Catéchisme positiviste, p
plus beaux et les plus vigoureux, afin que la régénération physique de l’homme s’accomplisse en môme temps que sa régénération morale. Les derniers demeureront accessibles à tous. Dans les deux cas, le lien conjugal sera indissoluble. La mort même de l’un des époux ne rendra pas à l’autre sa liberté ; les secondes noces seront proscrites comme une sorte d’adultère. On n’admettra la séparation, j’entends la séparation de corps, que dans une circonstance unique : lorsque le mari ou la femme aura été frappé d’une condamnation infamante. Quant à la séparation de biens, il n’en faut pas parler, puisque les femmes n’auront ni dot, ni propriété, ni héritage.
Si le mariage, tel qu’on vient de le définir, est une fausse et inconséquente imitation du spiritualisme chrétien', l’incorporation nous offre un souvenir des jours les plus obscurs du paganisme. Le prétendu sacrement que Comte désigne par ce mot, c’est un jugement des morts à la façon de celui des anciens Égyptiens. Lorsqu’un homme vient de mourir, son corps est d’abord déposé dans un cimetière provisoire appelé le champ civique. Au bout de sept ans, quand les passions soulevées autour de lui ont eu le temps de se calmer, un tribunal ecclésiastique procède à l’examen de sa vie. Si ce jugement lui est favorable, sa dépouille est transportée du champ civique dans le bois sacré qui environne chaque temple de l’humanité, et sa mémoire est admise dans le paradis subjectif. Si au contraire le tribunal se prononce contre lui, il est rejeté dans le désert des réprouvés , parmi les assassins, les suicidés et les duellistes. Les honneurs de l’incorporation ou du paradis subjectif ne sont pas le privi-
lége exclusif des hommes ; les animaux mêmes dont les services auront mérité notre reconnaissance seront appelés à en jouir. Ici du moins Comte est d’accord avec lui-même ; car si le ciel se confond avec le néant, pourquoi refuserions-nous de le partager avec les bêtes ? Mais alors il ne faut pas tant parler de progrès ; il ne faut pas nous peindre le genre humain accomplissant à travers les siècles un glorieux voyage dont ie fétichisme est la première étape et le positivisme la dernière. Le fétichisme et le positivisme seront trèsvoisins l’un de l’autre.
Le culte public imaginé par Auguste Comte a beaucoup d’analogie avec le culte révolutionnaire de 93. Le symbole par lequel il nous rend visible la déesse Humanité est à peu près le même que celui par lequel on figurait alors la déesse Raison ; c’est un tableau ou une statue représentant une femme de trente ans avec son fils entre les bras. La statue est destinée à décorer le sanctuaire du temple, et le tableau à être porté en procession sous la forme d’une bannière. De même qu’en 93 on célébrait des fêtes en l’honneur de la jeunesse, de la vertu, du patriotisme, du travail, et qu’on brûlait de l’encens devant les bustes de Rousseau et de Voltaire ; de même Auguste Comte a consacré chaque mois de l’année, et chaque semaine, chaque jour du mois, aux institutions, aux sentiments, aux fonctions, aux personnages qui ont été ou qui sont encore, dans son opinion, les plus utiles au genre humain. Cette première imitation lui en a suggéré une autre de la même époque : je veux parler de la réforme radicale du calendrier.
Au ieu de nos douze mois inégaux, l’année positi-
viste en aura treize de vingt-huit jours ou de quatre semaines chacun, auxquels on ajoutera, pour faire le nombre trois cent soixante-cinq, un jour complémentaire. Mis en rapport avec la religion nouvelle, ce calendrier aura un double usage : l’un abstrait, invariable, mais réservé seulement à l’avenir, qui représentera l’humanité dans les conditions générales de son perfectionnement et de son existence ; l’autre concret et d’une application immédiate, mais temporaire, qui rappellera périodiquement à nos hommages tous les grands hommes dont l’histoire a immortalisé le souvenir.
Dans le calendrier abstrait, comme objets de commémoration pour chacun des treize mois, on voit figurer non-seulement ce qui sera toujours digne de notre respect et ce qui existera toujours : le mariage, la paternité, la filiation, la fraternité, la femme ; mais ce qui a disparu et ne doit plus revenir, au moins selon M. C omte : le fétichisme, le polythéisme et le monothéisme. On y trouve aussi la consécration des trois classes, sinon des trois castes, dans lesquelles se divisera la société de l’avenir : le sacerdoce, le patriciat et le prolétariat, abaissé jusqu’à la domesticité, laissant une place à la mendicité elle-même. Les jours de la semaine rappelleront les plus importantes de ces institutions, et le dimanche, sous le nom A'humanidi, appartiendra naturellement à l’humanité.
Dans le calendrier concret ou historique, les grands hommes se partagent, suivant leur mérite, en trois .ordres : à ceux du premier ordre sont consacrés les mois, à ceux du second les semaines ou les cinquantedeux dimanches, à ceux du troisième les autres jours.
Restent un jour complémentaire et le jour additionnel des années bissextiles. Le premier deviendra la fête universelle des morts, et le second, pendant la moitié de la durée d’une génération, servira à flétrir par des grognements, à la manière anglaise, la mémoire de deux hommes qui ont essayé de faire reculer l’humanité. Ces deux rétrograda teurs , comme les appelle Auguste Comte, ces deux réprouvés, comme il les nomrtie encore, sont les empereurs Julien et Napoléon I er .
Je ne relèverai pas les bizarreries et les contradictions de cette liste de grands hommes rédigée par un athée, où l’un rencontre les noms de Pierre l’Ermite, d’innocent 111, de saint Thomas d’Aquin, de saint Bernard, et où l’on chercherait en vain ceux de Luther, de Calvin, de Rousseau et de Voltaire. Je dirai seulement qu’Auguste Comte, prenant au sérieux sa réforme chronologique, donnait à scs lettres des dates comme celles-ci : « Paris, le 25 Charlemagne 64 ; Paris, le 20 Guttemberg, ou le la Dante 66. » L’ère chrétienne se trouve remplacée ici par 1780.
Une des prétentions les plus inexplicables de l’auteur de la Philosophie positive , c’est d’avoir voulu fonder non-seulement une religion, mais une théocratie. En effet, sans méconnaître en principe la séparation des deux pouvoirs, c’est au sacerdoce qu’il confie l’autorité suprême, la direction à la fois morale, intellectuelle et politique du genre humain.
Voici d’abord quelle sera l’organisation de ce nouveau clergé chargé de prêcher par foute la terre la bonne nouvelle qu’il n’y a pas de Dieu, qu’il n’y a pas d’âme, qu’il n’v a pas de vie future, que le sacrifice est une nécessité sans mérite ni récompense, et que les honneurs réservés à notre mémoire après la mort pourront être accordés à notre chien et à notre cheval. Il formera une hiérarchie composée de trois degrés, dont le premier sera occupé par les aspirants , le second par les vicaires , et le troisième par les prêtres. Le corps tout entier sera placé sous les ordres d’un chef unique, d’un grand prêtre de l'humanité , assisté d’un collège de cardinaux, et qui nommera lui-même son successeur. C’est cette dignité qu’Auguste Comte s’était attribuée dans les dernières années de sa vie. Naturellement, la résidence du nouveau pontife, la ville
sainte, ia métropole religieuse du monde, sera Paris, et le Panthéon le premier temple du culte de l’humanité. Dans l’inscription fameuse qui orne le fronton de cet édifice, on ne changera qu’un seul mot : « Aux grands hommes Y humanité reconnaissante. »
Le clergé positiviste ne sera point, comme celui du moyen âge, un clergé propriétaire, mais il jouira d’assez bons traitements, que Comte, par une touchante précaution, a voulu fixeriui-même. Il alloue aux simples aspirants 3,000 fr. par année ; 6,000 fr., avec le logement, aux vicaires; aux prêtres, 12,000 fr., sans compter le logement et les frais de tournée; enfin 30,000 fr. aux cardinaux ou membres du Sacré-Collége. Seul, le souverain pontife ne me paraît pas rétribué en proportion de son pouvoir et de son rang. Sa liste civile ne s’élèvera pas au-dessus de 60,000 francs. Pauvre Comte I il ignorait qu’il y a aujourd’hui dans certains magasins de Paris des premiers commis qui en gagnent autant. Il est vrai que dans cette somme ne sont pas compris les frais de représentation.
L’éclat des richesses sera remplacé dans l’Église nouvelle par le prestige de la puissance. Seule, elle exercera ce que nous appelons aujourd’hui les professions libérales et savantes. La culture des lettres, des sciences et des arts sera entièrement remise entre ses mains. Le prêtre sera en même temps poète, artiste, géomètre, astronome, physicien, juge, médecin, comme au temps des pharaons et sous la république des Hébreux. Il aura un droit absolu de vie et de mort sur tous les ouvrages de l’esprit, non-seulement qui paraîtront, mais qui ont paru ; et c’est par un acte anticipé de ce pouvoir chimérique que Comte a réduit au nom-
bre de cent cinquante tous les volumes destinés à faire partie de la Bibliothèque positiviste.
A plus forte raison l’Église sera-t-elle maîtresse de l’éducation publique. Après avoir passé sous les ailes de sa mère les quatorze premières années de sa vie, le jeune homme entrera à l’école sacerdotale annexée à chaque temple de l’humanité. Il y apprendra, durant sept ans, les sept sciences dont se compose l’encyclopédie des connaissances humaines. Ce n’est donc que dans sa vingt et unième année qu’il entendra pour la première fois parler de morale. Mais en revanche il aura eu l’avantage d’arriver à la science suprême par les mêmes degrés que l’humanité entière. On en fera successivement un fétichiste, un polythéiste, un monothéiste, et enfin un sectateur du positivisme.
Déjà maître de toutes les forces intellectuelles de la société, le prêtre pénétrera aussi dans la vie privée par le jugement des morts dont j’ai parlé précédemment, et par le droit d’excommunication, qu’il exercera dans l’avenir avec les mêmes effets que dans le passé. Enfin il disposera à son gré de la puissance politique, car cette puissance ne sera pas reconnue tant qu’il ne l’aura pas consacrée, c’est-à-dire tant qu’il ne lui aura pas imprimé, au nom de l’athéisme, le sceau mystérieux du droit divin. C’est lui qui, en cas de mésintelligence, interviendra comme modérateur et comme juge entre les gouvernants et les gouvernés. Il n’y a pas jusqu’aux questions d’héritage et de succession où il n’y ait une place considérable réservée à son influence.
De si nombreuses et de si hautes prérogatives reconnues à l’Église font une loi à Auguste Comte de ne
laisser qu’un rang très-subalterne à l’État. Plein d’admiration pour les doctrines ultramontaines de Joseph de Maistre, il s’efforce d’abaisser la dernière de ces deux puissances autant qu’il a essayé d’exalter la première. Tandis que l’Église représente pour lui la réunion de toutes les forces intellectuelles et morales, l’État n’est à ses yeux qu’une combinaison plus ou moins savante des intérêts matériels. Tandis que l’Église doit embrasser le genre humain, l’État sera d’autant plus parfait qu’il s’étendra sur un territoire et sur une population plus bornés. « Dans l’ordre linal, les États occidentaux (destinés à servir de modèle à toute la terre) n’auront pas une étendue supérieure à celle que nous offrent maintenant la Toscane, la Belgique, la Hollande, etc. Une population d’un à trois millions d’habitants, au taux ordinaire de soixante par kilomètre carré, constitue en effet l’extension convenable aux États vraiment libres *. » Pour atteindre à la hauteur de cet idéal, la France, instruite par le positivisme de ses devoirs patriotiques, se divisera ellemême en dix-sept républiques, une pour cinq départements; et l’Europe entière, moins la Russie, en comptera soixante. Les colonies n’appartiendront qu’à ellesmêmes ; l’Angleterre renoncera à l’Inde, l’Espagne à Cuba, et nous à notre empire d’Alger. Si ce sacrifice, commandé par l’équité, n’est pas accompli volontairement, Comte fait le vœu qu’il nous soit imposé par la force a . On ne peut comprendre d’une manière plus intelligente les intérêts de la civilisation, de l’humanité et de la patrie.