‹ Philosophie et philosophes [microform]Chapitre 16 sur 19 · M- SWETCHINE · texte numérisé non relu

M- SWETCHINE

tigable promoteur de l'idée catholique au dix-neuvième siècle. Ce nom et la nuance sociale qu'il représente avec tant d'originalité et de force, manquent absolument dans le noble salon. Sans vouloir exagérer l'importance de cette lacune, je ne croirais pas me tromper en restreignant par un seul mot la définition que je donnais tout à l'heure. Mme Swetchine a été réellement une Mère de l'Église, oui, mais une Mère de l'Église... du Oiubourg Saint- Germain.

1. Vi.ir (IcMJX ndiiiii'aJil.s IrJlroc d«* M. de Tocqucvillo. à la fin du premier volume.

la

I HKHERIC OZANAM.

FRÉDÉRIC OZ\>iAM

C'est une pieuse pensée des amis d'Ozanani d'avoir consacré à sa mémoire une édition conjplète de ses œuvres. — A coup sûr, si cette belle âme prend encore quelque intérêt au témoignage des hommes, cette édition de ses œuvres complètes est le monument qui doit lui plaire davantage. L'amitié empressée a compris son vœu posthume et l'a réalisé avec un zèle incomparable . L'édition vient de s'achever, et nous avons désormais l'œuvre entière de ce vaillant écrivain, dont une partie inédite semblait perdue pour la science et les lettres, tandis que d'autres parties publiées, mais dispersées par les mille hasards de la publicité, couraient le risque de ne se rejoindre jamais. Le moment est venu de porter un jugement d'ensemble sur l'homme qui fut un homme excellent, avec une physionomie de la plus vive originalité, et sur l'œuvre qui ne fut, à vrai dire, (ju'une seule idée, mais variée avec art et fécondée par la richesse des aperçus.

Les documents se sont multipliés autour de cette mémoire aimable, en raison même des affections qui s'étaient multipliées autour de cette vie si |)ure. Tout le monde a lu avec ravissement cette notice de M. Ampère qui parut très peu de temps après la mort d'Ozanam, et (|ui, par l'éloquence émue et naturelle dont elle est enq)reinte, méritera de survivre à la triste occasion dont elle est née, et restera parmi les meilleures inspirations du savant

académicien. Kn tête de l'édition qui vient de paraître, le P. Lacordaire a placé une biographie étendue, pleine de verve et de passion, traitée» avec ce style vif et brillant dont le célèbre orateur trouve le secret dans une jeunesse d'Ame toujours renouvelée. M. Nettement a plus d'une fois rendu de justes et louchants hommages à l'auteur des Étudea germaniques. A l'occasion des Derniers écrits d'Ozanam, M. Ilersart de la Yillemarqué rassemblait, dans des pages particulièrement aimables, d'ingénieuses appréciations mêlées de souvenirs récents el encore pleins de larmes. Voilà, entre autres documents, ceux qui ont fait revivre avec le plus d'autorité et de charme ccîtte noble figure, sitôt disparue. Nous essaierons, tout en nous servant de ces précieux secours, d'apporter notre part d'impressions personnelles et de souvenirs, et [)eut-étre pounons-nous ajouter (juelque trait à l'œuvre de ces liabiles écrivains. Une heureuse fortune nous fait rencontrer Ozanam à un âge où les sensations sont profondes et durables, en des circonstances ou l'on peut dire que l'honime se laisse pénétrer dans la sincérité la |)lus parfaite de son âme. Avec quelques autres jeunes gens, privilégiés du sort, et qui tous, dans les voies diverses où la vie les a engagés, ont gardé l'impression vive (le celte rencontre, nous avons passé deux années entières dans la familiarité intellectuelle d'Ozanam. Et cela, non pas sur les bancs de la Sorbonne où le [professeur, très respectueux pour son auditoire, n'apportait jamais qu'une éloquence soigneusement méditée, mais dans l'ombre d'un collège de Paris, où M. Ozanam, pendant deux années des plus laborieuses, consentit à venir faire une classe de rhétorique, délassement bien lourd, pour une santé si IVéle, à ses fatigues hebdomadaires de l'enseignement public. Nous ne pouvons nous rappeler, sans une émotion profonde, ces années 1845 et 1844, si voisines de

IMIILOSOHIIE ET PIIILOSOPIIKS.

nous par le temps, si lointaines déjà par la distance morale des événements. Le nom d'Ozanam n'avait pas encore dépassé un horizon très limité; mais déjà il faisait pressentir la force et l'éclat de son talent à tous ceux qui s'approchaient de lui. Nous ne craindrons pas, dans la rapide peinture que nous donnerons de l'homme, d'insister sur ce trait qui manque aux notices que nous avons lues, et de le représenter dans cette vive et familière attitude d'un maître adoré, laissant échapper à flots les idées et les sentiments, mettant toute son intelligence et tout son cœur eu contact avec son jeune auditoire. II y aura là peut-être quelque nouveauté.

Nous voudrions aussi faire connaître ses œuvres, qui sont une tentative heureuse de renouvellement de l'apologétique chrétienne par la passion savante et poétique tout à la fois, par Tenthoiisiasme sincère animant l'érudition. C'était là sans doute le hut suprême où tendaient tous les efforts d'Ozanam. Mais cette idée maîtresse n'avait en lui rien d'étroit ni de tyrannique, et laissait à son intelligence toute sa liherté dans le choix des moyens, dans la disposition des matériaux, dans l'économie générale de son travail. La vérité chrétienne était la conclusion pressentie de tous ses livres, mais cette conclusion, l'auteur, qui était en même temps un artiste habile, ne l'iml»osait pas à ses lecteurs avec la fatigante obstination des apologistes maladroits qui épuisent leur science en plaidoyers. L'étude n'était qu'ini moyen sans doute [)our cette intelligence éprise de la foi. Mais on sent qu<' le moyen lui-^ même enchantait l'auteur presque autant ipie le but qu'il poursuivait. Sa passion pour la science paraît |)resqueaiissi vive que sa passion pour le cbristianisme, et c'est ce caractère mélangé d'entbousiasme scientifique et religieux qui donne à ses œuvres tant de vie et de sincérité, tant de variété surtout au sein de l'unité persistante et fondamentale.

Chose étrange et qui peut nous donner à tous à réfléchir sur la fortune des livres et sur l'inégale répartition des renommées ! Aux dons les plus rares de l'imagination et du bon sens, à l'éclat d'une science éloquente et variée, au charme sympathique d'une foi profonde et d'une exquise pureté, Ozanam joignait le privilège d'amitiés nombreuses dont quelques-unes étaient illustres. Et pourtant, personne, je pense, ne me désavouera quand je dirai qu'en dehors du cercle assez restreint du monde universitaire et académique, où, comme professeur et comme écrivain, il obtint de grands succès, en dehors aussi de ce que l'on a appelé, à tort ou à raison, le parti catholique, la réputation d'Ozanam ne fut pas égale à ses grands talents. Il n'arriva pas, de son vivant, à cette expansion de renommée, à cette iiotoriélé publique où l'on voit parvenir tous les jours des écrivains très inférieurs. Pour nous servir d'une image bizarre, mais juste, son nom jouissait de la plus haute estime dans cette partie de Paris dont on pourrait déterminer h géographie intellectuelle en tirant une ligne de Saint-Sulpice à la Sorbonne et de la Sorbonne à l'Institut. Je doute que ce nom ait jamais, dans ce temps-là, passé les ponts. On pouvait croire qu'il était ignoré dans le monde des lettres bruyantes, du journalisme populaire, et de la critique qui célèbre, à grand orchestre de phrases, une renommée par semaine. C'était une iniquité flagrante, explicable pourtant, si la cliose en valait la peine, par mille petites causes dont les meilleures sont bien frivoles. Cette iniquité est déjà aux trois quarts réparée par les travaux brillants et consciencieux que je signalais tout à l'heure. Il ne tiendra pas a nous que cette œuvre de réparation ne s'achève et que le nom d'Ozanam ne reprenne, dans la hiérarchie des réputations contemporaines, le niveau élevé auquel le place naturellement la double

l'IlILOSOlMIlE ET l'IIILOSOIMIES.

dislinclion du laltMit et du caraclère. Ce n'est pourtant pas une apologie que nous entreprenons ici ; c'est une étude critique, rien de plus, mais inspirée par un sentiment d'affectueuse justice.

Que le lecteur ne s'effraye pas trop, en nous voyant évoquer des souvenirs de collège. 11 y a tel de ces souvenirs qui peut apporter une information utile ou un renseignement piquant sur l'histoire d'une intelligence. Croit- on qu'il fût indifférent de savoir au juste comment M. Villemain faisait sa classe et gouvernait les jeunes intelligences contiées à son professorat précoce? Nous avons entendu plus d'une fois, avec un singulier plaisir, d'anciens élèves de M. Cousin rappeler les heures studieuses qu'ils passaient avec lui, dans cette vieille école normale où l'on agitait tant d'idées jeunes au jnilieu des ruines. Quand il s'agit d'un de ces honunes éminents qui se portent tout entiers dans tout ce qu'ils font, il n'y a pas d'œuvre insignifiante ou médiocre. Cela est vrai surtout de l'enseignement, qui est une occasion naturelle, pour une intelligence avide de progrès, de s'éprouver et de se développer lihrement à rond)re devant ces jeunes gens à la fois sympathiques et difficiles, qui sont déjà un auditoire, sans être encore le public, excellente manière de connaître à fond un honmie, que de le voir ainsi aux prises avec lui-même et avec ses idées, essayant d'inspirer le goût des choses de l'esprit à une jeunesse souvent rebelle, multipliant ses ressources en raison de la résistance, variant sous mille formes la démonsl ration, jusqu'à ce qu'il ait trouvé l'argument décisif, pensant tout haut, et dans ces luttes improvisées, rencontrant parfois la plus

riŒDKKIC OZANAM. ncr.

naturelle des éloquences. La parole du haut enseignement, à la Sorbonne ou au Collège de France, est expotfée à un grave inconvénient. Le i)rofesseur ne vit pas avec son public; il ne le connaît pas; tout au plus peut-il estimer, d'après les applaudissements, s'il a réussi à plaire; il ignore s'il a convaincu. D'ailleurs un auditoire libre est essentiellement mobile. On a conunencé l'exposé d'un système ou d'mi livre devant une nombreuse assemblée ; on pense l'achever devant la même assend)Iée ; on se trompe; elle n'est la même qu'à la surface : dans l'intervalle d^un semestre elle s'est peut-être renouvelée dix fois. Aussi ne s'établit-il que bien rarement une communication sérieuse entre le professeur et son public. D'ailleurs, on le sait, ces auditoires de bonne volonté viennent chercher des impressions; ils peuvent rencontrer par surcroît une instruction sérieuse, mais ils s'en soucient médiocrement. Le professeur incline, par la force des choses, à prendre le ton d'un orateur, plus que celui d'un maître. Le public, par la même force des clioses, incline à prendie le rôle de juge plus que celui de disciple : il blâme par son silence, il encourage par ses bravos; mais, en bonne conscience, pense-t-il à s'instruire? — Dans l'enseignement plus modeste d'une classe il s'établit un conunerce intime et régulier d'intelligence entre le maître et les élèves. Le maître exerce une influence décisive par la continuité de son action; il se rend compte des progrès ou des résistances; il règle sa marche d'après celle de son jeune auditoire; il se proportionne aux intelligences; il devine aisément les points divers sur lesquels il peut relâcher ou sur lesquels il doit tendre son effort; il assiste à son œuvre. On n'estime pas assez haut, généralement, ce que des honmies habiles et consciencieux déploient de ressources d'esprit ou de science sur ces théâtres obscurs, au fond de nos

'ni

r,C4 PIIILOSOPIIIE ET IMIirOSOPIIES.

collèges. Ozanain fut un dn ces maîtres incomparables dans rintiniitê. 11 laissait échapper, comme d'une source intarissable, des trésors de sensil)ilité littéraire et d'éloquence improvisée. 11 puisait à un fonds si riche qu'il semblait ne pas craindre la prodigalité. Ce fut, en ce sens, un vrai prodigue, et il le fut jusqu'à sa dernière heure. Je me souviens, comme si c'était hier, du jour où nous le vîmes paraître dans sa chaire du collège Stanislas. La première impression fut toule à la curiosité, et, je dois le dire, à une curiosité un peu maligne. Ozanam n'avait pour lui rien de ce qui prédispose en faveur d'un homme, ni la beauté, ni l'élégance, ni la grâce. Sa taille était médiocre, son attitude gauche et embarrassée. Des traits incorrects, un teint livide, une extrême faiblesse de la vue, qui donnait à son regard quelque chose de troublé et d'indécis, une chevelure longue et en désordre, lui composaient une physionomie assez éïrange, mais franchement laide, qu'un dessinateur habile, dans le portrait placé en tète de l'édition, a jugé mal à propos, selon nous, d'embellir pour la postérité. Cette figure élégante, régulière, ce n'est plus Ozanam. C'est mieux (pie lui, et je le regrette. Car si la malignité souriait d'abord, la sympathie avait son tour. On ne pouvait rester longtemps indifférent à celle expression de douceur et de bonté, liansmise du coîur à travers un masque un peu lourd, mais qui n'était disgracieux qu'à la première vue. Que la vraie bonté est belle et que celle beauté est rare! Joignez à cela un sourire d'une très spirituelle finesse, et à certains moments un épanouissement d'intelligence sur celle physionomie Iransformée, comme si elle se fût ouverte pour laisser passer un rayon de l'ame; ajoutez enfin, comme dernier trait, l'habitude de souffrir, visiblement empreinte sur ce visage maladif, mais en même temps, l'habitude de souffrir avec calme, marquée dans celte

expression singulière de sérénité douloureuse, qui devint chez lui dominante dans les deux dernières années de sa vie; on conviendra qu'à ce prix, l'irrégularité des traits importe peu, et que le plus difficile des hommes se résignerait à être laid de cette charmante manière. D'ailleurs Ozanam était à mille lieues de penser à tout cela, et je gagerais bien qu'il n'a pas perdu une minute de sa vie laborieuse à se demander si sa laideur avait du charme ou n'en avait pas. C'était, de tous les hommes, le plus étranger et le plus indifférent à ces sortes de choses, et il avait bien raison de ne pas s'en soucier.

Comme il y avait de la gêne dans son maintien, il y avait aussi de l'embarras et presque de la gaucherie dans ses premières paroles. Son élocution, au début, semblait souffrir d'une sorte de timidité physique ; elle était difficile, lente, et ne se dégageait qu'avec peine d'une certaine obscurité. Elle n'osait s'enhardir que peu à peu, sous la pression de cette dialectique intérieure de la pensée que l'obstacle provoque ou que la svmpathie échauffe. Les premiers moments étaient toujours à l'incertitude et au trouble, aussi bien dans une conversation privée, en tête-à-tête avec un écolier que dans un entrelien écouté, au milieu d'un salon; dans la chaire modeste du collège comme dans cette chaire de la Sorbonne qui, de temps à autre, n'était pas sans avoir quelque air de tril)une. Mais cette mauvaise honte cédait bientôt, non pas huit au légitime sentiment d'une supériorité qui se rend justice à elle-même, qu'au vaillant effort d'une volonté pour laquelle c'était un devoir de produire les idées avec toute la force et la chaleur qu'on doit mettre au service de la vérité. Son talent était encore de la conscience. Ces singulières timidités d'une pensée qui s'effrayait d'ellemême se manjuaient visiblement dans son écriture tourmentée, inégale, surcliargée de ratures. Une lettre, des

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notes cparses, une page desliiiéc à la piiblicitr, tout ce qui sortait de sa plume portait rempreinte d'un labeur diflicile, d'un goût inquiet, toujours mécontent de son œuvre, et d'une certaine indécision hésitant entre les formes diverses et les nuances d'une idée. Il v avait de tout cela dans Ozanam quand il était de sang-froid. Mais le travail de l'idée produisait Tenthousiasme, et tous ces embarras disparaissaient ; la parole ou le style devenaient tout d'un coup vifs, inq)étueux; en un instant, tout changeait de face; l'honune trop déliant de lui-même disparaissait dans l'orateur ou dans l'écrivain sur de la vérité.

Tel nous apparut Ozanam, après les incertitudes du début. Les sévéïités de la première heure cédèrent vite à un sentiment d'intérêt rpii passa par des phases successives et devint une sorte d'admiration affectueuse et familière. Nous ne raconteions pas le détail de ces deux années srolaiies (]ue le souvenir d'Ozanam consacre dans notre c(eur. Nous dirons seulement, pour marquer d'un mot l'inlluence (jue le professeur sut prendre sur son jeune auditoire, que plusieurs de nos condisciples juolongèrent leur tempsde collège et s'offrirent spontanément à doubler leur année de rhétorique, dans le but unique de continuer cette douce vie intellectuelle, sous la discipline de ce maître excellent. On ne se lassait pas de vivre avec lui.

Si le caractère de celle étude nous interdit les détails, il nous inqMJse au contraire l'obligation de manpier les grands traits de cet enseignenuMit <|ui nous servii'onl à laii'e revivie la physionomie d'Uzanam. Ce qui donu'nait en lui, c'était une sorte d'art tout spontané mais très efficace, pour éveiller le sentiment littéraire dans des inh'lligences même endormies. 11 avait le secret d'intéresser tout le monde aux choses de l'esprit. Les âmes les plus stériles et les plus glacées s'ouvraient aux impressions do

rnEDERlG OZANAM.

sa parole et sentaient nailre je ne sais quelle» cui'iosilé nouvelle qui les étonnait elles-mêmes. Ces écoliers maussades et grossiers, ces béotiens de collège, qui sont le desespoir des professeurs et la lionte d'une classe, ne restaient pas toujours isolés dans leur indifférence. Ouelquesuns comprenaient, d'autres croyaient comprendre, ce qui était déjà un grand progrès. Cette action pénétrante d Ozanam sur les intelligences les plus rebelles tenait à deux causes principal(>s : W mouvement et l'élévation morale de son (enseignement. 11 avait toutes sortes de prises sur l'esprit. Il le saisissail par la raison, qu'il avait forle et exercée, par l'imagination qu'il avait heureuse, et surtout par une espèce de dialectique socratique, où il excellait, et par laquelle, interrogeant l'élève et le conduisant avec art, il lui donnait l'illusion d'avoir trouvé ce qu'il lui faisail voir. Ces formes variées et dramatiques ajoutaient un vif intérêt à ses lenms, aiguillonnaient la paresse, réveillaient la sonmolenre, et répandaient autour de lui une agitation qui, réglée et dirigée, devenait une féconde activité. Avec lui on aimait à penser. 11 élevait doucement à son niveau les jeunes gens, encourageant leurs efforts, applaudissant de tout cœur au zèle heureux plein d'une indulgente sympathie pour les écarts d'une imagination adolescente ou les échecs d'une intelligence pauvrement douée. Pourvu que l'on fût courageux, il était content; il adorait la bonne volonté. Aucun enseignement, moins que le sien, n'était tourné du côté des succès frivoles. Il ne méprisait pas ces concours classiques, où l'émulation double l'effort et fait produire à un jeune esprit toutes ses ressources. Mais il regardait plus haut et ne souffrait pas que le collège n'aspirât qu'à faire des lauréats. 11 voulait qu'on emportât de sa classe le vif s(>ntiment du beau, qui du reste ne se séparait pas, dans sa pensée, du bien moral. Nul plus heureusement que lui

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n'associa ce double culte. Sans aucune affectation, il donnait à son enseignement un tour austère et grave, il excellait à faire voir que l'idée du bien est la consécration et le couronnement de toute bonne et saine littérature. Et cela, il le montrait sans le démontrer, aimant mieux avoir recours à l'exemple, à la citation, qu'à la Ibéorie, et amenant l'élève à conclure, sans lui imposer la contrainte d'un argument en règle. A Dieu ne plaise que je transforme cet aimable esprit en un prédicateur de morale. Ce serait assurément le bien mal comprendre. Je clierclie à rendre l'impression qu'il produisait sur son auditoire, et cette impression était double. 11 faisait aimer les lettres, mais les lettres nobles, vraiment libérales, celles qui élèvent la pensée et qui ont sérieusement à cœur la grandeur morale de Ibumaiiilé, humaniores litterœ. L'intelligence ne profilait i)as seule à ce conmierce; l'ame tout entière s'y dévoloppait.

11 fallait l'entendre expliquer Virgile. Il fallait le voir tenant à la main un vieil exemplaire des Géorgiques, lisant ce poème tout pénétré du parfum de la nature, s'animent à cette grave mélodie du vers latin, et après les essais malbeureux de quelque écofier inégal à cette grande poésie, reprenant la traduction faiblement ébauchée, rectifiant le sens indécis, condensant le stvle, et ramassant tout l'effort de son intelligence pour lutter de précision avec un beau vers, de grandeur avec une belle image, d'harmonie avec toute celte poésie qui est l'harmonie même. C'était plaisir d'assister à un enthousiasme si naïf et si vrai. Dante lui avait appris à aimer Virgile avec une sorte de piété. Toute son ame passait dans ces improvisations, jetées avfc une verve brûlante sur le texte latin. La traduction appelait le commentaire. Le commentaire d'un vers appelait le commentaire du poème tout enti«'r. L'esprit du professeur, invité par l'à-propos, agrandissait

FRÉDÉKIC OZANAM. jgj,

de plus en plus le sujet; ce qui n'était d'abord que l'exercice d une classe, devenait, par le progrés naturel de 1 Idée et 1 enthousiasme croissant du maître, un véritable cours d'éloquence et de poésie latine. L'histoire vivante passionnée s'y mêlait dans une juste proportion. On sortait enhn de ce cercle puérilement monotone des Épi- ^odes. qui ont trop longlcMups 1-iit oublier le poème lui-même, pour embrasser d'un coup d'œil l'idée fondamentale de l'ouvrage, l'ordre harmonieux des développements, la grandeur simple des détails, cet art incomparable que possède Virgile de rester poète au milieu des descriptions vraies et des conseils savants, poète dans le technique même, et surtout ce patriotisme mâle qui rappelle Rome déjà corrompue à l'antique vertu des champs iout cela exprimé dans un langage parfois inégal, incorrect même, mais toujours vif, saisissant, coloré, sincère surtout et exprimant avec ingénuité le mouvement intérieur de la pensée, tout cela tenait l'auditoire sous le charme, et dans nos imaginations écoliéres, Virgile grandissait à vue d'œil, avec son interprète. Dans la suite j'ai vu Ozanam plus maître de lui, plus habile dans ses effets plus étudié dans sa vive parole. Je ne l'ai jamais vu plus naturellement éloquent que dans ces conférences familières où il se pénétrait de l'âme si grande et si douce de Virgile. Un des plus grands chagrins de ma vie d'écolier un chagrin que la vie d'homme elle-même ne m'a pas fait oublier, est d'avoir pei-du un exemplaire où j'avais noté d'une main précipitée, les plus belles inspirations de cette imagination savante aux prises avec le poète des Géorglques, un Virgile commenté par Ozanam, et dont le prix était infini à mes yeux. Il y aurait eu là des éléments d une étude des plus curieuses, quelque chose sur les Georgiques d'analogue au travail délicatement érudit et plein d'aperçus nouveaux que M. Sainte-Beuve a consacré

ZlO JMIILOSOI'IIIE ET PIIILUSdlMIES.

à VÉnél'Je. Bien entendu que, dans noire pensée, le rapprochement ne va pas au <U'là d'une rerlaiue similitude dans le genre du travail. Les différences entre ces deux esprits parlent d'elles- mêmes.

Un jour, après l'explication d'une des pages les plus simples et les plus vraies des Géorgiques, nous fumes tout surpris de voirie maître s'abstenir de tout commentaire, et tirer silencieusement un petit livre de la poche de son habit, réceptacle habituel de papiers, de notes, ou d'elzévirs microscopiques. 11 ouvrit ce livre et lut. Ce n'étaient plus des vers latins, et c'était pourtant encore la même harmonie puissante, calme, sereine. Ce n'était plus Virgile, même traduit par l'abbé Delille, et pourtant c'était l'inspiration directe de Virgile, c'était une poésie toute virgilienne d'accent, d'émotion; c'était la note des Géorgiques, miraculeusement retrouvée dans une langue nouvelle, mélodieuse, pleine de sentiments et d'images, à laquelle il ne manquait vraiment qu'une chose pour être tout à fait digne du poète romain, la juste mesure. Nous assistions, charmés, à cette vie rusliqiie, racontée depuis la première heure du travail jusqu'à la dernière heure du jour. A la lin de la lecture, je crois qu'un applaudissement contenu éclata. Ai-je besoin de dire que l'austère interprète de Virgile venait de nous lire les Laboureurs, de M. de Lamartine? Le lendemain, qui était un jour de sortie, la plupart d'entre nous revinrent avec un Jocelyn, Ce résultat n'avait pas été prévu par* notre excellent maître, qui se lYit fait, j'en suis sur, un cas de conscience de son enthousiasme littéraire. Pendant quinze jours on ne parla que de Laurence. 0 fragilité des impressions humaines! Virgile et les Laboureurs étaient oubliés.

Je n*ai pas rencontré d'homme qui prît si fort à cœur les grandes choses, la poésie, la religion, l'art, l'élo-

FriKflKFtfC OZANAW.

q.ionce. la pliilosopl.io. Sur uius ces sujcls. il sexnri '>mt avec une verve élevée et sincère. Il meltai^du resie, d.u.s (ont ce qu'il faisait, la grandeur et la f e'e de sa pensée, ne méprisant aucun exercice scolaire et sa chant t,rer parti de tout ce que lui pouvait offrir ie cours d.vm.fie des études classiques pour animer les esprit et répandre par„,i eux, sous les forn.es les plus variées le culte du beau. Il ne ressen.blait en rieu à ces prifes seurs qu,, s-eslln.ant très supérieurs à leur mé.ier e méprisent les délails, et croient compenser leur i;do lence dédaigneuse à l'égard des petits favaux, par la vigueur de I impulsion générale. Mauvais raisonnement La ou le détail fait défaut, l'ensemble n.anque aulsi " tout dans I oeuvre laborieuse de l'instruction, où l'influence ne s obtient, où l'action ne s'exerce qu; par un Bo.n persévérant et une assiduité presque minutieuse 0.anan. le sava.t. et il veillait tout particulièrement â met re en est.me les travaux du genre le plus classique, il est vra, qu .1 nous apprenait à découvrir, même dans qes œuvres u.odesles. des côtés intéressants et nouveaux Il s appliquait surtout à relever les vers latins d'une sorte de d.scr dit où ils étaient tombés, depuis quelque années, dans l'Académie de Paris, et à nous faire Zù que même sous une forme surannée et toute d'imitation .1 y avait encore une naturelle issue pour des sentiments «u des pensées poétiques. Lui-même, autrefois, au col lege. nous savons qu'il excellait à manier celte forme et .{".■ souvent ,1 avait condensé, avec un rare bonheur dans le inetre de Virgile, une poésie juvénile, mais originale et brillanle, dont son ancien maitre, M. Urbain Legeay, un modeste et excellent humaniste, conserve IHcusement anjourd'l.ui les aimables reliques. Même alors, devenu maître à son tour, Ozanam aimait encore cet exercice ingénieux, et plus d'une fois, comme saisi

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d'une sorte d'émulation naïve et charmante, nous le YÎmes, à propos d'une pièce ou d'une tirade incomplète, reprendre l'ébauche de l'élève, s'animer au jeu, et nous rapporter le lendemain quelques vers latins que Vanière ou Santeul auraient signés. 11 appartenait vraiment et de plein droit à cette élite des esprits pour qui nul labeur n'est ennuyeux ou insignifiant, parce qu'ils savent élever les choses jusqu'à eux. 11 trouvait dans chaque œuvre, môme secondaire, un véritable intérêt, parce qu'il y apportait l'intérêt de son esprit si vivant, de son imagination féconde, de sa verve savjiute. Sa vie intellectuelle, si riche de son fonds, et si sérieusement occupée, se répandait sur toute personne et sur toute chose autour de lui.

Avec tout cela, pas l'ombre de pédanterie, l'ingénuité même et l'esprit dans toute sa naturelle vivacité ; car il en avait, et du meilleur, du plus agile à la repartie et du plus gai. On ne l'a pas connu, sous cet aspect de jeunesse spirituelle et riante, dans sa chaire publique de la Sorbonne, où ce qu'il avait d'oratoire dominait et absorbait tout en lui. Et puis, à l'époque où il fut le plus en vue, les douleurs de plus en plus vives, les soucis navrants de l'avenir, les inquiétudes de toute sorte, publiques et privées, avaient marqué leur trace dans cette âme si jeune et qui se sentait déjà en proie à la mort. L'esprit avait encore chez lui, même alors, de vives échappées, impétueuses, franches, souvent éblouissantes ; mais ce n'était plus que l'exception aimable et comme l'intervalle lumineux d'une vie sur laquelle s'étendait l'ombre, de jour en jour croissante ; ce n'était plus d'ailleurs que dans l'intimité que ce charmant esprit osait être libre et suivre sa veine heureuse et gaie ; tout le reste de son existence avait pris un tour sérieux, je dirais presque triste, s'il pouvait y avoir de la tristesse où il y a de la vraie

b onté. Mais à cette époque privilégiée de la vie d'Ozanam, où nous lavons rencontré pour la première fois, et ou sa maturité précoce retenait encore tout l'entrain et le premier élan de la jeunesse, il se livrait volontiers à cette aimable et franche gaieté d'esprit, qui est un rafraîchissement au milieu des études austères. 11 s'y abandonnait avec cette sincérité d'une âme excellente et pure que les fortes douleurs n'ont pas encore touchée, et qui, pleine de la joie de sentir vivre sa pensée et son cœur, laisse, de temps à autre, cette joie de la vie intérieure éclater au dehors. Notre jeunesse surtout, semblait lui rendre toute la sienne; ce savant qui avait déjà publié des travaux considérables, et qui portait de grandes choses dans sa pensée, redevenait, à certaines heures, n«uf et joyeux iivec nous. Il avait le rire si franc, si naturel, la plaisanterie si agréable, si vivement tournée, bien que toujours tempérée par un sentiment exquis des convenances, que c'était un charme de le surprendre en ses douces gaietés. On l'y provoquait, tant que cela était possible. 11 résistait le plus souvent, et l'on voyait que sa conscience, qui était d'une délicatesse extrême, se retranchait alors dans le respect de la règle, dans la sévérité du devoir, et aussi dans la gravité élevée de son enseignement. Parfois il cédait à nos innocentes provoca- Uons; quelque chose agissait alors en lui, soit le charme du beau soleil, dont il était amoureux comme un poète, soit l'in/luence d'un de ces rayons intérieurs qui, sortis du plus profond de l'âme, viennent s'épanouir à la surface ; il fallait l'entendre alors. Que de jeunesse dans cet esprit déjà vieux par la science ! Quelle candeur dans a gaieté, et, par un étrange contraste, quelle finesse dans la plaisanterie ! Candide et fin, c'était bien la manière d'être d'Ozanam, quand il s'égayait, et s'il v a une contradiction, nous la mettons à la charge de la nature, qui

PlIlMJSOnilK KT l'IlILOSoi'IlKS.

avait coiistMvê à OzaïKini la siiiii>li(ilô du m^m^ aii mi lieu des raffinements litti'raires de l'esprit.

Ingénu et bon, il ne faut pas s'étonner s'il était populaire parmi tous les jeunes gens réunis et groupés autour de lui. Je n'ai jamais connu maître plus aimé. La jeunesse allait à lui par d'inévitables symfiatbies. Et ces sympatbies, des deux cotés, étaient fidèles. Parle progrès des années, ses anciens élèves devenaient presque Tous ses amis. On ne se décidait pas à se passer de lui quand on lavait connu. L'intérêt vif que le maître avait excité se reporta tout entier et ardent sur llionune. Nous voulûmes connaître sa vie, son jeune passé, ses succès récents, ses cbances d'avenir, ses modestes ambitions. Pas un d'entre nous qui ne s'associât vivement et de toute son âme, à ses diverses fortunes dans les lettres et dans l'université, b» jour où il obtint, à titre définitif, la succession de M. Fauriel, il sembla à cliacun de nous que cette nomination était la nôtre autant que la sienne, et que nous montions tous ensemble avec lui dans cette vieille cbaire, vaillamment conquise. Ses triompbes étaient à nous. Nous ne nous serions jamais consolés d'une disgrâce du pouvoir ou dune délaveur du public. Ces deux épreuves nous furent épargnées dans sa i)ersonne. Son talent le protégeait naturellement auprès de Pautorité, sa loyauté auprès du public. II trouva partout Paccueil dont il était digne. Ce fut beureux: une injustice aurait brisé ce cœur singulièrement sensible, et d'une délicatesse presque maladive.

Le moment est venu d'esquisser rapidement cette biograpbie trop comte, et où il n'y eut guère d'intéressant que des événements de sentiment ou d'idée.

On ne comprendrait pas tout IbonHue si l'on ne marquait les premières et décisives inlluences qui agirent sur son enfance et sa jeunesse. Le P. Lacordaire, dans

FHÉnÉniC OZANAM.

une page animée, a résumé les traditions domestiques qui eurent une si grande part dans la direction des idées d'Ozanam : « 11 descendait originairement d'une famille juive de la Bresse, convertie par saint Didier, l'an 600 de l'ère cbrétienne. Un de ses ancêtres, Jacques Ozanam, dont Fontenelle a écrit l'éloge, était, au dix-septième siècle, un mathématicien remarquable et un chrétien fort droit. On a retenu ce mot que lui avaient inspiré les querelles théologiques de son temps : « 11 appartient aux docteurs de Sorbonne de disputer, au pape de prononcer et aux mathématiciens d'aller en paradis par la perpendiculaire. )) Le père d'Ozanam, dans une vie trop tôt tranchée par un accident, fruit de sa charité, avait connu des situations bien diverses : tour à tour soldat, négociant, exilé volontaire en Italie, puis étudiant et médecin ; mais autant sa carrière avait éprouvé de vicissitudes, autant la foi chrétienne était demeurée l'ancre immuable où s'appuyait la constance de ses vertus. Il avait abdiqué la guerre au moment où elle lui promettait, dans nos campagnes d'Italie, le prix du sang qu'il avait déjà versé pour la France. Lyon, en lui donnant alors une femme digne de lui, avait imposé à son amour le sacrifice de ses goûts, et huit années d'un travail obscur avaient inauguré les conunencements d'un bonheur qui n'excluait pas le désir d'occupations plus hautes, parce qu'elles sont plus dévouées. Un changement de fortune le délivra du joug. Milan le reçut comme dans un asile que la victoire avait rendu français, mais que la nature et les souvenirs protégeaient contre une présence trop vive d'un maître toutpuissant : et là, plus libre qu'il ne l'avait encore été, on le vit à l'âge de trente-six ans, se créer la carrière qui l'avait fui, et obtenir de sa constance, sur une terre étrangère, le renom de médecin savant, habile et charitable. Quand l'Autriche, après nos revers, eut appliqué à

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