DANS LA FRANCE DU XIX* SIÈCLE
Le culte se modèle sur le dogme et se développe ou déchoit avec lui comme le corps avec l'Ame, comme le langage avec la pensée. On ne le crée pas à volonté dans un but préconçu, si louable et si utile qu’il puisse être. Quand il ne jaillit point spontanément de la foi comme une eau vive de sa source, il a cessé d’exister et n’offre plus à nos yeux qu’un vain spectacle, comme la fameuse procession de la Convention nationale le jour où elle inaugura le culte de l’Être-suprême, comme les offrandes de fruits et de fleurs déposées par les théophilanthropes sur les autels profanés, ou comme ces messes pompeuses célébrées encore aujourd’hui avec le concours des célénrités du théâtre, à l’occasion du mariage ou des funérailles de quelque grand de la terre. Refusez, par exemple, à la prière toute efficace sur la volonté divine, toute influence sur les destinées de l’homme ; répandez cette conviction qu’elle n’est qu’une forme de la méditation ou ne doit être qu’un auxiliaire de l’enseignement, aussitôt l’on cessera de prier, ou plutôt, en dépit de vous et de vos doctrines, on priera, on pleurera aux pieds du souverain de l’univers, on demandera grâce et secours « au Père qui est dans le ciel. » Tant qu’on ne pourra pas adresser avec justice à l’humanité entière le reproche qu’on faisait à Fontenelle, tant qu’on ne lui aura pas donné un cerveau à la place du cœur, la prière et la foi auront en elle une source intarissable. Or, la prière et la foi c’est l’essence même de la religion. Sans doute, le caractère immuable que s’attribuent les religions dans la persuasion où elles sont qu’étant l’œuvre de Dieu, rien ne manque à leur perfection, ce caractère ne les empêche pas d’avoir leurs révolutions et leurs retours, autre-
LE RATIONALISME RELIGIEU
ment dit, leurs réformes, leurs époques de progrès tout comme les philosophies. Ainsi il y a loin de la loi des patriarches à celle de Moïse, de la loi de Moïse à la doctrine des prophètes et à la foi de l’Évangile. Progrès ou non, l’Église primitive ne ressemble pas à celle du moyen âge, ni l’Église du moyen âge à celles qui ont été fondées au xvi' siècle. Oui, mais c’est la foi ellemême, non la raison, qui a développé, transformé ou réformé la foi. La religion a suffi à ses destinées, sans appeler à son aide une puissance rivale. Luther, Calvin, Mélanchthon, pour ne parler que de ceux-là, étaient des théologiens, des chrétiens fervents et même fanatiques, non des philosophes. On sait comment le théologien Calvin a traité le philosophe Michel Servet. Des philosophes qui ont réformé une religion et qui ont réussi dans cette entreprise, qui ont conquis à leur œuvre l’adhésion des masses populaires, l’histoire ne nous en offre pas un seul exemple.
Qu’est-ce donc que ce rationalisme que nous voyons aujourd’hui en Allemagne, en Angleterre, en France, en Hollande, aux États-Unis, envahir avec audace toutes les églises protestantes? Ce ne sont pas des philosophes qui se constituent en réformateurs de la théologie, ce sont des théologiens, des ministres de la religion qui, grâce à l’usage du libre examen, poussent la réforme des croyances religieuses jusqu’à ne plus laisser aucune distance entre elle et la pure philosophie. Ils ont beau répudier le nom de philosophes, ils le sont par le fait et ne peuvent pas être autre chose; mais ils le sont d’une manière inconséquente. Ils établissent que l’Évangile est un livre comme un autre, c’est-à-dire une œuvre’ humaine, composée à différentes époques par des