Ibid., p. 289 et
39î LE FONDATEUR D'UNE RELIGION ATHÉE.
l’homme. La petite église de la rue Monsieur-le-Prince est aujourd’hui dispersée. Sur la tombe même de son prophète elle s’est divisée en deux camps: les hérétiques, qui n’admettent que la philosophie du maître, et les orthodoxes, qui confessent sa religion. De cette longue et stérile agitation on pourra cependant tirer deux enseignements : l’un , c’est que le matérialisme est nécessairement rétrograde, et que sous prétexte de progrès et de perfectionnement il ne peut donner qu’une dégradante servitude ; l’autre, c’est qu’un esprit mathématique et positif ne veut pas dire un esprit droit, et que rien n’empêche l’esprit positif de se confondre avec l’utopie.
SUITE D’AUGUSTE COMTE
Bien des gens s’imaginent qu’un changement radidal s’est accompli depuis quelques années dans les rapports de la philosophie et de la science ; que la science tend à se substituer de plus en plus à la philosophie, et que la philosophie, surtout la métaphysique, plus spécialement la métaphysique spiritualiste, devenue inconciliable avec le but, la méthode et les résultats de la science contemporaine, ne conserve plus qu’une autorité mourante sur quelques esprits attardés, dont le nombre diminue et dont l’isolement s’accroît tous les jours. Cette opinion, malgré l’obstination et la superbe confiance avec lesquelles elle est défendue, est complètement dénuée de fondement. La philosophie est la recherche de la première cause et de la fin dernière des existences, de celle au moins que nous connaissons le
394 SUITE D’AUGUSTE COMTE
mieux et qui nous intéresse le plus directement, c’està-dire de la nôtre. Elle s’attache aux principes et aux lois qui, dominant toutes les autres et se suffisant à eux-mêmes, sont qualifiés d’absolus. La science, au contraire, ne s’occupe que des faits et de leurs lois immédiates, de leurs causes relatives et particulières, des rapports qui les unissent ou les séparent, de l’ordre qu’ils gardent entre eux, soit dans le temps, soit dans l’espace. Quelle opposition, quelle incompatibilité peut-il exister entre deux ordres d’opérations intellectuelles aussi complètement différentes? Loin de se contredire, ils s’éclairent et se complètent mutuellement; et cela est si vrai, que toutes les sciences sont sorties les unes après les autres du sein de la philosophie, et que les plus grands génies philosophiques, ou, pour donner encore plus de précision à ma pensée, les plus grands génies métaphysiques, Aristote, Descaries, Leibnitz, sont précisément ceux à qui la science est redevable de ses plus merveilleuses et plus fécondes inventions. Contentons-nous de citer l’histoire naturelle et l’anatomie comparée, l’algèbre appliquée à la géométrie et le calcul infinitésimal. Pour substituer à cet accord aussi vieux que le monde l’antagonisme qu’on suppose, il faudrait changer à la fois la nature des choses et celle de la raison.
Ce n’est pas entre la philosophie et la science que la guerre est déclarée, mais entre la philosophie spiritualiste et l’empirisme; entre la doctrine qui démontre l’existence de Dieu, de l’âme, de la liberté, du droit, du devoir, qui croit à la vérité, à l’autorité de la raison, à la lumière de l’évidence, à la puissance de la logique, et celle qui, refusant à l’intelligence humaine
la faculté de rien savoir de la nature et de l’essence des choses ou d’atteindre en quoi que ce soit à la vérité absolue, ne reconnaît que des faits et des lois, des phénomènes et des rapports, de simples apparences groupées dans un certain ordre, des changements enchaînés suivant certaines séries, sans que nous puissions dire s’ils ont une substance, une cause, un but, une raison d’être, sans que nous y puissions apercevoir une trace de volonté ou d’intelligence. Or, la guerre qui existe entre ces deux doctrines ne date pas d’hier, et c’est en vain qu’on cherche à nous la présenter comme une ère nouvelle dans l’histoire de l’esprit humain. Elle rftnonte aux premiers âges de la philosophie grecque ; on la retrouve à toutes les époques de la philosophie moderne ; comment serait-elle restée étrangère à notre temps? Seulement l’une des parties belligérantes a changé de nom : l’empirisme s’appelle aujourd’hui le positivisme. C’est une appréciation vraie ou fausse, mais une appréciation qui est dans les droits de la critique, et contre laquelle, je l’espère, personne' ne réclamera la parole, comme s’il s’agissait d’une accusation personnelle.
Quoique venu assez longtemps après la Critique de la raison pure , dans laquelle, avec un sentiment plus profond du problème de la connaissance, il aurait pu trouver un auxiliaire puissant, le positivisme ne se distingue de l’empirisme suranné et décrié qu’en un point. Il veut que sa cause soit la même que celle de la science, et de toutes les sciences il a essayé de former une vaste synthèse qui embrasse par ordre hiérarchique tous les phénomènes et toutes les lois, ceux qui se rapportent à l’homme et à la société, comme
SUITE D'AUGUSTE COMTE
ceux qui appartiennent à l’univers. Mais cette identification du positivisme et de la science est une prétention absolument insoutenable. Sans contester l’érudition et le talent de tel ou tel adepte de la philosophie positive, on n’aperçoit nulle part l’influence féconde que ce système aurait exercée sur le progrès des connaissances humaines. On chercherait en vain les découvertes qui sont dues incontestablement à sa méthode, à son point de vue, à ses principes, c’est-à-dire à la négation de tous les principes. C’est en effet à une négation formelle, c’est à l’athéisme et au matérialisme qu’aboutit la prétendue réserve de l’école positiviste. Elle professe le matérialisme quand elle affirnre, sans en fournir la moindre preuve, que la pensée, la volonté, le sentiment, en un mot, toutes les facultés morales et intellectuelles qui font de l’homme un monde à part au milieu de l’océan des êtres, ne sont pas autre chose que des facultés cérébrales. Elle professe l’athéisme quand elle refuse à ses partisans le droit de reconnaître, même à titre d’inconnu, une cause première des choses, ou lorsque, effaçant de la nature toute trace de dessein, de combinaison intelligente, de volonté prévoyante, elle substitue à l’idée si impérieuse et si claire des causes finales le principe arbitraire et inintelligible des conditions d’existence. D’ailleurs, l’athéisme n’a-t-il pas été érigé en religion par le fondateur de la philosophie positive? C’est à tort que sur ce point quelques-uns des disciples ont abandonné le maître. M. Comte était parfaitement conséquent. Puisque, parmi les facultés cérébrales de l'homme, il y en a une qui est le siège du sentiment religieux et qui a besoin d’un culte pour s’exercer, ce culte ne pouvant
s’adresser à Dieu, qui n’existe pas, ou, ce qui est la même chose, dont l’existence est pour nous un insoluble problème, il est juste que l’homme se l’adresse à lui-même ; car, par la lumière de la science et la puissance de l’industrie, l’homme a pris la place de Dieu dans la société et dans l’univers.
Maintenant, puisque l’école positiviste a l’orgueil de s’identifier avec la science et qu’une certaine partie du public est disposée à la prendre au mot, est-il vrai que la science ne nous offre plus que des conclusions matérialistes ou athées? Nous ne parlons, bien entendu, que des sciences mathématiques, physiques et naturelles; car pour celles qui s’occupent de l’homme moral et intellectuel, l’histoire, la politique, le droit naturel, la jurisprudence, l’économie politi/fue, la psychologie, la morale, il est clair qu’elles n’ont eu et n'auront jamais rien à démêler ni avec la biologie ni avec la sociologie de MM. Littré et Comte. Eh bien 1 les sciences physiques, mathématiques et naturelles, parlant par l’organe de leurs plus illustres représentants, ne sont pas plus favorables que les sciences morales et politiques, ou que la philosophie elle-même, soit aux procédés, soit aux résultats du positivisme. Un des plus grands mathématiciens de ces derniers temps, Augustin Cauchy, était profondément religieux, et, à l’exemple de Pascal, de Fermât, de Newton, de Roberval, d’Euler, surtout de Leibnitz, qui appelait Dieu l’éternel géomètre, il ne voyait rien d’incompatible entre la science et sa foi. Le même jugement s’applique à M. Biot, si renommé à la fois comme physicien, comme géomètre, comme astronome, et à M. Ampère, dont on vient tout récemment de publier les œuvres
SUITE D'AUGUSTE COMTE
philosophiques, tout imprégnées de spiritualisme *. Lorsque, il y a quelques années, une sorte de révolution, dont je ne veux point d’ailleurs prendre la défense, s’est accomplie dans notre système universitaire, j’ai entendu un mathématicien et un chimiste dont les noms, célèbres entre tous, se présenteront tout seuls à la pensée , soutenir que les sciences sont encore le moyen le plus sûr d’élever l’esprit de l’homme à la connaissance de Dieu. Dans le domaine de l’histoire naturelle, Cuvier et M. Flourens, en défendant contre Geoffroy Saint-Hilaire et M. Darwin la fixité des espèces, ont fait passer à l’état d’une vérité d’expérience les plans préconçus, les desseins immuables de l’Auteur de la nature. Enfin, en forçant dans ses derniers retranchements la théorie de la génération spontanée, déjà fortement entamée et comme chassée de place en place par Redi, Swammerdam, Malpighi, Réaumur, Van Beneden, Balbiani, M. Pasteur a mis définitivement le Créateur à la place des propriétés aveugles de la matière.
Dans celte lutte de la raison contre l’esprit de chimère et du véritable progrès contre des préjugés malsains, la place de M. Chevreul était marquée depuis longtemps. Une vie octogénaire, consacrée tout entière à la science et illustrée par d’importantes découvertes ; des travaux qui, selon le témoignage de M. Dumas, ont servi de modèle à tous les chimistes et ont valu à l’industrie des centaines de millions; la création d’une nouvelle branche des connaissances physiques appelée à exercer une influence considérable, non-seulement
1. Philosophie des deux Ampère, publiée par J, Barthélemy Saint- Hilaire. 1 vol. in-8», chez Didier.
sur l’industrie, mais sur les arts, la science des couleurs; des études approfondies sur l’histoire aussi bien que sur l’état actuel de la physique , de la chimie et de l’histoire naturelle, lui donnaient le droit de soutenir que les recherches scientifiques, loin de conduire à une négation déclarée ou à une élimination plus ou moins timide de l'existence de Dieu, en fournissent au contraire la plus éclatante démonstration. C’est ce qu’il a fait avec une autorité incontestable et une rare abondance d’arguments, d’arguments qui sont des faits, dans le volume qu’il vient de publier
Si quelqu’un s’étonne que de telles questions aient pu être agitées dans une Histoire des Connaissances chimiques, nous répondrons que la chimie, selon M. Chevreul, n’est pas une science isolée, elle comprend la matière en général et les corps en particulier, non-seulement les corps bruts, mais les êtres organisés et vivants, c’est-à-dire les animaux et les plantes, puisqu’elle veut savoir comment est constituée la matière de ces êtres. De là des rapports nécessaires entre la chimie et les autres sciences d’observation ; de là l’obligation de se rendre compte des conditions qui leur sont communes ou de se faire une idée exacte de la méthode expérimentale.
Un premier point sur lequel M. Chevreul insiste avec beaucoup de force, et qui est en effet de trèsgrande conséquence pour la manière dont on comprendra la science elle-même, c’est la différence qui existe entre la méthode expérimentale et la méthode empi-
1. Histoire des connaissances chimiques, t. I, un vol. in-8°. Paris,
SUITE D'AUGUSTE COMTE
rique, ou celle, de quelque manière qu’on la qualifie, quepréconiseexclusivementl’écolepositiviste. Parmi les philosophes, d’ailleurs en très-petit nombre et profondément divisés, dont cette école se compose, il est reçu que rien n’est plus contraire à l’esprit scientifique, à la recherche et à la découverte de la vérité, que l’usage de l’abstraction. Ils semblent croire, une fois qu’on s’est placé dans la position la plus favorable pour les apercevoir, qu’il n’y ait qu'à laisser les faits se peindre dans le cerveau, comme les images sur la plaque du daguerréotype, et que la connaissance est d’autant plus parfaite que l’esprit, je me trompe, que les facultés cérébrales y jouent un moindre rôle. Aller au delà des faits et de la situation respective qu’ils gardent entre eux, c’est sortir de la science proprement dite, de la science positive, pour se perdre dans la métaphysique ou dans la théologie ; c’est quitter le terrain solide de l’observation et de l’expérience pour entrer dans le pays des chimères.
M. Chevreul est d’un avis contraire. Il pense que l’abstraction est un élément nécessaire de la connaissance, par conséquent de la science et de la vraie méthode. L’abstrait, selon lui, n’existe pas moins que le concret, le général pas moins que le particulier. Toute propriété est représentée dans notre esprit par une idée générale, par une idée abstraite. Or, si vous supprimez les propriétés, nous ne savons plus rien des choses, nous ne sommes plus en état de concevoir plusieurs sortes de matières ni de distinguer un corps d’un autre corps '. Mais que parlons-nous de pro-