‹ Philosophie et religionChapitre 106 sur 128 · DANS U FRANCE DU XIX* SIÈCLE · texte numérisé non relu

DANS U FRANCE DU XIX* SIÈCLE

hommes qui n'étaient exempts ni de préjugés, ni de passions, ni d’erreurs. En même temps ils se croient sûrs d’apercevoir dans la doctrine évangélique la perfection souveraine et immuable de la sagesse divine. Jésus-Christ, pour eux, n’est qu’un homme moralement uni à Dieu, c’est-à-dire comme toute créature humaine pourrait l’être. Cela ne les empêche pas de le représenter et même de l'invoquer comme le médiateur nécessaire entre Dieu et les autres hommes, comme celui à qui il faut être uni par la foi pour être sauvé. En dehors des lois générales de la nature, ils ne reconnaissent aucune intervention divine; et cependant ils bénissent et ils prient, ils exercent un sacerdoce, ils offrent leur médiation à ceux qui les prennent pour guides. Dieu nous garde d’élever le moindre doute sur la pureté de leurs intentions. Leur vie est exemplaire, leur piété, sinon leur foi, édifiante; leur désintéressement incontestable, puisqu’ils jouent contre l’orthodoxie tous leurs moyens d’existence : ils n’offensent que la logique.

Mais puisque la religion et la philosophie ne peuvent pas se rencontrer dans une œuvre commune, et que l’esprit ne conçoit pas une puissance supérieure capable de les absorber toutes deux, laquelle des deux sera en définitive la maltresse du genre humain? Aucune. On peut citer une longue liste non-seulement de grandes intelligences, mais de grandes âmes qui, éclairées par les seules lumières de la raison, se sont passées de la tutelle de la foi et de la croyance au surnaturel. Ces nobles natures, on peut en avoir la certitude, ne seront pas plus rares dans l’avenir qu’elles ne l’ont été dans le passé; mais ce sont des individualités. Qui ose-

LE RATIONALISME RELIGIEUX

rait se flatter que l’humanité entière leur ressemblera un jour ou qu’il y aura même un seul peuple uniquement composé de philosophes? Nous disons plus : il y aurait de la part des philosophes une rare présomption, une singulière iniquité à prétendre que toutes les intelligences supérieures leur appartiennent, et que la foi au surnaturel est la marque d’un esprit faible ou incomplet. L’histoire inflige à ce jugement préventif le plus éclatant démenti. Regardons autour de nous seulement dans le siècle où nous vivons, nous trouverons autant de science, autant de génie ou de talent, autant de force intellectuelle dans un camp que dans un autre. C’est que le choix que l’on fait entre la philosophie et la religion, ou, pour parler avec plus de précision, entre la raison absolument indépendante et la foi au surnaturel, ce choix n’est pas uniquement un acte de la pensée; le sentiment, l’éducation, le caractère, un certain tour particulier de l’imagination n’y ont pas moins de part que l’intelligence; il vient du cœur encore plus que de l'esprit, et si je ne craignais pas d’offenser des convictions délicates en donnant à toutes ces influences impersonnelles un nom vénéré dans la théologie, je dirais que ce choix est l’œuvre de la grâce autant que du libre arbitre. Sachons donc respecter les diversités inévitables de la nature humaine ; n’essayons pas d’appliquer à l’œuvre de Dieu, infini et insondable comme son auteur, la mesure étroite d’un système, d’un parti, d’une église ou d’une école. H y a d’ailleurs entre les systèmes philosophiques et les dogmes religieux une foule de points de vue intermédiaires qui, pour rester à l’état d’opinions individuelles, n’en contribuent pas moins à rapprocher les deux extrêmes

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