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Tous ces petits États, comme les loges d’une grenade, seront exactement semblables les uns aux autres. Ils comprendront, je ne voudrais pas dire deux castes, parce qu’il n’y a point de place ici pour les privilèges de la naissance, mais deux ordres de citoyens trèsinégaux : les patriciens et les prolétaires. Je ne parle pas des prêtres, qui sont citoyens du monde entier et qui obéissent à un souverain universel. Les patriciens, ce seront tous les propriétaires, divisés eux-mêmes par ordre hiérarchique en quatre classes : les banquiers, les commerçants, les fabricants et les agriculteurs. Mais je me hâte d’ajouter que la propriété ne sera point divisée comme elle l’est aujourd’hui. Arrivé à l’âge de soixante ans, désigné pour le sacrement de la retraite, tout chef d’une maison de banque, d’une maison de commerce, d’une exploitation industrielle ou agricole, choisit pour son successeur celui qu’il en croit le plus digne, soit qu’il appartienne ou non à sa famille, et c’est à lui qu’il laisse tous ses capitaux avec la tâche de continuer son œuvre. Grâce à cette féodalité d’un nouveau genre , la féodalité du comptoir, le nombre des fabricants ne pourra ni augmenter ni diminuer. D’après les calculs d’Auguste Comte, il n’y aura pour tout l’Occident, c’est-à-dire pour une population de 120 millions d’âmes, que 2,000 banquiers, 100,000 commerçants, 200,000 fabricants et 400,000 agriculteurs. Tout le reste se composera de vils prolétaires. Telle est la destinée que nous promet le positivisme. C’est ainsi qu’il entend ces mots sacramentels qui deviendraient la devise de l’humanité : « L’amour pour principe, l’ordre pour base, et le progrès pour but. » Il est vrai que les patriciens seront obligés de garan-

tir aux prolétaires le vivre, le couvert et les instruments de travail. Indépendamment de la jouissance, je ne dis pas de la propriété, d’un appartement et d’un mobilier proportionnés à ses besoins, chaque ouvrier recevra de ses maîtres deux sortes de salaires : l’un affecté à l’office, c’est-à-dire à la profession elle-même, et qu’on ne pourra lui refuser sous aucun prétexte, l’autre attribué à l’homme et mesuré sur les résultats de son travail quotidien. Le premier lui assurera le nécessaire ; le second lui donnera par surcroît le bienêtre, sans que jamais pourtant il puisse le convertir en un patrimoine transmissible à ses enfants.

C’est tout simplement la chimère du droit au travail, ou quelque chose de pis encore, une féodalité d’en bas masquée sous la honte du servage, et qui doit tourner inévitablement à la paresse irrémédiable de l’ouvrier, à la ruine du capitaliste et à la misère de tous les deux. L’ouvrier, dépourvu d’émulation et assuré contre le besoin, sera aussi avare que possible de son travail. Le capitaliste, obligé de subvenir à sa subsistance, même s’il se croise les bras, sera bientôt au bout de ses ressources. La société, privée en même temps de son activité et de ses richesses, périra par la faim et par la guerre civile. Auguste Comte semble lui-même pousser à ce résultat en consacrant à la fois le droit de répression pour les patriciens et le droit de résistance pour les prolétaires. A quoi sert-il d’appeler entre ces deux classes de lq société armées l’une contre l’autre la médiation pacifique du sacerdoce? Un sacerdoce matérialiste et athée, s’il n’était pas la conception la plus chimérique, serait lui-même un agent irrésistible de la dissolution sociale.

Afin que rien ne manque à l’abjection de ce régime, Auguste Comte a imaginé que le souverain pouvoir dans chaque république serait exercé en commun par les trois plus riches banquiers du pays. Les attributions de ce glorieux trumvirat se transmettraient de la même manière que la propriété : je veux dire que chaque triumvir, à l’approche de la mort ou de sa soixantième année, désignera lui-même son successeur ; et c’est à ces puissants seigneurs de l’escompte et de la caisse que sera confié le gouvernement fédéral du genre humain.

En se proposant pour but la création d’une nouvelle philosophie, d’une nouvelle religion, d’une nouvelle politique, et surtout d’une société nouvelle, il n’est pas étonnant qu’Auguste Comte ait eu aussi l’ambition de refaire la morale. Depuis le commencement du monde jusqu’à lui, il n’a existé, à ce qu’il nous assure, que deux moralistes : saint Paul et Gall '. Le premier, en distinguant l’ordre de la nature de l’ordre de la grâce, a trouvé le fondement subjectif de la science des mœurs; le second lui a donné son fondement objectif, en montrant dans le cerveau deux sortes d’organes : ceux qui sont placés à la partie antérieure et ceux qui occupent la partie postérieure de la tête ; les uns affectés aux facultés nobles, et les autres aux penchants animaux. Le fondateur du positivisme se flatte de réunir ces deux systèmes en les perfectionnant, surtout celui de Gall. Grâce à ses institutions religieuses et sociales, les vils penchants seront complètement vaincus par les affections désintéressées. Le précepte

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