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6. Tout cela devait être contenu dans trois volumes : le premier consacré & la morale subjective, le deuxième à la morale objective, et le dernier à l’industrie positive.
semer le bon grain dans un champ plus vaste, il fit de 1849 à 1851, à l’usage des ouvriers, dans une des salles du Palais-Royal, un cours philosophique sur l’histoire générale de l’humanité. Ce cours ayant été fermé par ordre supérieur, Auguste Comte est le premier à s’en réjouir. Cette interdiction lui est une preuve que le gouvernement reconnaît sa dignité sacerdotale, et, avec ce sens qui distingue les hommes pratiques, l’a jugée incompatible avec l’enseignement.
A partir de ce jour, il se renferme entièrement dans ses fonctions de grand prêtre, bénissant des mariages et composant d’avance le sacré collège de la future église. On compte jusqu’à cinq couples qui reçurent de sa main la bénédiction nuptiale. Chacune de ces cérémonies se terminait par un discours de quatre à cinq heures. C’était la durée ordinaire de ses leçons. Tous les mercredis, il recevait ses disciples au nombre de quinze à vingt, et il ne sortait plus de son appartement de la rue Monsieur-le-Prince que pour se rendre, une fois par semaine, sur la tombe de M me de Vaux. Atteint depuis assez longtemps d’une maladie organique, il espérait néanmoins, grâce à la régularité de ses habitudes , prolonger sa vie au delà des limites ordinaires. Soit qu’il voulût se montrer conséquent avec ses principes en réunissant dans sa personne les attributions du médecin à celles du prêtre, soit qu’il regardât comme une profanation qu’une main laïque osât toucher le corps du souverain pontife, il ne consentit jamais à se laisser palper et encore moins à se laisser diriger par un homme de l’art, fut-il même M. Segond, M. Robin, ou quelque autre de ses fidèles.
Il a écrit avant de mourir son testament, qui n’est
pas un des actes les moins singuliers de sa vie. Il nomme treize exécuteurs testamentaires (le nombre treize est pour lui un nombre sacré) à qui il laisse la tâche de servir à sa veuve une pension viagère de 2,000 fr., une autre un peu moindre à sa fille adoptive, c’est-à-dire à sa servante Sophie Bliot, et de conserver, en l’honneur de sa mémoire, son appartement et son mobilier. Ne trouvant personne qui soit digne de lui succéder à la tête du gouvernement spirituel du genre humain, il place provisoirement la nouvelle église sous la présidence de M. Magnin, un ouvrier ébéniste, en qui il reconnaît « le meilleur modèle du véritable homme d’État. » Voilà la charrue de Cincinnatus détrônée par le rabot.
Enfin , comme le genre humain , dans un avenir très-prochain , ne peut manquer de lui appartenir, M. Comte, qu’on me permette cette expression empruntée à la langue des affaires, M. Comte dispose aussi sur lui. En récompense de ses services sans exemple dans l’histoire, il veut qu’on associe à son immortalité, ce n’est pas assez dire, au culte dont il sera l’objet d’âge en âge, les trois personnes qui ont exercé sur lui la plus bienfaisante influence : d’abord Clotilde de Vaux, qui a été pour lui plus qu’une fille et une épouse, qui a été son auxiliaire, « sa collègue spirituelle » dans la régénération du monde ; ensuite Rosalie Boyer, sa mère, et Sophie Bliot, sa domestique. Ces trois femmes, il les appelle ses anges gardiens, il leur adresse chaque jour ses prières, c’est avec leur assistance qu’il compose ses ouvrages, et c’est en leur honneur qu’il accorde au sexe féminin la première place dans la religion de l’humanité.
Jamais le spiritualisme le plus exalté, jamais les cours d’amour et la chevalerie du moyen âge n’ont été jusque-là. Mais qui se serait attendu à rencontrer de telles idées chez un matérialiste et chez un athée? Oui, toute cette apparence de mysticité, ces oripeaux d’un pontificat imaginaire , ces prières impossibles recouvrent les doctrines les plus étroites, les plus arides, les plus désolantes, les plus repoussantes à la fois pour la raison et pour le sentiment, pour l’homme, pour le citoyen, pour le savant, pour l’artiste, pour le philosophe. 11 suffit pour s’en convaincre de jeter un coup d’œil rapide sur le système de M. Comte.
Le système d’Auguste Comte renferme, comme on a déjà pu le voir, ou plutôt, a la prétention de renfermer une philosophie, une politique,' une religion. Je me promets d’examiner bientôt la religion et la politique du grand-prétre de la rue Monsieur-le-Prince. Je me bornerai en ce moment à quelques réflexions générales sur sa philosophie.
La philosophie positive consiste précisément à supprimer la philosophie, en mettant à sa place les sciences mathématiques, physiques et naturelles ; en confondant l’âme avec le cerveau, et les diverses facultés de l’âme avec les protubérances encéphaliques ; en regardant la morale, la société, l’affection, le devoir comme de simples conséquences de l’organisme, comme un résultat nécessaire des fonctions physiologiques, tandis que celles-ci se trouvent subordonnées aux lois de la chimie, de la physique, de la mécanique, et, finalement, de la géométrie et du calcul.
Expression fidèle de la nature, toutes les sciences, selon Auguste Comte, se réunissent en une seule, où
l’on monte et où l’on descend, par des échelons étroitement serrés, des vérités les plus simples aux plus composées, des plus générales aux plus particulières. Cette science unique, suprême effort de l’intelligence humaine, synthèse définitive des travaux de la pensée, clôture de toutes les contradictions de l’esprit humain, et qui prendra désormais le nom et la place de la philosophie, se compose de sept parties ou de sept branches absolument inséparables les unes des autres : ce sont les mathématiques, l’astronomie, la physique, la chimie, la biologie, c’est-à-dire la science des êtres vivants, la sociologie ou la science de la société, et enfin la morale.
Les conséquences de cette opinion sont faciles à apercevoir. Si les lois qui devraient gouverner l’homme et la société ne sont, comme je viens de le dire, qu’un corollaire des fonctions de l’organisme ou de la vie animale, ou, pour parler le langage de Comte, des lois biologiques, tandis que ces lois dépendent à leur tour de celles des corps non organisés, soit qu’elles rentrent dans la physique ou dans les mathématiques, alors adieu la liberté et avec elle le devoir ! car il n’y a de devoir que pour un être libre ; adieu l’âme considérée comme un principe distinct du corps ! puisqu’il n’y a rien que des corps et des phénomènes corporels; adieu la foi en Dieu et dans l’immortalité ! puisque nous ne connaissons et ne connaîtrons jamais que cette terre. Oui, dans les idées d’Auguste Comte, l’astronomie elle-même est obligée de couper ses ailes; rampant près de nous au lieu de voler dans l’immensité, elle devra borner ses observations aux planètes qui ont sur la nôtre une action immédiate.
On ose invoquer en faveur de cette triste doctrine l’autorité de l’histoire et le témoignage direct de notre conscience. L’histoire, selon M. Comte, nous montre l’esprit humain passant successivement par ces trois états : l’état théologique, où la nature nous apparaît comme l’œuvre et l’esclave de Dieu ; l’état métaphysique, qui substitue à Dieu de pures abstractions ; et l’état positif, qui, méprisant à la fois les fictions des théologiens et les abstractions des philosophes, ne s’occupe que de la nature elle-même.
D’un autre côté, les facultés mêmes de notre intelligence nous attestent que nous ne connaissons que des phénomènes et les rapports qui les unissent entre eux, c’est-à-dire des faits et des lois ; que la sphère de l’absolu, celle des causes premières et finales, nous est à jamais interdite, et qu’il faut nous résigner à n’embrasser que des vérités relatives.
Ces deux assertions sont également fausses. Ni la métaphysique n’a détruit la croyance en Dieu; tout au contraire, elle l’a élevée, dans les œuvres immortelles de Platon, de Leibnitz, de Descartes, à la puissance d’une vérité géométrique. Ni les sciences exactes ne sont incompatibles avec la métaphysique, comme le prouvent les grands noms que je viens de citer. L’inventeur du calcul infinitésimal et celui de l’algèbre appliquée à la géométrie ne le cèdent pas à M. Comte pour le génie mathématique. Newton, qu’on n’accusera pas d’athéisme, ne lui cède pas davantage pour le génie de l’astronomie.
Est-il plus vrai de dire que l'homme soit condamné par sa nature à rester renfermé dans la sphère du relatif et du fini ? Toutes les facultés de notre âme, tous
ses instincts, tous ses sentiments se réunissent à la grande voix de l’histoire pour protester contre cette erreur. Les idées de l’absolu, de l’infini, de l’éternité, de l’immensité, de la beauté idéale, de la perfection dans le bien, de Injustice immuable, nous sont aussi naturelle^ et plus nécessaires que celles qui dirigent notre vie extérieure. Ces idées ont donné naissance à la religion, à la poésie, à l’art, à la métaphysique, à la sciende comme l’entendaient Descartes, Leibnitz et Newton. La religion, la poésie, l’art, la métaphysique, le sentiment de l’éternel et de l’infini , qui a inspiré jusqu’aux découvertes de la science; toutes ces forces, aussi anciennes que le genre humain, ne mourront qu’avec lui.
Le& doctrines matérialistes et athées qui forment la substance des ouvrages d’Auguste Comte ne sont assurément pas nouvelles dans le monde, non plus que la prétention de les justifier au nom des sciences mathématiques et physiques. Il y a près d’un siècle que l’astronome Lalande a osé dire : « J’ai visité toute l’étendue du ciel et n’y ai point trouvé Dieu. » C’est également en parlant de Dieu que Laplace disait : « J’ai pu jusqu’à présent me passer de cette hypo-
thèse. » Mais ce qui est nouveau, ce qui appartient en propre au pontife de la rue Monsieur-le-Prince, c’est la pensée de faire de l’athéisme une religion, un culte régulier ayant ses temples, ses ministres, ses autels, et d’avoir voulu construire sur cette base ruineuse une morale de sacrifice et de dévouement, un ordre social capable de défier les révolutions et d’embrasser de proche en proche tous les peuples de l’univers.
Occupons-nous d’abord de la religion positiviste.
Dès que l’homme ne reconnaît rien au-dessus de lui-même, dès qu’il rapporte à lui comme à leur terme absolument infranchissable, non-seulement toutes les facultés et tous les efforts de son intelligence, mais tous les phénomènes et toutes les lois de la nature, il est évident qu’il devient son propre Dieu, que son industrie et son activité sont sa providence, et que s’il lui reste encore, dans cet horizon ténébreux et étroit, le besoin d’aimer, d’adorer et de croire, c’est à son seul profit, à son seul honneur, qu’il doit le satisfaire. Telle est précisément la religion d’Auguste Comte, religion qu’il déclare, non sans raison, inséparable de sa philosophie, et qu’il impose, sous peine de répudiation, c’est d'excommunication que je devrais dire, à tous ses disciples présents et futurs *.
«Au nom du passé et de l’avenir, les serviteurs théoriques et les serviteurs pratiques de l’humanité viennent prendre dignement la direction générale des affaires terrestres, pour construire enfin la vraie providence morale, intellectuelle et matérielle, en excluant irrévocablement de la suprématie politique tous les