et des passions du monde, l'allé (Milretenait un conmierce suivi de letli'es avec ses amis absents; elle conversait chaque joui- avec elle-même, le cravon à la main. « Ecriie au crayon, disait-elle, c'est parler à voix basse. » C'était un de ses plaisiis les jdus vils et les plus familiers. Kn se jouant ainsi avec sa plume ou son crayon, en suivant, prescpie à son insu, le mouvement de sa [lensée et de son cœur, elle traçait ces pages nombreuses, recueillies par M. de Falloux avec un vrai zèle d'amitié, ou mieux, de piété tiliale. Vno grande partie de sa biographie est laite avec des fragments de sa correspondance. Un volume tout entiei* est consacré aux
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Airelles, aux Pensées, à deux écrits sur la Vieillesse et la Résignation. M. de Falloux nous promet trois autres volumes, deux contenant ses Lettres, le troisième des Prières et des Méditations.
Les fragments de sa correspondance nous offrent un intérêt réel. On y trouve ce qu'on |)eut attendre d'une femme si distinguée, d'un esprit si cultivé, d'une si grande pureté de sentiments. Le goût y est parfait, sauf quand la passion ou le piéjugé politique égare la |)lume. J'indiquerai seulement, pour e\enq)le, deux ou trois passages de la correspondance en 1815, qui n'auraient rien perdu à ne pas être publiés. Napoléon y est apprécié en termes (pii me send)lent d'un goût plus que médiocre, même chez une ennemie. Le souverain si fort admiré de Mme Swetchine, Alexandre, parlait et pensait plus noblement de son nol)le adversaire.
Les divers écrits qui forment le second volume de la publication de M. de Falloux portent à chacpie page la trace d'un esprit juste et observateui'. Mme Swetchine connaît le monde et le lient à son vrai niveau, ni tiop haut ni trop bas. FAW n'est pas éblouie et le juge sans enthousiasme; elle n'est pas pessimiste non plus, elle le juge sans amertume. Fne malice souriante, tempérée par une <*harité sincère, voilà l'impression générale que laisse la lecture des Airelles et des Pensées. Il y a quelque chose de [dus dans les écrits sur la Résignation et sur la Vieillesiie : il y a une émotion qui parfois est d'autant plus active et p<''nêtrante qu'elle se contient. On dirait que la vertu que Mme Swetchine a le plus assidûment cultivée en elle, c'est la résignation; c'est le texte ordinaire de ses alb>cutions intérieures. Qu'est-ce que se résigner? dit-elle sans cesse sous mille formes variées. C'est mettre Dieu entre la douleur et soi. Et ce sera là le sujet de son plus long ouvrage, une sorte de traité en règle, si l'on pouvait
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35i l'UILOSOl'IIlE ET l'IIILOSOIMIES.
employer ce mol à propos de la moins p«''daiiledes femmes. Mme Swetehine sut se résigner dans la plus difficile des épreuves que la vie amène pour une fennne : elle sul vieillir, sans chagrin, ce serait trop dire, sans désespoir du moins; elle raisonne à merveille sur les consolations intérieures de la vieillesse. « Cet âge, dit-elle, n'a rien à attendre des hommes: donc il a tout à attendre de Dieu. » Et sur ce thème elle écrit un De senectute profondément chrétien, juste et noble toujours, parfius touchant.
Parmi ces pages délicates, consacrées par un sentiment d'édifiante piété, il serait assez difficile de choisir quel- <pies citations qui j>uissent donner une idée nette du talent de Mme Swetehine. C'est un talent d'àme, si je puis dire. Le charme de ses écrits est dans la justesse parfaite du ton, dans la sincérité de l'accent. Tout y repose l'esprit, rien n'y brille. Si vous prenez une page isolée, il est même à craindre que vous ne restiez froid. Tâchez de vaincre cette première impression, continuez votre lecture, vous serez insensiblement gagné à cette rectitude de bon sens, à cette honnêteté d'idées, à cette justesse d'appréciation sur les choses et les biens de la vie. 11 vous lestera de celte lecture un souvenir agréable et doux, sinon très vif. Mais si tout se lit avec un plaisir tranquille, presque rien ne peut se citer avec avantage, ties sortes de maximes et de pensées demandent un style sentencieux, pressé, à images vives et condensées qui saisissent l'esprit et l'enlèvent. Ces ((ualités manquent évidemment au style de Mme Swetehine. Et, pour dire sans tant d'ambages ma pensée, le personnage, chez elle, me semble très supérieur à l'écrivain.
Kn dehors des enthousiasmes respectables d'amitié ou des illusions départi, peut-être la publication de ces différents écrits ne sera-t-elle pas d'un grand profit pour la mémoire de Mme Swetehine. La viaie consécration de
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celte noble et aimable mémoire, c'est la biographie écrite par M. de Falloux et présentée au public comme une mtroduction.il pourraitse faire que l'introduction survécût aux œuvres qu'elle annonce. S'il m'était permis de me mettre un instant à la place de M. de Falloux, si je ne craignais de tomber trop directement sous le coup de la fable célèbre où La Fontaine raille ceux qui veulent en remontrer à de plus habiles, il me semble que j'aurais fait un choix dans les écrits de Mme Swetehine, n'en gardant que les parties vraiment vivantes, les distribuant dans la biographie, essayant de les fondre dans le courant du récit, au lieu de les réunir dans un corps d'ouvrage (lui donne à Mme Swetehine je ne sais quel air d'écrivain qu'elle n'eut jamais et qu'elle pourra difficilement soutenir.
Je m'explique sans peine cette différence d'impression qui se produira entre les amis de Mme Swetehine et le public. C'est la différence de la réalité toujours froide à une noble illusion, l'illusion du souvenir encore ému. Quand on a vécu longtemps sous le charme d'une amitié si rare, c'est miracle si la raison retrouve jamais son entière indépendance. On ne lit pas seulement avec les yeux et avec la pensée, on entend le son de la voix qui émet cette pensée, on voit le sourire qui la commente, le geste ingénieux qui la restreint ou la complète, toute la personne qu'on aime et qui donne à chaque chose la |dus sinjple un sens inattendu, une valeur singulière. Pour nous, public, pour qui un nom est une abstraction, |)0ur qui un livre est un livre et non une personne, notre jugement ne subit pas ce prestige. C'est un jugement de la raison, ce n'est pas une séduction du souvenir. Mais allez donc demander cette impartialité à un ami qui a vu naître telle page, telle phrase, qui en connaît toutes les infiexions, si j'ose dire, toutes les intentions les plus
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cachées, qui devine ici et là rêmolioii coiilemie, In joi»» vive d'une amitié retrouvée, un cri d'nniour jeté vers Dieu dans une heui'e d'angoisse. En vérité, pour ces sortes d'œuvres écrites au jour le jour, sous la dictée des événements intimes et presque sous le regard des amis, l'impartialité est impossible, et j'estime M. de Falloux de n'en avoir pas eu davantage.
L'influence de Mme Swetchinc, ne la «-lierclions pas dans ses écrits, délicate et pûlc image d'elle-même. A tous j'appliquerais volontiers ce nom mélancolique qu'elle il donné à quelques-uns : KluLva poihtiejn nia (Airelle (jul a été sous la ncuje). Ce sont bien là d'humbles fleurs écloses sous la neige et doucement colorées, comme elle le dit, au feu du soleil intérieur. J'ai peur que le grand jour ne ternisse ce frêle coloris, et que le vrai soleil ne boive d'un seul rayon ce léger j)arfum. Kiicoie une fois, l'influence de Mme Swelchine n'est pas là; elle est tout entière dans ces intelligences distinguées rpi'elle savait grouper autour d'elle, exciter à de nobles œuvres, parfois avertir avec tant d'à-propos; elle est dans ces âmes diversement grandes, mais toutes pénétrées du même charme, amoureuses de cette chaste grâce, éprise de cette même vertu. L'bistoiie de son influence, ce serait la brillante nomenclature de ceux qui furent, aux diverses époques de sa vie, les hôtes assidus et préférés de son salon. Quelle liste, ouverte par un nom superbe, celui de M. de Maistre, fermée par un autre nom du même rang dans l'histoire intellectuelle du dix-neuvième siècle, le nom de l'homme (jui, depuis Montesquieu, a pénétré le plus avant à la riuine des institutions, Alexis de Tocque-
ville !
Dans l'intervalle des temps et dans l'intervalle plus grand encore des idées qui séparent ces deux esprits diversement mais également illustres, que de noms cé-
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lèbrcs, pressés dans l'étroite et élégante enceinte de ce salon î Pour n'en prendre que la période française, on y distingue comme trois phases successives : l'une qui correspondrait à l'époque de la Restauration, l'autre aux premières années de la royauté de Juillet, la troisième qui s'étend jusqu'à la mort de Mme Swetchine. Trois générations s'y succèdent, représentant des nuances d'idées modifiées selon le cours des événements, mais sans changer sur le fond des choses. Elles se continuent sans s'exclure, et rien qu'avec ces noms on pourrait reconstruire l'histoire religieuse de la France de 1817 à 1857 dans ses rapports avec la société aristocratique de Paris. A la première époque, c'est la nuance de M. de Donald qui me semble dominer. Le salon de Mme Swetchine voit alors se grouper, à côté du baron d'Ekstein, le n(d)le vétéran de la science et le survivant de ces gloires, à côté de M. Cuvier, de M. de Gérando, de M. Abel Rémusat, le duc de Richelieu et ses deux sœurs, la duchesse de Duras et tous ces grands noms, les premiers sur le livre d'or de la Restauration, les Pastoret, les La Rochefoucauld, les Maillé, les Saint-Aulaire, les de Ségur, auxquels vinrent s'ajouter, vers les dernières années du règne de Charles X, le duc de Laval, la comtesse de Gontaud, Mme Récamier et M. Rallanche. Après 18o0, une nuance toute nouvelle s'introduit, non sans bruit et sans éclat, dans l'harmonieux salon de la rue Saint-Dominique. M, de Monlalembert y parait, et à sa suite bien des inquiétudes et des soucis dont on retrouve la trace dans les fragments de la Correspondance. Quelle tendresse d'affection et quelle vigilance de raison à chaque instant déconcertées par l'éloquente impétuosité de toutes ces colères, par l'indomptable feu de cette volonté impatiente des obstacles ! La dernière période est noblement représentée et par les noms demeurés fidèles et par ceux de MM. de
IMIkOSOPlIIE ET l'HILOSOPIlE?.
Carné, de Cazalès, de Chanipagny, de Corcelles, Albert de Broglie, de Toequeville, enfin par celui qui, de tous, semble avoir été le plus aimé, M. de Falloux. C'est dans la succession ou la perpétuité de ces amitiés illustres qu'est la véritable biographie de Mme Swetchine.Ame supérieure qui sut concilier la grâce acconq)lie d'une maîtresse de maison et le tendre génie d'une Mère de l'Église. C'est là peut-être le mot qui définit le mieux cette l)ienfaisante et religieuse activité dont ses dernières années surtout furent renqjlies, celte aideur, si douce pourtant, à ramener à la loi des simples et /les ignorants les plus savantes intelligences (jue quelques scrupules de science ou de raiiion retenaient encore sur la limite*, ce prosélytisme discret mais infatigable, cette plénitude de joie s*cpanouissant dans la conformité parfaite des autres âmes avec la sienne ! Il faut cependant ajouter quelque chose à la définition pour la rendre parfaitement exacte. Dans cette liste de noms célèbres qui représentent avec éclat les différentes phases de l'idée religieuse en France depuis quarante ans, il y a une nuance de cette idée que je ne vois pas représentée. Tous ces noms, sauf un seul, appartiennent au catholicisme aristocraticpie.On me comprendra sans ([u'il y ait besoin de plus d'explications. Je ne vois'guère que le nom du P. Lacordaire qui jiuisse avoir nne signification plus large. Mais le caractère ecclésiastique confère, on le sait, une sorte de noblesse qui rapproche de l'autre; la société aristocrali(|ue s'ouvrait devant l'habit du célèbre dominicain, si elle ne s'ouvrait pas à toutes ses idées. Il y a d'autres noms que j'aurais voulu voir paraître dans ce salon et (jue je n'y rencontre nulle part, un surtout, celui d'Ozanam, éloquent et infa-