W HIILOSOI'IIIE ET PHILOSOPHES
par la tendance scientifique qu'il a révélée avec éclat bien qu.» sous une forme éphémère. — Cest ce que M. Ravaisson a omis de marquer dans son exposé trop exclusivement criti.iue. Suppléer ù ce regiettable silence ne fut-ce que par des indications rapides, ce sera notre manière de répondre à son jugement trop sévère et de le rectiiier dune certaine manière, en le complétant.
Ine page de pure nomenclature où sont réunis les titres des pnnc.paux travaux historiques provoques par lactivite incomparable de M. Cousin, voilà toute la trace que ce grand mouvement d'esprit a laissée dans le rapport de M. Ravaisson. Lst-cedonc l'onVinal et profond interprète d Aristote qui devait être si bref sur l'œuvre d'un .i grand nombre de ses enmles et de ses imitateurs dans art dithcile et délicat de rectifier ou de compléter par I analyse et par la critique h e.»nnai>saiice de< ^vstèmes'> lit^pins 1824, tout ce qui s'est tenté en Frai.c; sur le^ «liverses parties de l'histoire de la philosophie, s'est faii :^ous I excitation directe des conseils ou indirecte de< exemples de M. Cousin. Ce que Ton ne pourra ravir à son nom. cest 1 honneur davoir le premier, de ce cùié du niiin, appliqué la critique historique aux origines et aux grandes manifestations de la pensée humaine^, d'en avoir explore les sources principales, expliqué et suivi les évolutions diverses, davoir enfin provoqué autour de lui des recherches dans tous les sens, des découvertes dans plu< dun genre, des travaux dont quelques-uns sunl devenus a leur tour des modèles. Jl excitait les autres et s'excitait lui-même dans cette voie. De \k cet édifice perpétuellement accru de son œuvre historique, se produisant nonseulement dans une série régulière de leçons trop tôt interrompues, mais dans un grand nombre d'articles de monographies, d'introductions, d'arguments, dans des fragments sur tous les grands sujets de l'histoire de
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l'esprit humain, dans la traduction devenue classique de Platon, dans les éditions savantes de Proclus, d'Abélard, de Descartes, de Maine de Diran. Autour de lui et sous sa vive impulsion, des esprits distingués renouvelaient certaines pallies de la science. Aristote, les Alexandrins, Leibnitz, Spinoza, Kant, étaient soumis à des éludes régulières, persévérantes. La rigueur croissante de l'analyse et de la critique s'étendait chaque jour sur de plus vastes régions de l'antiquité, du moyen âge, des temps modernes. En dehors n éme de la direction immédiate de M. Cousin, mais non en dehors de son influence, de savantes recherches sur les langues, les civilisations, les philosopliies religieuses de l'Inde et de lUrienl ouvraient la voie aux investigations philosophiques. Des mondes tout nouveaux se découvraient de toutes parts à la philosophie et à l'ethnologie comparées, devant la science française devenue, sur certains points, la rivale de la science allemande.
A la suite de ces conquêtes de l'érudition, la critique philosophiqu>' >'.ivaii« ait d'un pas plus sûr au sein de ces régions nouvelles, où elle avait, sans doute, à recueillir de précieux témoignages, plus près des sources s<iciées de riiistoire, là où la science place le berceau de 1 humanité. Si ce grand travail a été accompli s »ns relâche et avec des résultats considérables, dans les quarante dernière années, malgré la légèreté de l'esprit français et son insouciance pour l'érudition, il faut en faire remontei' en grande partie l'honneur à M. Cousin. En dehors même des travaux qui se rapportent à la philosophie pure, parmi les plus savants dans l'ordre des sciences historiques, nul. depuis M. Guigniault jusqu'à M. itenan. n'a échappé à cette influence. 11 y avait là une belle peinture à tracer et de ce mouvement des esprits et de l'extraordinaire puissance d'impulsion et d'action
de riioinme qui le provoqua et le communiqua autour de lui. Pourquoi M. Ravaisson nous a-t-il envié le plaisir de cette belle page Iustori(|ue?
L'éclectisme, avons-nous dit, est mort en tant que système; mais sous la forme trop particulière et personnelle qui l'exprimait, n'est-il pas aisé de reconnaître une tendance impérieuse de l'esprit humain, qui s'impose aux adversaires de l'écleclisme et qui guidait, même à son insu, le chef de cette école éphémère? Je veux dire la tendance à l'unité, lletrouver l'unité de la loi dans la diversité infinie des applications, c'est l'ohjet le plus élevé de la science, lletrouver l'unité de l'esprit dans la variété infinie et la contradiction apparente des systèmes, c'est l'objet éternellement poursuivi par l'historien de la pensée. Ce fut là, il faut bien le dire, le but que se proposa l'écleclisme : prouver que les contrariétés des doctrines ne sont que les expressions partielles et limitées, diverses par conséquent, des aspects multiples de l'esprit humain.
C'était la foi qui animait M. Cousin dans ses excursions à travers les siècles et les écoles philosophiques. C'était aussi là le motif de sa confiance : « Sans doute nous ignorons l'avenir, écrivait-il quelques mois avant sa mort; mais le passé l'éclairé à nos yeux, et il soutient nos espérances. Happelez-vous quels sont les systèmes qui ont laisse dans l'histoire la trace la plus lumineuse et la plus durable. Ceux-là [irécisément qui ont pris pour devise cette belle maxime : « Dans toute l'étendue de Tunivers, rien de plus grand que l'homme, et dans l'homme rien de plus grand (pie l'esprit. » Telle est au fond, et malgré des exagérations de dogmatisme trop étroit, trop exclusif en apparence, la vraie doctrine qui anime et soutient 31. Cousin. 11 sort une force et une lumière de l'histoire de la philosophie ainsi conçue.
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écrite sous l'inspiration du plus noble amour et de la plus intelligente sympathie pour l'esprit humain, pour sa grandeur persistante à travers ses écarts mêmes et ses chutes, pour son progrès, pour son avenir. Si l'on devine, si l'on sent dans chaque page de cette histoire une conviction ardente et fière, qui ne perd pas de vue le but à travers les obstacles de la route; qui montre dans cette douloureuse agitation de la pensée l'effort toujours récompensé par un progrès, la part toujours accrue de la vérité, même à travers les plus tristes et les plus cruelles négations du moment; la science profitant des objections de ses adversaires, se développant par la contradiction même; enfin le patrimoine intellectuel et moral de l'humanité s'enrichissant de siècle en siècle, s'accroissant d'idées et de sentiments nouveaux, s'étendant de plus en plus à ces parties de riuimanité qui semblaient en être déshéritées, alors la conclusion de l'histoire de la philosophie interprétée dans le sens d'un large et pénétrant éclectisme, c'est la foi affermie dans le génie humain, c'est le dévouement à la doctrine de l'esprit, c'est l'unité de l'esprit affirmée à travers les contradictions de la surface, retrouvée sous le tumulte et l'anarchie des opinions.
Ce n'est pas assurément cette large doctrine que M. Ravaisson a combattue. Il n'en a combattu qu'une manifestation passagère, personnelle et contingente.
Lui-même, comme nous le montrerons, qu'a-t-il fait, dans ce vaste exposé de la philosophie française, sinon pratiquer cet éclectisme supérieur, qui n'est que la tendance systématique à l'unité dans la science et dans l'histoire?
sus
^ La foi philosophique de M. Ravaisson est si solide, elle s'est si fortement emparée de tout son être, qu'en dépit des apparences contraires, il ne consent pas à croire à l^invasion et au triomphe, même momentané, du matérialisme dans la philosophie française." A l'en cioire, il y aurait là une série de malentendus, dont il faut el.ereher la cause, d'une part, dans robscurcissement du sens métaphysique chez quelques savants qui se [»roclnment iiialérialistes, sans savoir au juste ce qu'ils disent; d*autre part, dans les alarmes exagérées d'un spiritualisme superficiel, incapable de discerner, sous les troubles de la surlace et sous les illusions bru van les des mots le mouvement réel des esprits vers la Vérité qui attire la science même h son insu.
Sans partager complètement cet optimisme, et en nous reservant sur le fond de la question, que nous avons eu plusieurs fois l'occasion de traitei' à noU-e point de vue, nous devons au moins rap[»eler les piincipaux motils sur lesquels cette appréciation est fondée Nous verrons là en acte cet éclectisme supériou.-, familier à M. Ravaisson, dans ses expositions et ses interprétations des doctrines, par lequel il essaye, lui aussi, de ressaisir les éléments de vérité dispersés dans la variété des svs ternes, et de retrouve,- cette bu d'unité qui gouv.M-ne^u fond le mouvement de l'esprit Iiumaii, dans ses écarts mêmes et régit ses apparentes C(Mitradictions.
D'ai.rès cette interprétation, lécole positiviste serait tout à lait infidèle à l'esprit de son fondateur, si elle allait ^»W«quer ses tendances propres et se perdre dans 'le "lalenalisme qui consiste à réduire tout aux phénomènes
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sensibles et ceux-ci aux simples éléments mécaniques. C'est là une grossière explication que M. A. Comte, dans la seconde phase de sa philosophie, n'a pas cessé de combattre. 11 s'en est détaché de plus en plus, à mesure que ses vues s'élevaient et s'étendaient. Dans sa première conception des clîoses, le monde ne lui apparaissait que comme un simple amas de faits plus ou moins compliqués, dont les différentes séries ne se pouvaient ordonner entre elles que par la considération de leur complication plus ou moins grande. Dans sa seconde période philosophique, on le voit s'élever à une théorie toute différente d'ordre progressif et d'universelle harmonie, d'après laquelle, outre le détail des faits, il faut quelque chose qui les domine et qui les coordonne.
Ce lut le phénomène de la vie qui répandit dans cet esprit progressif et sincère cette lumière inattendue. « Il comprit, en présence de la vie, que ce n'était pas assez, comme il avait pu le croire dans la sphère des choses mécaniques et physiques, de considérer des phénomènes à la suite ou à côté les uns des autres, mais que de plus, que surtout il fallait prendre en considération Tordre et l'ensemble. » Cette vue nouvelle lui fit saisir l'insuffisance scientifique du matérialisme qu'il définit avec une concision heureuse, V explication du supérieur par Vinférieur. Chaque ordre de phénomènes prépare l'ordre supérieur en lui fournissant, pour ainsi dire, ses éléments, sa matière. Mais il y a autre chose que cette matière, il y a la forme nouvelle qui apparaît, le progrès sur les termes inférieurs. Ce progrès, les termes inférieurs ne l'expliquent pas, puisqu'ils ne le contiennent pas. Donc, c'est mal rendre compte des choses, que de faire comme le matérialisme qui ramène chaque chose à une chose d'un ordre moins élevé. Ce n'est pas le moins qui explique le pluSy c'est au contraire le ylus qui explique le inoins, c'est le
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terme supérieur qui explicjue Yinférieur, et si M. Comte ne parvint pas jusqu'à la suprême explication des choses, il se dégage pourtant du matérialisme en soutenant que c'est dans l'humanité qu'il Amt chercher l'explication et la fin de la nature. Il y avait là un élément de progrés scientifique et comme une pensée de retour vers la métaphysique, (jue l'on regretterait de voir étouffer sous la préoccupation exclusivement empiri(|ue des représentants actuels du positivisme, de plus en plus inlidèles à la dernière pensée de leur maître, à mesure qu'ils s'enfoncent dans les lourdes ténéhres du matérialisme.
Mais le matérialisme lui-même, le matérialisme absolu, celui qui explique tout par la matière seule, a-t-il jamais existé, pourra-t-il jamais exister? M. Havaisson incline à penser que non, et il nous donne à plusieurs reprises les raisons de sa croyance; il les résume en quelipies pages que nous devons résumer à notre tour.
Le matérialisme antique, celui de Leucippe et de Démocrite, prétendait expliquer tout par les éléments passifs des corps, par les seules ligures et situations des éléments corporels; encore fut-il contraint dajoiiier à la matière des mouvements que rien de matériel n'expliquait. Le matérialisme de notre tem|)s prend j^our unique et universel principe une matière active avant en elle de la force. « Ni matière sans force, ni force sans matière, » voilà son axiome. Mais, dès lors, ce n'est plus la doctrine expliquant tout par la matière seule. L'idée de la matière n'est plus celle d'une chose qui se suffit à elîeméme, puisqu'on y ajoute comme un élément intégrant, la force. L'idée pure de la matière serait l'idée de quelque chose qui n'aurait aucune manière déterminée d'exister, puisque cette forme déterminée d'existence n'est j.ossihlé qu'à l'aide de la force. Le matérialisme absolu ne peut ni exister ni même se concevoir.
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Il V a cependant des svstèmes matérialistes. Ou'est-ce donc que le matérialisme relatif de ces systèmes? On ne trouvera, sous ce nom, que des explications incomplètes, insuflisantes, dans lesquelles on fait rentrer, par voie de postulat ou de sous-entendu, l'élément même dont il s'agit de rendre compte et dont l'élément inférieur n'est que la base et la matière, comme l'élément géométrique est pour le physique ou le physique pour le vital, sans que la géométrie explique les forces, ni la physique la vie.
Avec cette explication, le matérialisme s'évanouit. Le positivisme lui-même, ainsi interprété, recouvre un fond jusque-là inaperçu de métaphysique; les doctrines les plus réfractaires à la conception spiritualiste des choses en subissent à leur insu l'attraction secrète et lin iront, on l'espère, par en reconnaître la loi. Toutes, en effet, introduisent dans leur explication des choses un élément qui n'est pas la matière pure, qui diffère de l'élément mécanique : les unes, la tendance au mouvement inné à l'atome; les autres, un ressort caché, un principe latent de spontanéité, une vague stimulation, une aspiration sourde à la vie ; toutes au moins, le princi|>e dynamique, la force, qui n'est pas apparemment la matière, puisqu'on l'en distingue, ne fût-ce que pour l'associer indissolublement à elle. Cela suffit à M. Ravaisson, après qu'il a déclaré que le matérialisme n'existe pas, au sens rigoureux et propre du mot, pour l'autoriser à rechercher, avec une sagacité critique qui n'est pas toujours sans subtilité, les éléments de ce spiritualisme inconscient épars dans les doctrines des principaux représentants des sciences positives (spécialement des sciences physiologiques), et profondément cachés aux yeux mêmes de ces savants, pour qui les découvertes de M. Ravaisson dans leurs domaines et dans leurs propres idées ressembleront souvent, je le crains, à des révélations.
Le niatôrialisme consiste (et c'en est là le vice, l'aberration fondamentale, parfîutenient mise en lumière par M. Ravaisson) à expliquer les formes supérieures de Vùtve par les éléments inférieurs, le complet et le parfait par l'incomplet et l'imparfait, l'œuvre achevée par l'ébauche. C'est au contraire le complet et le parfait qui expliquent l'incomplet et l'imparfait, c'est le supérieur qui explique Vinférieur. « Par suite, dit M. Ravaisson, c'est l'esprit seul qui explique tout. » La science qui ne s'élève pas jusiju'à l'esprit pour rendre compte de la série des foiines du progrès des êtres, de la finalité et de l'universelle harmonie, est une science partielle et mutilée qui ne comprendra qu'incomplètement même les détails, n'en saisissant pas l'ordre, la vraie causalité, la dépendance et la liaison rationnelle.
Jusque-là nous sommes parfaitement d'accord, nous croyons l'être du moins, avec M. Ravaisson. Mais c'est une proposition susceptible d'interprétations fort diverses que celle-ci : « l'esprit seul explique tout » : ot je crains bien que dans l'interprétation de cette formule, dans la déduction de son contenu scientifique, nous ne sovons amenés à des dissidences graves.
Sous forme de conclusion à son raf)port, M. Ravaisson a écrit quelques pages d'un grand caractère philosophique, empreintes d'une vigueur virile de méditation d'une hauteur, d'une sérénité de pensée bien rares dans ces temps troublés de controverses violentes et de fié> vreuses improvisations. Nous ne pouvons négliger entièrement ce qui est la partie la plus originale de fouvrage, cette esquisse d'une métaphysique nouvelle, bien qu'il ne
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puisse nous échapper que c'est seulement de loin et par quelques aspects plus abordables que nous devons ici la laisser entrevoir. Il s'agit pour lui d'opposer aux théories positivistes qui inclinent au matérialisme, comme aux théories semi-spiritualistes qui admettent qu'on n'a de l'âme et de Dieu qu'une simple idée abstraite et générale, une doctrine de vrai spiritualisme.
Cette doctrine, on pourrait la définir par son nom en l'appelant un réalisme spiritualiste. Elle consiste essentiellement à faire de l'esprit la réalité unique, l'universelle substance. Elle a pour principe générateur la conscience que l'Esprit prend en lui-même d'une existence dont il reconnaît que toute autre existence dérive et dépend. Cette existence est son action même, sa pensée, et n'en diffère pas. Cette action spirituelle, cette pensée, celle volonté ne doivent pas s'entendre comme la manière d'être d'un être, comme le mode d'un sujet duquel elles diffèrent. Non; être, c'est proprement penser. Agir, vivre, c'est penser. Notre être vrai est tout action, toute pensée, toute perfection relative. Cette perfection relative se sent elle-même dans la dépendance d'une cause, laquelle est la perfection absolue. C'est même cette perfection absolue que nous sentons, que nous voyons la première, et dont la nôtre ne nous paraît être qu'une limitation. Ce Dieu universel, qui est le bien absolu, l'univers infini, selon une parole célèbre, « n'est pas loin de nous ». « 11 nous est plus intérieur que notre intérieur. 11 est nouSy plus encore que nous ne le sonnncs, sans cesse et à mille égards étrangers à nous-mêmes. Peutêtre pourrait-on dire, en modiliant la pensée de Malebranche, que nous voyons tout en Dieu, parce que c'est en lui seul que nous nous voyons. Notre fond est l'être, la personnalité de Dieu ; s'il y a quelque chose en quoi nous soyons tous identiques, ce quelque chose de plus
profond que toute personnalité humaine ne peut être
qu une personnalité plus Iiaufe et plus eouipléle »
De ces principes sort toute une théorie de la nature Dieu sert à entendre l'àme, et ïùme h nature. L orga* n.sme s explique d'après le type de l'àuie. L'ànie qu'estelle autre chose en effet quun organisme intérieur' C'est d après ce type que nous concevrons tout ce qu'on nomme des êtres organisés^ des choses qui ont en ellesniemes le principe et la fin de leurs mouvements, des choses qu, comma Dieu, coumie l'âme, quoique à un i.iomdre degré, sont /.. cause, ri' elles-mêmes^ des choses enhn qui sont plus ou moins l'analogue des personnes 11 va ainsi à travers les degrés infinis de l'étiv et jusqu'au plus bas échelon où l'analyse puisse en suivre la" décroissance, un principe de vie, très sensible dans l'oi-ganisation sensible encore dans la cristallisation, reconnaissable même dans le phénomène le plus simple de la mécanique, le choc, qui renferme encore la spontanéité. L Idée seule du mouvement implique quelque chose autre que le matériel : tout mouvement est tendance. Ainsi se eoncihe, dans une métaphysique vraie de la nature, Tantiuomie des causes efficientes des causes finales, de la nécessite logique et de la nécessité morale. C'est la vérification de la grande parole de Leibnitz : « H y a de h géométrie partout et de la morale partout ). - « Li nature, s. on néglige les accidents, qui troublent dans une certaine mesure son cours iV-gulier, mais qui, approondis, rentrent sous les m.wnes lois, la nature offre parou un i^-ogivs constant, du simple au compliqué, de i iiaperlection a la perAvtion, d'une vie faible el obscure a une vie de plus en plus énergicp.e, de plus en plus intehgible et intelligente tout ens.Muble. Chaque de^^ré v est une fin pour celui qui précède, une conditicm ou moyen, ou matière pour celui qui le suit. »
MYAISSON.
Qu'est-ce donc au vrai que la nature? Elle est comme une réfraction ou dispersion de l'esprit. L'esprit n'est pas seulement l'universelle lumière; il paraît bien être aussi (M. Ravaissou le dit quelque part) l'universelle substance. Que serait-ce dès lors que la matière, si ce n'est, comme semble l'avoir aperçu Leibnitz après Platon, quelque chose de purement négatif, qui, dans la créature, limite par sa réceptivité imparfiûte la perfection et l'infinité naturelle de la cause?
Et l'acte créateur lui-même, que peut-il être dans cette métaphysique hardie où tout devient esprit? Comment comprendre l'origine d'une manière d'être inférieure à la manière d'être absolue, d'une spontanéité dans la matière inférieure à la personnalité dans l'homme, d'une personnalité relative dans l'homme au-dessous de la personnalité absolue, en un mot, des créatures au-dessous du créateur? Comment cela, sinon « comme le résultat d'une détermination volontaire, par laquelle cette haute existence a d'elle-même modéré, amorti, éteint, pour ainsi dire, quelque chose de sa toute-puissante activité.... Dieu a tout fait de rien, du néant, de ce néant relatif qui est le possible; c'est que ce néant, il en a été d'abord l'auteur, comme il l'était de l'être. De ce qu'il a annulé en quelque sorte et anéanti de la plénitude infinie de son être (se ipsum exinanivU), il a tiré, par une sorte de réveil et de résurrection, tout ce qui existe ».
J'ai voulu, par un scrupule que tous mes lecteurs trouveront légitime, me tenir, dans ces hautes spéculations, aussi près que possible, non seulement de la pensée même de l'auteur, mais de ses expressions; tout est grave en ces matières, et il vient à l'esprit, en lisant ces fornuiles, tant de rapprochements et d'analogies avec les plus hardis systèmes de la métaphysique alexandrine et allemande, que je me garderais bien d'ajouter de mon
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Nous n-nurons pas la prétention ridicule de discuter en quelques lignes des résultats condensés d'un si ' VanJ eflort de méditation. Mais nous voulons du mis L'es Ï devoir de notre probité pl.ilosopliique) marque le noi de dissidence sur le,,ucl nous nous séparons d.. e X et puissant esprit, qni appartient éviJe.ninent i a race des Plotin et des Malehranclie, avec un sentim , ' , o, d
rntdilee de ses principau.v résultais.
r.. t """^ '''' ''''-' a»'il a provocp.éos: Ces.
une réaction a outrance de la métaphysique cont.v I physique présou,ptueuse et envalnssante. On vou tou
laj)nie. Voie, mauitenant qu'on explique tout par l'es pu ou revient à cette conséquence exiessive d la do - U^de Le. n.z, d'après laquelle le corps lui.nén, „", n^^^n^es^ml momentané; la matière «est plus que d 1 esprit aiuort,, de lesprit éteint. Pour le .natéiialire
Sr^ ëth'';" '?'"'"'" spiritualisme, hunatièi^e
voilé I ^ ^"^' "^^ ^' ^''''''' L« pensée, la
>olonte, 1 aiuour, sont au foiid de tout; la natiu-e n'en
on, a tou. leui's degies, ne s'expliquei.t en soiume que
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comme autant de rêfraclions, dans des milieux divei^sement troublés, de l'unique et univei'selle lumièi-e.
C'est à ce point que je sens s'éveiller dans ma raison d'invincibles résistances. J'admets bien volontiers, en un sens, que l'esprit soit univei'selle lumièi-e. Tout ce qui est intelligible dans l'être, même matériel, appartient à l'esprit : il en descend, puisqu'il exprime la raison des choses; il y lemonle, en devenant dans l'homme la science, c'est-à-dire encore la raison. Mais je ne puis consentir à penser que l'espi'it soit universelle substance. Tous les i)liilosophes qui disent, sous des formules valiées, que la matière n'est que le dei'nier degié et comme l'ombre de l'existence spii'ituelle, que c'est de la pensée amortie, une dernièi-e forme de l'espr'it éteint, me paraissent, en disant cela, des poètes plus que des philosophes; ce sont là autant de splendides métaphores qui n'appoi'tent à la raison qu'une obscuinlé ledoublée par l'illusion de la lumière. Eh quoi! au fond il n'y aurait (pi'une substance, qu'un être! Lamatièi'e serait je ne sais quel amoindrisseinent, quelle atténuation, quel l'ésidu de l'esprit! Cet esprit lui-même dont nous avons dii*ectement conscience en nous, et dont M. Uavaisson pi-oclame si hautement la pei'sonnalité, ne sei'ait qu'une limitation de la pei'sonnalité absolue! Que tout cela est étrange, incompréhensible, plus mysléi-ieux que tous les mystères! — On nous dit : La natui'e cntièi-e est une i-éfi-action de Dieu. Soit; mais où est ce milieu i-èfringent dans lequel se brise et se disperse la lumièi-e absolue? Quel est cet élément de divei'sité, Vliétérogène en dehoi'S de la substance universelle, ce mystérieux et iiTésistibîe éléiuent qui déi-oule, pour ainsi dii-e, et dèvelopjie dans la vaiMété du fini, dans les conditions élémentaii-es de la matéi-ialité, dans la division du temps et de l'espace, ce que l'infini concentie dans son unité? On nous dit : C'est une pui-e
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quantité négalivo. Ce n'est là qu'une n.élaphore malhéinatique qui ne signirte guère plus, dans cet ordre de problèmes, que les plus poéliques images
Pour ma part, ces explications si hautes, si subtiles, si étranges, confoudent ma pensée. Je n'ai pu faire ici qu une chose : poser la question. J'y reviendrai ailleurs. -Mais .1 y a deux choses que je n'admettrai jamais, ne pouvant a aucun degré les comprendre : ou que l'esprit soit de la matière qui monte ou que la matière soit de l'esprit qu. descend. Ce sont là. à mon sens, des unités artificiell.'ment obtenues et chimériques. La seule et vraie unité est ce le de la pensée suprême, principe de l'intelligible dans 1 être, réalisant l'unité, non par la diffusion et la noncenlrafon alternatives de la substance, mais par expression de l'ordre dans la variété et la distinction des êtres. L unité véritable des choses n'est pas l'unité de suDstaiice; son vrai nom est harmonie.
Un nouvel essai de philosoplile chrétienne.
11 y a des œuvres (lu'on n'a pas le droit de supprimer parle silence. Qu'on les discute, cela se conçoit; mais l'équité veut «pi'on en pîule. Celles du P. Gralry sont de ce nombre. QueUpie opinion qu'on se forme sur la légitimité scientifique de ses idées, l'oubli affeclé que l'on pratique à leur égard, dans certains milieux pliilosopliiques et littéraires, ressemble à un déni de justice. Voici une série d'ouvrages, considérables par le travail, par la science et par le talent, accueillis, sinon avec une adhésion universelle, du moins avec une incontestable curiosité; vingt mille exenqdaires, répandus en six années', attestent t«»ut le contraire de l'indifférence dans le public éclairé qui lit et qui juge. L'Académie s'est énme du retentissement de l'œuvre; elle a donné à l'auteur une de ses couronnes les plus enviées. Des traductions anglaise et italienne se préparent; une traduction allemande vient de paraître, signée d'un nom célèbre dans les Universités catholiques d'au delà du Rhin. Le succès dans l'opinion
1. De la Connaissance de Dieu, cinq éditions. — De la Connaissance (le rAnic, deux éditions. — Logique, U-ois éditions.
l'HILOSOPHIE ET PHILOSOMIES du dehors neslpas douteux : ,„ais rie,, „V., ,,,.s diffi
Vint con..e; tls ' ri"';.;:'"'''^- " -^ ^»"'' '1"" I" ".et
'"/"o consent à V, oo, 1 r ""'"■ '""■ ^•''"" '^'■'■conditio,, PO.,.. „;.,;;; ^-^^ «7- -' '■'P-.ié..e
-•èussi à rai.. e,„iè.....,,,„ r; ' n,;,.!:" '"".""'••"« olles. Tel g,.o„„e ,|VV..iv,in. • • ''"' l"'"'' '^•"•
''oo..i.,e du iL. :""' '''^""-"'"^*' •■•^•■-^ d..v„ués à la
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que ces o,.,.a,,es .-e, réL.e" S , ' '"'^' '"'«"«««""1 <loua.„.. " f-rS'nttnt. Ses ,dees sont lestées à 1,-,
Nous aul.es, nous narrêlons pas lin,; l -j. passage. .Nous n'adontons n J . f, ''^' "^'"^ '">
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et. puis cette epoqoe, coup sur coup et à des
intervalles de temps très rapproché, il a frappé l'attention du public par des actes éclatants et répétés de fécondité et de vitalité intellectuelles. Sept volumes de hautes spéculations en sept années! Ajoutez-y, depuis plus de trois ans, des prédications de carême, de nombreuses conférences, très suivies par un auditoire d*élite, dans la cha|)elle toujours trop étroite du nouvel Oratoire. Le P. Gratry jjoursuit sa tentative par toutes les voies qui s'offrent à lui. Ceux que sa parole vive, pittoresque et familière n'atteint pas, il va les chercher au loin par le discours écrit. Sa vie est prise par ce double apostolat de la parole et du livre, et, dans chacun de ses actes, il se met tout entier, imagination et science, pensée et cœur. Pour comprendre le prodigieux effort de cette activité philosophique et religieuse, vraiment inexplicable à qui n'en verrait que les résultats, il faut savoir ce que c'est qu'une existence invinciblement possédée par une idée et ([ui rapi)orte à cette idée, son centre et son foyei' unique, toutes ses méditations et ses émotions, tous ses désirs et ses élans, l'incessante aspiration de sa sensibilité et la vigueur d'une volonté tendue sans
relâche.
11 n'est pas croyable combien une idée, par l'effet d'une pareille incubation, devient féconde. Il faut savoir, en outre, que le P. Gratry n'a commencé que très tard à écrire, à imprimer du moins. 11 est arrivé à la publicité dans la plénitude de sa force et de sa pensée, avec un capital considérable de doctrine intérieure et de travail accunmlé. Un des secrets de sa merveilleuse improvisation, c'est sans contredit l'abondance de ce trésor intellectuel amassé pendant trente années de silence méditatif. Ne vous étonnez pas, après cela, que la source s'épanche d'un (lot si libéral. Elle a grossi ses eaux lentement et dans l'ombre souterraine. Quand une fois elle a trouvé
son issue vers le imn' «t „„ . .
elle se verse .v c Z ,o , T " '"" ,"" ^"' •"■"?-«•
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LE p. GRATRY.
volontiers, si l'image n'était pas trop profane, la philosophie du P. Gratry à une tragédie lyrique en trois actes ot à trois personnages. Ses trois actes sont les trois ouvrages principaux qu'il a déjà publiés. Ses trois personnages, ce sont ces trois idées maîtresses. Dans chaque acl'e, chaque idée joue à son tour le rôle principal; mais, dans tous les actes, elles sont présentes ot visibles ; elles se taisent, parfois; mais dans leur silence même, elles remplissent encore la scène.
Notre exposition sera plus claire, peut-être, en s'atlachant à délinir ces idées en elles-mêmes et à les expliquer, qu'en essayant de les suivre dans ces trois ouvrages, à travers la prodigieuse abondance d'effusions lyriques, de prières, d'élans d'àme qui semblent parfois en recouvrir la trace errante et dispersée. Il faut tout d'abord dessécher celte vive et luxuriante poésie pour extraire la doctrine qui circule dans les veines intérieures de
l'œuvre.
L'idée de la science comparée est en soi une grande idée, et le P. Gratry, qui se défend avec insistance d'innover dans la philosophie chrétienne et prétend ne faire que relever dans la science la tradition abandonnée, a raison de dire que cette idée appartient à saint Augustin comme à saint Thomas, à Descartes comme à Leibnitz. Le degré et la mesure de l'application de cette idée peuvent être contestables; mais, à coup stir, l'idée ne l'est pas. Qui pourrait nier la force que donneraient à une intelligence la réunion et la concentration de toutes les sciences spéciales, résumées en une seule? Qui ne sait tout ce qu'il peut y avoir d'analogies secrètes ou visibles entre les choses d'ordres très différents? N'est-ce pas là le principe même de la métaphore qui est une des formes essentielles et nécessaires du langage? N'est-ce pas le principe de tant d'aperçus ingénieux et profonds dans la
science do la nature et dans celle de l'esprit? Retrancher l'analogie de la méthode, ce serait couper une des ailes de rintelligence; se priver des lumières de la science comparée ; se séparer, par exemple, des données de la physiologie dans les recherches psychologiques, ou des exemples féconds des procédés matliémali(jues dans l'établissement de la logique; se mettre en deliore de la vie collective et de l'histoire pour construire solitairement je ne sais quelle science abstraite et vague, sans portée et sans réalité, de l'esprit humain; isoler ainsi chaque brandie de la science des autres branches et du tronc qui les soutient et de la sève générale qui les vivifie, c'est évidemment réduire les ordres divers de la connaissance à l'appauvrissement et à la mort. Se soustraire systématiquement à l'action fécondante des autres sciences, c'est s'aveugler et se stériliser, c'est aveugler et stériliser la raison. M. (iratry est abondant et vigoureux dans le développement de cotte idée. Mais il faut voir comment il la conduit et jusqu'où il la mène : Il y a Dieu, monde éternel, infini, créateur, modèle et loi des choses. Puis il y a le monde des esprits, créé de Dieu à son image ; le monde des corps, image, à sa manière, du monde des esprits et de Dieu. Or, s'il est vrai que les trois mondes se ressemblent dans certaines limites déterminées, il s'ensuit que, dans certains cas aussi, on peut conclure de l'un à l'autre. Il suit aussi, de l'analogie nécessaire des trois mondes, (|ue, quand la science a décrit, par exemple, le monde visible des corps, piis en lui-même, elle doit aller plus haut, et comparer ce monde au monde invisible des esprits, puis les deux mondes à Dieu. Les trois lumières doivent s'unir, celle qui vient de Dieu, celle qui vient de la nature, celle qui vient de l'homme. Et le P. Gratry n*entend pas dire, qu'on le remarque bien, que les trois sciences, correspondant aux trois
LE p. GRATRY.
mondes réels, s'acbèveront chacune à part et se rapprocheront ensuite. C'est là une voie factice, selon lui et en tout cas trop lente. Il faut dès l'origine chercher la science comparée des trois mondes. Il faut les fiire marcher de fiont sur autant de lignes parallèles qu'il v a de sciences spéciales : théologie, métaphvsiq.ie, géométrie physique, physiologie. C'est ce puissant accord, total ou partiel, qui, d'après le P. Gralrv, inspire les génies créateurs et les immortelles découvertes du dix septième siècle. C'est cet accord, raffermi et rétabli, qui peut nous donner un nouveau grnnd siècle philosophique Le P. (.ralry applique sans relâche son idée; sa psvchologie n'est autre chose qu'une étude étrangement hardie de I âme comparée à Dieu et comparée au corps- l'âme trinité créée, laite à limage de la Irinité incréée- le corps, image visible de l'âme, trinité matérielle- trois puissances dans l'âme, trois termes de la vie immatérielle, trois fonctions psychologiques, phvsiquement représentées dans le corps, suivies dans les derniers mystères de leur union et de leur mutuelle pénétration L'ouvrage s'achève par une tentative plus hardie encore' la psychologie comparée à Tastronoinie, le développement d'une âme comparé au développement d'une étoile les trois phases de la vie de l'âme comparées aux trois zones du ciel. Jamais la science comparée ne s'était portée ni si loin ni si haut.
La seconde idée maitresse, chez M. Cratrv, c'est la distinction des deux degrés de V intelligible 'divin II ne s'agit pas seulement ici d'une question de haute métaphysique, mais (lune question de logique. Les idées mères de la doctrine du P. Gratry ne sont pas seulement les éléments d'un système, ce sont les procédés d'une méthode savamment organisée. La méthode et lesvstème se pénètrent chez lui et s'unissent à tous les degrés.
tm
PHILOSOPIUE ET PIIILOSOPIIES.
Chaque donnée du système s»» tr.msfornie en un procédé nouveau d*acquisilionou de développement de la science. Qu'est-ce donc que ces deux degrés de fintellitjibir divin? Kiilendons-nous bien sur le sens du mot et sur la portée de l'idée qu'il ex[nime.
Ici encore, le P. (iratry. qui se délie de l'oriiriiialité de sa pensée comme de s«>u MM'rcl jjéril, a soin de >\'nlourtr des plus graves autorités. Platon. Aiisloh» lui-même, saint Aiiirustin, saint Thomas: il choisi! >♦>> te\l»'s avec un art inlini. il traduit aviv feu. il inlerpréli> aviM* uik* conviction ardiMile et liriit par* langei* à son opinion cc> princes des philosophes de l'antiquilé et des teujps modernes, convaincus d'avoir clairement aperçu cetle doctrine ou de l'avoir tout au moins manifestement pressentie. El toiit cela avec une science incontestable et une inconlestable liorme foi.
Saint Thomas lui ftiurnil rexpn^ssion de sa d»»cliine : Dnpit'r vfrîl(u dirinonim inteîligihdiiim. Il y a deux orrht's de vérité dans la science i\y^> choses diviiu's : un ordr»' de vérité vue dans notre es|oil qui la n'cmi. un ordre (ie vérité vue à sa source, en l»ieu même qui la doinie. La lin naturelle de la raison, c'est la vue indirecte, spéculative et abstraite de la vérité qui est l>ieu;la fin sui'oaturelle de la rai>on con>iste dans la vue «lirecte, immédiate, de I>ieu. Lumière naturell.». lumière suiaiaturelle. loul e-l \'\. L'une, donnée par le proeédé lallormel ; l'autre. où l'on parvient seulement luir la foi et la révélation. La raison, en voyant le fini, voit la limite de lélre, l'absence de rétre {dein et absolu. «»t, par contn«>te, elle nomme et regrette l'intîni. (''est là son rôle et sa grandeur, t^ettc idée rationnelle de [tieu.ou.ce qui est la même chose, lensemble des idées nécessaires de la raison, c'est donc surtout la vue de ce qui manque à l'iiomme. une image de Dieu pai* défaut, par privation et par regret. Il reste, après cela, à
LE P. GRATHY.
la raison une dernière démarche à faire. Après avoir conclu JH démontré que Dieu existe, elle doit travailler à voir l^'i'Hi. Il faut qu'elle se retourne tout entière de la caverne de Platon >ers le foyer direct de la vraie lumière, et des Idées ahsi.aites, ond.res divines, vers l'être réel et vivant L est la un nouvel et plus haut état de notre âme c'est la trausjWmation de l'homme, c'est ce degré supérieur de iuitelhg.ble divin, que saint. Augu.-.tin et saint Thomas nomment la^fm der.iière de la raison et que pressentait Haton, lorsqu'il parlait du deriiier tenue de l'ascension dial-Ttique. qui consiste, selon lui, à voir le souverain hien lui-même eu lui-même. Cette dernière démarche de la raison n'est possilde que par la grâce.
Ainsi, voilà qui est bien entendu. La lumière naturelle ne montie pas Dieu, ni l'essen. .• des choses; mais seulement les luis, ri<lée de Dieu abstraite, la ressenddance seulement et l'image de Dieu dans le miroir des créatures. Notre esprit, arrivé là, d.-iiv encore et veut voir immédiat.'ment ce dont il connaît lexist.nce. Il n'arrive à l'imniéd.ate et directe connaissance de Dieu que par un don surnaturel, la foi.
A ce degré de l'intelligilde divin correspond un degré supérieur de la science et i\u génie, ce qu.' M. Gr;drv appelle les vertus intellectuelles in^pùées, puissance toute nouvelle d'intuition, capacité jusque-là inconnue d'inspiration, source inépuisable, non pas seulement dans l'iudre moral d'héroïques actions, mais dans l'ordre purement mtellectuel de poésie, d éloquence et même de science. Ici, la logique ordinaire s'arrête. La philosophie, selon M. Giati y. peut tout voir et doit tout voir en Jésus-Christ, et en Jésus-Christ crucifié. La croix devient, non seulement la source de toute sagesse, mais aussi de toute connaissance, non seulement l'objet des contemplations siuntes, mais un moyen intellectuel, une méthode, la voie
droite, la vraie méthode de la science, niêthodo à la fois morale, logique, géométrique. La science totale ne saurait naître, dit expressément l'auteur, que dans l'âme sacrifiée et devenue conforme au Chiist par la mort volontaire; dans l'àme qui, par la [)ratique morale et intellectuelle de la Croix, sail retrancher lout ohstade au retour à Dieu, à partir de toute impression, de tout mouvement d'esprit, d'àme ou de corps. C'est ce qu'il appelle le cœur de la science, organt» des grandes découvertes et des illuminations du génie humain. C'est ce cœur delà science, celte inqiulsion d'un acte de foi, qui, avec Ke|)ler, a créé l'astronomie et contemplé l'œuvre de Dieu, dans le ciel visible ; ((ui, avec Colomh, a vu [mur la première fois la terre entière, qui a déi^n^é l'idée de l'infini par le travail successif des saints, des mystiques et des théologiens, qui a créé enfin, avec .Newton et Lcihnitz, le calcul infinitésimal, levier univci>el des sciences de la nature visible: c'est lui qui agit tous les jours, dans chaque invention, dans chacpie conijuéte du génie humain, souvent, il est vrai, sans (pion puisse apercevoir le lien ([ui rattnclie ce mouvement des sciences h son point de départ mystiipir, à l'impulsion initiale qui l'excite et le pousse en avant. M. Gratry ne recule pas même devant le mot qui traduit le [dus nettement son idée. Il appelle cette forme nouvelle de la science, ce germe de toutes les granJes inspirations, la u^ietice infuse.
Toutes ces idées semblent s'écarter considérablement des habitudes de la science laïque. Il y a un point par lequel M. Cratry s'en rapproche, c'est sa théorie de l'induction, qui, bien que très nouvelle à certains égards, nous ramène dans un ordre d'idées plus familier, sur un terrain plus spécialement i)hiloso}ddque. Nous devrons nous borner à de rapides indications, sons peine de nous jeter dans l'iolini, bien que, de toutes les théories de
LE P. cn.URY.
M. Gratry, ce soit celle qui ail donné prise au plus çrand nombre de malentendus.
Voici, je crois, dans sa dernière précision, ce que M. Gratry a voulu établir par sa théorie du procédé inductif, sujet principal de la lo(fique. Il v a deux procédés nécessaires de la raison, toujours les mêmes partout où on les emploie : le syllogisme, qui procède par identité, et qui tire d'une définition tout ce qu'elle contient; Imduclinn, qui procède par voie de transcendance et s'élève à un |)rincipe non contenu dans son point de départ. C'est l'induction qui trouve et pose les majeures que développe le syllogisme. L'induction peut s'appeler aussi procédé dialectifjue; le caractère connu de la dialectique et de' l'induction étant de s'élever au-dessus du point de départ. Ce procédé est-il scientifiquement légiiinie? Oui, répond le P. Gratry. Plus fécond que le syllogisme, il est aussi rigoureux que lui. Et afin de prouver la légitimité scientifique de ce procédé fondamental, il nous le montre, aussi bien que l'autre, organisé dans les mathématiques! ou l'on en peut saisir les lois et constater la nature. Le seul fait du calcul infinitésimal, expliqué et interprété, démontre la valeur et la portée de ce procédé. Or ce fait ne conclut pas seulement pour les mathématiques, il conclut aussi pour la philosophie. Il ne peut v avoir en effet idusieurs procédés logiques différents, selon que l'esprit i^aisonne en philosophie, en géométrie ou eu phvsique. Ce sont les mêmes procédés au fond, et il n'y en' a que deux : le syllogisme et l'induction. Il v a une lofiique générale qui s'applique à tout. Si donc leVrocédé inductif est valable en géométrie, il sera valable partout, et particulièrement en théodicée, où sa légitimité a été souvent contestée. Qu'on appelle ce procédé infinitésimal, dia leclique, induclif, selon qu'il s'applique à la géométrie, à la métaphysique ou à la physique, au vrai, c'est toujours
•Il
îi'
Je même : tous ces noms se valent et sont logiquement synonymes. Sa nature ne change pas dans la variété de ses applications.
On a accusé M. Graliv d'avoir voulu démon lier l'existence de Dieu par le calcul infinitésimal. Il s'en défend avec une vivacité, révoltée par l'absurdité même de l'opinion qu'on lui prête, il n'a rien voulu de semblable.
Montrer que le procédé fondamental qui s'applique aux preuves de l'existence de I>ieu, s'apj)liquc avec une rigueur incontestée au calcul infinitésimal, voilà tout ce qu'il a enli'ei)ris. Ce n'est pas Dieu qu'il |)rouve de cette manière-là, c'est la valeurd'un procédé logique qu'il 'éprouve.
Eidin, on a soutenu qu'il prétendait inventer une preuve nouvelle; de rexislence de Dieu. Encore une inqmtalion ((u'il rejelle. Il déclare que cetle tentative serait puérile : loin de vouloir compléler les démonsi rai ions déjà connues, il les déclare loules bonnes. Seulement, il s'efforce démontrer que toutes inq)liquent le procédé dialeclifpie, et de les ramener à l'induction qui les }M)rle, les soutient el les féconde toutes.
Sa lliéorie de l'induction se termine et se C(tnsacre pom* ainsi dire elle-même, par une réfutation du panlluisme de Hegel, doni nous aimerons à faire ressortir la brillante el vigoureuse nouveauté.
.\ous nous sommes tenu aussi près que possible de la pensée de l'auteur. Xou^ croyons l'avoir fidèlement saisie et fidèlement expiimée. Nous la jugerons librement, sans endissinmler ni l'originalité et la grandeur, ni les péiils el les inévitables laeunes.
Nous n'avons touché, dans notre exposition de la philosophie du r. firatry, que les points culminants sur lesquels nous voulions retenir les regards de nos lecteurs. .Nous n'osions pas assez piésumer de l'attention publique pour l'inviter à nous suivre dans le développement de ces hautes spéculations de méta])hysiquc religieuse. Notre eritique devra également se borner à des impressions bien rapides, à des jugements bien eouits, à des résumés plutôt d'inqjressions et de jugements. Sinrérement, nous ne regrettons pas, en cette occasion, la contrainte où nous sommes d'être inconqdet. En face de cetle œuvre, considérable déjà par le nombre des volumes publiés, mais plus considérable encore par le nombie de questions qu'elle embrasse et d'idées qu'elle agite, le péril est pour la critique de perdre de vue les grandes lignes, l'aspect général, et de ne produire dans l'esprit du lecteur que désordre et confusion. En tout, mais particulièrement ici, il inqjorte de saisir le [)oint de vui; le plus large et le mieux éclairé, et, une fois saisi, de s'y tenir. Il faut oser faire, sans |)ilié, le sacrifice du détail; la clarté est à ce prix.
Avant d'apprécier l'ensemble de la doctrine, on nous permettra de dire un mot de l'écrivain. Je ne doute pas <|ue la physionomie particulière de son talent n'ait été pour beaucoup dans la forlune de ses idées. D'ailleurs, n'est-ce pas une curiosité bien légitime de la critique moderne, qui cherche à découvrir derrière le livie riionune, et qui aime à saisir dans le style d'un auteur la faculté propre, le mouvement spécial de sentiments et
232 I1IIL0S0PIIIE ET PHILOSOPHES.
d'idées, riiabilude dïime dont il est Tcffet extérieur et visible?
Je ne crois étonner personne en disant que M. Gratrv est un écrivain des plus distingués. Je laisse ici toute considération de sysiènie, pour ne m occuper que du tour particulier, de la forme littéraire de ses idées, et il n'est |)as malaisé de voir que ce tour, cette forme portent l'empreinte de la plus vive et souvent de la plus heureuse originalité. Ce style passionne et fascine. 11 passionne par lardeurdu sentiment qui l'inspire et dont il communique au lecteur la flamme coatagi.uise. Il fascine par sa splendeur et sii hardiesse, par l'audace soutenue de son élan et leclat inusité des images. Est-ce un style théologique? Non. Scientifique, philostiphique? Non. Purement poétique? Pas davantage. Il n'est rien de cela exclusivement et il est tout cela à la fois. Au creuset de cette intelligence ardente, toutes les formes diverses de la pensée et de la science se sont fondues dans une forme unique», rl'une trempe rare et singulière, dans un métal d'un indissoluble alliage, véritable airain de Corinthe, tout frémissant encore du feu divin de l'enthousiasme et de la foi. C'est sans contredit ce mélange d'imagination, de piété et de science qui donne au style du P. Grntry s(ui accent et son caractère. Jamais, avant lui, l'irnagination n'avait connu à ce degré l'ivresse sacrée de l'idée divine, jamais la science ne s'était, portée d'un bond si brus(|ue dans les plus hautes régions de la pensée mystique, jamais la foi n'avait cherché les analogues de ces mystères si loin et si avant dans la physiologie et la géométrie. Par instants, une îiride formule se ti'anstigure en une grande loi religieuse ou morale, le lyrisme envahit la théorie du svllogisme, la froide logique ressemble à une prière, les malhématiqùes éclatent en effusions; et tout cela, qu'on le remarque, sans effort, sans parti jpris, par le pur effet d'une longue
T'E P. GUATRY. 533
j;abilude intellectuelle et du mouvem'ent intérieur de I ame. 11 n y a pas là de l'art; ce mot s'appliquerait bien niai a la vive spontanéité de cette parole que porte, que soutient et qu'anime un souffle ardent. Non, il n'y a nas dart, mais il y a là, à coup sûr, un des plus curieux eiiiperaments de style qui puisse s'offrir à la psvchologie littéraire. A coup sur aussi l'effet est grand, parfois irrésistible et^rodigieux. Le P. Gratry a d'incrovables bonnes fortunes d expressions et d'idées. On voit abonder, chez It>i, des métaphores d'un bonheur inouï, des images éblouissantes de vérité, des mots qui excitent en vous eoinme une sensation de lumière vive; il a, par endroits, le Iran de feu qui ravit l'âme et illumine riiorizon. Je défie le sceptique le plus radical, pourvu qu'il soit encore sensible au beau, de lire telle page que je pourrais citer (le la Connamance de Dieu, sans qu'il sente briller et iressa.ll.ren lui quelque chose d'inconnu, qu'il appellera s II veut, son dernier Vève, mais qui du moins lui aura donne, pour un instant, l'hallucination du divin
Ne vous étonnez pas, après cela, si la veine d'or se prodigue et si l'abondance même de ces dons amène eomine toujours, l'involontaire abus. Il est trop A^cile en yonio de prendre ces riches natures au piège de leurs qualités. H serait trop aisé de relever ici et là des subtibles étranges, des excès d'ingéniosité raffinée, des reneontres d'analogies bizarres, des entraînements de parole qui excédent visiblement la pensée. Un puritain littéraire s offenserait, sans nul doute, de ce luxe d'images trop peu •nenagé, comme il arrive chez tous ceux auxquels ce Uno ne conte rien. Il se plaindrait aussi du retour fréquent des mêmes idées, presque dans les mêmes termes, si l'on "e savait pas que c'est là un heureux défaut chez l'écrivain qui veut imprimer de vive force sa pensée dans l'intelhgence réfractaire d'une société ou d'un siècle 11
né
PIIILOSOPIIIE ET I»IIILOSOrilES.
signalerait onfiii un trop grand emploi de certaines formes empruntées au langage le plus technique, et qui, au lieu de varier le style, lui inlligent parfois une sorte de monotonie dans la singularité. 11 y a trop de foyers concentriques ou excentrif/iteSy trop d" ;;t>/rt/t/É'', trop de fluides e.rpliciles et im])liclle.^, d'ellipses et de paraboles, dans la description des ()lus délicats rnyslrrcs de la vie psychologique etuKU'ale. La géométrie et la physirpie abusent du droit qne leur donne si bien M. Gratry d'être aimables, s[)irituelles, éloquentes, lyriques. Mais M. (iratry me répondrait (pie ce (|ui est, à mes yeux, un défaut littéraire, est une condition niénje, une loi philosopliique de sa méthode, un inévilalile pnKluit de la science comparée. Kl ici je m'aperçois qne je touche au système. Ce n'est jamais qne par une abshaction violente qu'on parvient à considértM' le stvle d'un écrivain aussi sérieux en dehors de sa doctrine. L'expression, chez lui, procède trop directement de sa pensée, pour n'y pas ramener sans cesse la critique qui s'amuse aux formes de l'art. Hevenons donc au système et ne le (piiltons plus.
Certes, l'adversaire le plus déterminé des idées du P. Gratry nefiourra nier qu'il y ait de la grandeur dans sa tentative. Le philosoi»he du nouvel Oratoire ne se propose rien moins (si j'ai réussi à pénétrer dans le c<eur même et dans l'intimité de l'anivre) (\iu* de tracer une large escpiisse et connue un crayoïi de ce que pourra être un jour la philosophie chrétienne, vaste oriianisme vivant, ins[)ii'é de l'esprit divin, dans l'ample sein duquel toutes les sciences, réunies «t concentrées, trouveront leur loi snpi'ênie et leni' haute unité. Cet idéal sublime d'une science universelle et unitpie, science humaine par Finfinie complexité des connaissances naturelles, science divine par l'inspiration, n'est réalisable, selon lui, que par trois comlilions, trois procédés, qui constituent sa
méthode propre : la comparaison assidue des sciences entre elles, rapprochées sans cesse les unes des autres par toutes leurs affinités possibles ; l'acceptation définitive par la raison du (\co;vè supérieur de Yintelligible divin, et la prati(|ue complète de la lumière surnaturelle; enfin le procédé inductif bien compris dans son essence métaphysique, qui est, selon M. Gratry, la dialectique même, l'évolution du sem divin; procédé fondamental de l'intelligence humaine, légilinu' par l'autorité de la plus haute géométrie, qui a su le tourner à son usage, et doué dans la philosophie religieuse d'une incalculable fécondité.
iNons aurions bien des réserves à faire sur la manière dont se dév(doj)pent ces divei's procédés dans les œuvres, si intéressantes et si curieuses d'ailleurs, on M. Gratry nous en montre les apjjlications et les résultats. Nous ne pouvons mallieureusemenl indiquer que (î'un trait l'idée et la marche d'une discussion dont le détail nous mènerait trop loin.
Ce n'est ni l'ampleur, ni l'élévation, ni la beauté de la conception généiale du P. (natry, que je mets en doute, c est la possibilité scientifique de la réaliser, liien n'est plus légitime a^snrénnMlt, pour un savant chrétien, que (ras[)irer de tontes ses forces à cette vaste organisation de toutes les sciences, scnis la discipline permanente et Tnispiration visible de l'idée religieuse dont il est pénétré. Mais cette unité rêvée des sciences au sein de la foi qui en inspireiait les conclusions sans en altérer le caractère rationnel, celte idée d'une philosophie religieuse mêlant les deux lumières, la lumière naturelle et la lumière révélée, sans cesser d'être une science positive, tout cela est-ce autre chose qu'une magnifique aspiration? Ce sera toujours la marque d'une puissance intellectuelle très laie d'avoir tenté cette entreprise, je dirai même de
l'avoir paitielleinent réalisée. .Mais n'y n-l-il pas au fond de la conception même quelque secrète impossibilité, quelque grave difficulté tout au moins qui, par instants, paralysera le plus vigoureux effort pour constituer la science rêvée, voulue, la science totale? Celte science, elle sera, ditesvous, à la fois divine et humaine, infuse et acquise. Peutelle être à la fois ces deux choses si dissemblables? La science humaine a sa forme qu'il faut accepter sous peine de renoncer au bénéfice de cette autorité particulière qu'elle confère, et qui, dans son domaine propre, ne se laisse échanger contre aucune autre. Elle a ses conditions inqM-escriptibles, qui ne sont que l'expression même de sa naline logique.
Celle forme et ces conditions, pourrez-vous les maintenir inHexiblement au contact peipéluel de la lumière révélée? Observerez-vous toujours la salutaire lenteur des procédés scient iliques? Hésisterez-vous longtemps aux sollicitations du mysticisme, toujours si impatient de conclure et précipité par son irrésistible élan vers le terme entrevu de la route? Par la force des choses, vous verrez bientôt le côté surnaturel de cette grande philoso- I»hie se dilater au préjudice du côté rationnel , de plus en [dus réduit; vous verrez la partie divine et inspirée absorber la partie humaine et scientifiquement acquise. Voilà les périls que je prévois. Ces périls, je n'affirme pas qu'il soit impossible de les éviter. Mais, je le crains, en voyant que M. Gratry lui-même avec sa grande intelligence philosophique et son expérience consommée des sciences, n a pas réussi à les éviter tous.
Le mysticisme, voilà sans contredit la tentation permanente du P. Gratry. C'est son charme, je lésais; c'est lemyslicisme qui inspire cet imprévu d'éloquence, ce feu «lu senliment; c'est lui qui soutient cette transcendance d élan sur les hauteurs de la pensée; c'est lui encore qui
donne à ce puissant esprit la grâce attendrie et les délicatesses secrètes. Mais c'est le mysticisme aussi qui vient . se jouer à chaque instant autour de la pensée scientifique et l'attirer dans les pièges de l'analogie aventureuse ou (le la conclusion prématurée. De là vient notre grande, notre unique objection contre le P. Gratry. Dans ses «euvres, même quand le fond est scientifique, en général la forme ne l'est pas assez. Parfois même, c'est le fond de 1.1 pensée qui cesse trop visiblement de l'être. L'enthousiasme de l'idée divine possède l'auteur et l'entraîne pardessus des intermédiaires nécessaires. L'impatience des grandes vues est plus forte, chez lui, que la résolution la mieux arrêtée d'être méthodique. En tout, il n'attend pas assez et il est trop pressé de conclure Dieu.
Certes, il y a du scientifique, il y en a beaucoup chez le P. Gratry; mais cet élément scientifique s'altère trop souvent sous l'action secrète de l'idée préconçue. Ce serait une œuvre bien délicate, mais non impossible assurément, de marquer le point d'intersection où la science et le mysticisme se rencontrent dans ses œuvres. Chacun (les éléments de son système, chacun des procédés de sa méthode a deux phases, si je puis dire, et comme deux degrés de développement. Le point de départ, l'idée première du procédé, contient une large donnée scientificpi.». Mais, dans l'application, cette donnée change de caractère. De scientifique qu'il était d'abord, le procédé devient irrérusablement mystique.
Est-il besoin de fournir quelques exemples? Il suffi!, pour s'en convaincre, d'ouvrir ses livres. Marquons ])ourlant en quelques mots l'action réciproque; et la part de ces deux éléments, le scientifique et le mystique, dans les théories fondamentales des deux degrés de l'intelligible divin, de la science comparée et du procédé dialectique. >ious ferons au P. Gratry les plus larges concessions qu'il
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nillOSOPHIE ET riîILOSOIMIES.
nous S(»ra i)Ossil)lc. Mnisloulc notre sym|)alliio ne pourra nous décider à franchir la limite où la méthode peid son <aiaclére positif et cède visiblement au vertige des belles hypothèses.
Ce qui est scientifique dans la théorie des deux degrés de rintcllinihle divin, c'est tout d'abord la pleine et entière allirmation du [jremier dejjré de l'iidelligible, la reconnaissance explicite de la lumièr*' naturelle et de ses droits. Suv ce point, vo serait (cuvie aisée (pu» d'éla- Idir l'orthodoxie philosophique du P. (Iratry. Ou aurait mauvaise grâce à se prévaloir de <pielque phrase égarée contre l'ensemble de la doctrine, (pii poj le très clairement témoignage en faveur de la rais(Mi et de sa puissance [uopre. M. Gratry doit éti-e au moins un scmi-})éla(/ien aux yeux i\u V. Venliua. Xous le félicitons vivement de mériter cet analhéme pour- avoir lejeté nettement toute afiinité d'idé»- avec la secte du traditionalisme contemporain, «pii suj)prime la raison au profil de la révélati«Mi et fait du chrétien, comme le disait Ilosmini, une espèce nouvelle et vraiment inconcevable d'animal puiemeni sensitif, sur lecpiei on aurait on ne sait comment, enlé la foi. Ce (pii est encm'e sfieiitili(pie, dans celte théorie, c'est l'idée du passage de Tesprit au second degré de l'intelligible divin, le degré du surnaturel. Celte idée se fonde sur un fait |)sychologique des plus inctndeslables, l'insatiable désir «préprouve la raison d'aller [)lus loin (|u'el!e ne peut se |)orler elh'-méme. ce tourment divin de l'intelligible suprême, si profondément ressenti |»ar Maine de Biran, si admirablement déciit par M. Cratry, et qui amène l'âme inquiète, lassée de ses agitations dans le vide et des contradictions humaines jusqu'à l'horizon où commence à poindre la lumière révélée. In lail |)sychologique est un fait, et, à ce litre, il réclame sa place dans la science; d'autant que ce fait est d'une na-