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DANS LA FRANCE DU XIX* SIÈCLE

et à les mettre en communication l’un avec l’autre. Grâce à ce courant créé par la liberté, et qui ne peut subsister sans elle, les conquêtes irrésistibles de la raison pénètrent malgré tout dans la foi, et les nobles élans de la foi, en se communiquant à la raison, l’empêchent de se corrompre et de se dégrader dans un vil matérialisme.

Le mardi 7 septembre 1857, à trois heures après midi, un char funèbre, suivi de quarante à cinquante personnes, se dirigeait de la rue Monsieur-le-Prince vers le cimetière du Père-Lachaise. C’était un chef d’école, bien plus que cela, un grand prêtre, un prophète qui venait de mourir, emportant avec lui dans le même cercueil une nouvelle philosophie et une nouvelle religion. C’était Auguste Comte que ses disciples et ses adeptes conduisaient à sa dernière demeure. L’un d’eux, sur les bords de la tombe qui allait recevoir les restes de

son maître, ne craignit pas de s’exprimer en ces termes : « La mort qui nous éprouve si cruellement n’enlève pas seulement l’objet de quelques affections privées, elle frappe aussi l’humanité dans ses plus chers intérêts, et ce n’est pas tant un malheur domestique que nous avons à déplorer ici qu’une immense calamité sociale *. » Ingrate humanité! société pervertie, qui ne se doute pas du - coup terrible dont elle est atteinte! Il ne faut pourtant pas trop lui en vouloir; car depuis un demi-siècle elle a éprouvé tant de pertes du même genre, qu’il n’est pas étonnant qu’elle y soit devenue insensible.

S’il est vrai, comme on ne cesse de le répéter, que l’esprit religieux manque à notre siècle, on conviendra du moins que les religions ne lui ont pas manqué. Saint-Simon, Charles Fourier, l’abbé Châtel, l’Allemand Ronge, les deux Polonais Wronski et Towianski, l’Américain Joseph Smith et le chef actuel de l’Utah, Brigham-Young, autant de fondateurs de nouvelles croyances, autant de messies, de prophètes qui ont voulu régénérer à la fois les âmes et les corps, la politique et les mœurs, la foi et la raison ; qui ont voulu inaugurer pour le genre humain tout entier une ère de Mérité et de bonheur, d’union, de paix, de dévouement devant laquelle devait s’évanouir l’éclat des siècles passés. Quelques-uns même allaient jusqu’à promettre la transformation des éléments et le renouvellement de toute la nature. Parmi ces hardis réformateurs, le créateur de la philosophie positive et de la religion de

1. Revue philosophique et religieuse, numéro d'octobre 1857, p. 473, discours de M. Robinet.

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r humanité, Auguste Comte, mérite d’occuper une place importante. Chez aucun autre, si ce n’est chez Wronski peut-être, la science n’a joué un plus grand rôle et n’a moins servi, hélas 1 à corriger ou à prévenir les aberrations du jugement.

Ainsi que lui-même le rappelle modestement en tête ou à la fin de tous ses écrits, il naquit à Montpellier le 19 janvier 1798. Appliqué de bonne heure à l’étude des mathématiques, il fut un des élèves les plus brillants de l’École polytechnique, où il entrait, âgé de seize ans, à la tête de sa promotion. Je ne puis m’empêcher, à cette occasion, de faire la remarque que l’École polytechnique a fourni les plus nombreux soldats et quelques-uns de ses chefs à l’armée des réformateurs. Les apôtres du saint-simonisme et du système phalanstérien sont presque tous sortis de son sein, et c’est elle aussi qui, après avoir produit Auguste Comte, lui a donné encore ses plus fervents disciples.

Quelque étonnement que ce fait excite d’abord, en y réfléchissant on en trouve facilement la cause. L’École polytechnique est uniquement consacrée à la culture des sciences mathématiques et physiques, et des premières plus que des secondes. Les jeunes générations qui la traversent de deux ans en deux ans n’y apportent pas en entrant une autre éducation que celle qu’elles doivent continuer d’y recevoir. Il n’est donc pas surprenant qu’en prenant leur place dans la société et en examinant pour la première fois les relations dont elle se compose, elles soient tentées de lui appliquer les mêmes règles et la même méthode qui leur ont toujours si bien réussi jusque-là. Or il n’existe point de plus profonde ni de plus dangereuse erreur que de

SfiO LE FONDATEUR D’UNE RELIGION ATHÉE.

transporter dans l’ordre moral ces rigoureuses déductions, ces calculs inflexibles qui ne conviennent qu’à l’ordre matériel, et de vouloir imposer aux hommes, à leur volonté, à leurs passions, à leurs idées, des lois pareilles à celles qui gouvernent les nombres et les machines. Une fois entré dans cette voie, on est d’autant plus absurde qu’on raisonne avec plus de logique. Combien d’exemples je pourrais citer à l’appui de cette observation 1 Mais il est temps que nous revenions au fondateur du positivisme.

L’École polytechnique ayant été licenciée en 1816, Auguste Comte, privé de la carrière qui allait s’ouvrir devant lui et réduit à gagner sa vie en donnant des leçons, songea un moment à s’expatrier. Le général Bernard, voulant fonder à Washington une école pareille à celle qui venait d’ôtre fermée à Paris, l’appelait près de lui avec l’intention de lui confier une des chaires les plus importantes de l’établissement nouveau. Mais le gouvernement des États-Unis ayant refusé les fonds nécessaires à l’exécution de ce projet, Auguste Comte, resté en France, tourna ses regards d’un autre côté.

C’était en 1820, au moment où Saint-Simon commençait à poser les bases de son école. Comte, déjà revenu des idées de 1793, qui seules jusque-là avaient enflammé son jeune cerveau, s’attacha avec passion au nouveau prophète, et devint son collaborateur anonyme dans le journal l' Organisateur ‘. Le premier écrit qu’il publia sous son propre nom est une brochure intitulée Plan des travaux scientifiques nécessaires pour réor-

1. Ses principaux articles sont reproduits dans l'appendice du 4 e volume de la Politique positive; Paris, 1854,

ganiser la société C’était le germe de son système, de son système politique aussi bien que de son système philosophique, qui paraissait au jour déjà en 1822. Deux ans plus tard, en 1824, le môme ouvrage recevait une publicité plus étendue et un titre plus significatif : il s’appelait, comme une des œuvres de la maturité d’Auguste Comte, Système de politique positive.

Dès ce moment, la guerre avait éclaté entre le maître et le disciple. Pour Auguste Comte, devenu un maître à son tour, Saint-Simon n’est plus « qu’un jongleur superficiel et dépravé s . » Cependant la dignité qu’il s’attribue n’est encore reconnue que de lui seul. Les croyants font défaut au nouveau messie; et en attendant qu’ils arrivent, il s’enrôle avec ses anciens amis, les saint-simoniens, et quelques esprits indépendants, sous le drapeau du Producteur. Les articles qu’il fournit à ce nouveau journal, dans les années 1823 et 1826, nous offrent une esquisse de son système religieux, ou tout au moins de ce qui en fait la partie la plus saillante. Il y demande la création d’un pouvoir spirituel uniquement fondé sur la science, d’un pontificat philosophique qui soit pour les générations à venir ce que la papauté fut pour la société du moyen âge : un frein contre l’anarchie des intelligences, une force morale destinée à contenir les déréglements de la richesse et de la force.

On verra tout à l’heure que le grand prêtre de la future église universelle n’est pas seulement obligé d’étre un philosophe, mais qu’il doit être en outre un

1. Elle est également réimprimée à U Gu du 4« volume de la Politique positive.

S. Catéchisme positiviste, préface.

matérialiste et un athée. Aussi ai-je de la peine à comprendre que Comte, ainsi qu’il s’en vante, ait pu recevoir à cette occasion les félicitations de Lamennais, alors engagé, avec toute la fougue de son caractère et toute l’âcreté de sa bile, dans la réaction ultramontaine.

Le Producteur , devenu l’organe officiel du saintsimonisme, ayant fermé ses colonnes à tous les hérétiques, Comte recommença à donner des leçons ; mais les élèves ne se présentèrent pas en grand nombre. On prétend même qu’il n’en trouva qu’un seul : ce fut le jeune Lamoricière, le même que nous avons vu plus tard général et ministre de la guerre au service du pape. 11 fallut donc essayer d’un autre moyen d’existence, car, resté sans fortune, Comte venait d’augmenter ses besoins en épousant une jeune fille aussi pauvre que lui. Il ouvrit, comme avait fait M. Jouffroy quelques années auparavant, un cours particulier à l’usage de quelques auditeurs d’élite capables à la fois de l’apprécier et de lui offrir une rémunération suffisante.

Ce parti parut d’abord lui réussir à souhait. Il vit s’asseoir autour de sa modeste chaire des hommes déjà illustres, comme Fourrier (le géomètre et nop l’utopiste), de Ilumboldt, Blainville, Broussais, et d’autres qui sont arrivés depuis, soit dans la politique, soit dans les lettres et les sciences, à différents degrés de célébrité. Mais, après trois ou quatre séances, le jeune professeur fut atteint subitement d’une folie furieuse. Il fallut l’intervention des gendarmes pour le conduire à l’établissement du fameux Esquirol, où ses transports exigèrent l’emploi de la camisole de

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force. Après un séjour de onze mois dans cette triste maison, Comte en sortit aussi malade qu’il y était entré. Le dévouement de sa femme fut heureusement plus efficace que la science. Six semaines de repos et de soins affectueux le rendirent complètement à la raison.

Auguste Comte, dans ses livres, n’éprouve aucun embarras à parler de cet accident, qu’il nomme par euphémisme une crise cérébrale. Comme l’art de guérir, dans ses projets de réforme, devait subir avec la morale, avec la religion, avec la société elle-même, une transformation radicale et entrer comme autrefois dans les attributions du sacerdoce, il trouve dans son propre malheur un titre et une occasion pour signaler l’impuissance de la médecine actuelle. Je ferai remarquer seulement, pour la défense de la médecine, que les crises cérébrales paraissent être comme une conséquence particulière, sinon une des conditions de la profession de réformateur universel, de régénérateur du genre humain. On se rappelle que c’est pendant une de ces crises que Saint-Simon a attenté à ses jours. C’est dans un état pareil qu’est mort, il y a quelques années, l’apôtre du messianisme, Adam Mickiewicz. Owen, si l’on en juge par une lettre récente, publiée à l’occasion des dernières élections d’Angleterre, ne se trouve pas dans une situation plus nette. Chez Wronski l’orgueil a atteint les proportions du délire; et c’est dans un état d’hallucination non interrompue, entre les transports de l’orgueil et les rêves les plus repoussants de la sensualité, que Charles Fourier a passé presque toute sa vie.

En 1828, deux ans après l’événement dont je viens

de parler, Comte reprend ses leçons, qui, élaborées et complétées par un travail de quatorze années, deviennent son Cours de philosophie positive *. C’est ce livre qu’un de ses disciples a appelé le plus parfait des produits de l’esprit humain. Fontenelle n’a pas dit autre chose en parlant de Y Imitation de Jésus-Christ. Tels sont pourtant l’ingratitude et l’aveuglement des hommes, que ce chef-d’œuvre, loin d’enrichir l’auteur, lui fît sentir encore plus cruellement le poids des soucis. Heureusement pour lui, Comte fut nommé, dès 1832, répétiteur de l’Ecole Polytechnique, et à ces fonctions il ajouta en 1837 celles d’examinateur pour les candidats au titre d’élèves de la même école.

Cette position officielle ne l’empêchait pas d’en occuper une autre. C’est lui qui dans l’institution de M. Laville était chargé du cours de géométrie, et cet enseignemént donna naissance à son Traité de Géométrie analytique *, dont ses partisans sont fiers comme d’une œuvre de génie, mais qui inspire aux géomètres de l’Académie des sciences le plus profond dédain.

Ces douze dernières années sont l’époque la plus heureuse de la vie d’Auguste Comte : je parle de sa vie extérieure. Mais en 1844, soit qu’on fût mécontent de ses services, soit qu’on voulût infliger un blâme à ses opinions, il fut révoqué de ses fonctions d’examinateur, et en 1848 il perdit aussi sa modeste place de répétiteur. Réduit alors au plus absolu dénûment, il ne vécut plus, jusqu’à la fin de ses jours, que des souscriptions annuelles de ses disci-

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