Histoire des connaissances chimiques, p
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d’après certaines règles, ou à la lumière de certaines idées qui seules ont la vertu de donner un sens à l’exjiérience, de mettre l’ordre dans les faits, et qui existent dans notre esprit indépendamment des faits, avant que l’expérience ait subi leur empire. Supprimez, par exemple, l’idée de cause ou l’idée de temps, l’idée d’espace avec tous les rapports qui en dépendent, vous ne saurez plus ni ce que vous voulez, ni ce que vous cherchez, ni ce qui distingue le savoir de l’ignorance. Cela revient à dire qu’il n’y a pas de science, même de science expérimentale, sans principes préétablis dans l’intelligence et que l’intelligence transporte irrésistiblement à la nature des choses. Toute investigation qui prétend se passer de tels principes ou qui les nie aboutit nécessairement au chaos.
On en trouvera une preuve entre mille, mais une preuve particulièrement intéressante, dans le débat qui s’est élevé entre les naturalistes sur l’origine et la durée des espèces. Chacune des espèces dont se compose la nature vivante, soit le règne animal, soit le règne végétal, correspond nécessairement à une idée, à un dessein, à un plan préconçu d’après lequel elle a été formée et dont chaque individu nous offre une réalisation plus ou moins complète. Ce plan, ce type idéal, toujours le même au milieu de la succession et de la diversité infinie des êtres particuliers, où peut-il exister, sinon dans une intelligence qui a présidé à la génération et à laquelle appartient le gouvernement des choses ? Car, .sans remonter jusqu’à Platon, dont le nom ferait sourire la plupart de nos lecteurs, quoique peu d’entre eux, j’en suis sûr, aient lu ses œuvres, même dans la traduction de M. Cousin, il sera permis
de dire avec Voltaire et avec Bayle que l’organisation des animaux est un ouvrage « dont la cause doit avoir beaucoup d’esprit. » Ceux qui ont décidé que l’esprit, que l’intelligence est absolument inutile à la naissance et à la conservation de l’univers, ceux-là nient la distinction essentielle, c’est-à-dire la fixité, ou, ce qui revient au même, l’existence des espèces. Ils ne reconnaissent dans la nature que des organisations mobiles qui, dérivées de quelques souches primitives disparues depuis longtemps, et même d’une souche unique, ne cessent de se mêler et de se transformer de manière à confondre toutes les limites actuellement tracées entre elles. L’unité de composition de M. Geoffroy Saint-Hilaire et la théorie de M. Darwin ne sont au fond qu’un même système ; car entre celui qui prétend qu’il n’y a aucun plan déterminé, aucune organisation stable dans la nature, et celui qui affirme que les organisations les plus diverses, les plus dissemblables, les plus opposées même, répondent à un même plan ou se ramènent à un type identique, il n’y a qu’une différence de langage. L’un et l’autre mettent le chaos et les ténèbres à la place de l’ordre et de la lumière. L’un et l’autre, en substituant arbitrairement des métamorphoses fugitives, des phénomènes sans durée aux formes invariables de la nature, rendent la science impossible; car, ainsi que l a dit avec un profond bon sens l’auteur de V Histoire des Animaux , il n’y a pas de science du particulier, toute science repose nécessairement sur des idées générales. Au reste, la doctrine de la transformation des espèces, loin d’être un effet de la loi du progrès, comme le soutiennent ses derniers défenseurs, n’est qu’un pas rétrograde, un retour
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à l’hypothèse produite par de Maillet au commencement du dernier siècle.
Mais, ancienne ou récente, par qui cette manière dte voir est-elle repoussée aujourd’hui? Est-ce par des métaphysiciens ou des théologiens? Non, c’est par des naturalistes tels que Cuvier et M. Flourens, c’est par un savant tel que M . Chevreul ; et, comme on peut s’y attendre, les motifs sur lesquels repose leur arrêt de condamnation, ce ne sont point des raisonnements abstraits, mais des faits constatés par la plus sévère et la plus patiente investigation. On a remarqué que les animaux, tels que les décrivait Aristote il y a deux mille deux cents ans, sont dans toutes les parties de leur organisation et dans toutes les conditions de leur vie, dans tous les traits qui nous peignent leurs mœurs, exactement semblables à ceux qu’observent les naturalistes de nos jours. On a recueilli dans les tombeaux et dans les temples de la vieille Égypte des momies d’animaux de plusieurs espèces, et, bien qu’ils remontassent, d’après les calculs les plus probables, à trois, à quatre et même à cinq mille ans, rien ne les distinguait de ceux qui vivent sous nos yeux*. Comment concilier cette stabilité des espèces vivantes avec la théorie selon laquelle des gradations insensibles les font passer sans interruption de l’une à l’autre? Une transformation continue, dont, au bout de trente, quarante et cinquante siècles, l’œil le plus exercé n’aperçoit pas le moindre vestige, est certainement chimérique. Si irrécusable que soit cette preuve', ep voici d’autres plus directes. Personne n’a jamais nié que les
1. Cuvier, Discours .sur les révolutions de la surface du globe.
te.
espèces ne soient variables jusqu’à un certain point, c’est-à-dire qu’elles n’admettent un grand nombre de races, dont plusieurs, quand il s’agit des animaux et des plantes, sont l’œuvre de l’homme. Mais on n’a jamais vu une espèce se transformer dans une autre, car le caractère propre, le signe matériel et distinctif d’une espèce, c’est que la chaîne des générations ou la fécondité n’est continue que dans son sein. Entre des individus appartenant à des espèces différentes, pourvu qu’ils soient compris dans le môme genre, la fécondité peut s’étendre jusqu’à certaines limites, jusqu’à deux ou trois générations successives; mais, ces limites une fois atteintes, les types originels, les espèces primitives reparaissent. Cette règle, constatée par des expériences précises pratiquées pendant plus de vingt ans au Jardin-des-Plantes, s’applique au règne végétal comme au règne animal. Il n’y a pas jusqu’aux variétés produites par l’éducation ou l’industrie de l’homme qui ne disparaissent spontanément dès que les êtres ainsi opprimés ont retrouvé leur liberté naturelle. On ne tarde pas, selon les expressions d’un savant naturaliste, à voir les espèces domestiques remonter vers les espèces sauvages, qui en sont la souche*.
La fixité ou la distinction éternelle des espèces, que M. Flourens, d’accord avec M. Chevreul, appelle justement « le plus grand fait de l’histoire naturelle, la plus grande merveille et le plus grand mystère de la nature 1 * 3 ,» a pour conséquence nécessaire de rendre
1. M. Ronlin, cité par M. Flourens dans son Examen du' livre de
M. Darwin, p. 61-63.
î. Examen du livre de M. Darwin, p. 91 el 98.
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absolument inadmissible l’hypothèse de la génération spontanée. Aussi la voit-on, refoulée dans des limites de plus en plus étroites, de plus en plus inaccessibles à l’observation, se retirer peu à peu, comme un ennemi vaincu, de toutes les parties de l’histoire naturelle. Quand on se fut bien convaincu, malgré le témoignage de quelques anciens, que les degrés supérieurs de l’échelle animale n’en offraient aucun exemple, on se contenta de citer les insectes et les vers engendrés, disait-on, par la fermentation et la décomposition de certaines substances. L’expérience fit justice de cette erreur. On se rabattit alors sur les vers parasites. D’où viendraient ces êtres étranges dont le nom seul indique l’absence des conditions de la génération ordinaire, s’ils ne naissaient pas spontanément d’une corruption intérieure des grands animaux? Les curieuses observations de M. Yan Beneden dissipèrent cette illusion. D’autres expériences ont établi, il n’y a pas longtemps, que les infusoires mêmes ne font pas exception à la loi commune. Réfugiée dans la région la plus basse de l’organisation et de la vie, la génération spontanée vient d’en être expulsée encore par des recherches toutes récentes. L’analogie seule suffirait pour nous convaincre que la vérité est du côté de M. Pasteur.
Ce qui donne à penser autant que la constitution et la génération des êtres, c’est la force mystérieuse qui assure leur existence, c’est l’instinct qui veille à la conservation des individus et à la perpétuité des espèces. L’insecte, comme le remarque M. Chevreul, n’a jamais vu ni son père ni sa mère. Le travail souvent merveilleux qu’il accomplit n’est donc pas le fruit
LA SCIENCE N’EST NI POSITIVISTE NI ATHEE. t07
de l’imitation, laquelle d’ailleurs suppose un modèle. Qu’est-ce qui le lui a appris? Sans doute le principe des conditions d’existence, en raison duquel chaque existence produit naturellement ce qui lui est nécessaire. Oui ; mais quelle nécessité y a-t-il pour un animal d’être de telle espèce plutôt que d’une autre, et de faire avec une précision mathématique, sans l’avoir jamais appris et sans en avoir conscience, tout ce qu’exige sa fin particulière? Car, on a beau dire, tout être a sa fin, tout être tend au moins à se conserver et à ne pas souffrir. Si l’on prétend que cette harmonie préétablie entre les actes et le but proposé, entre les moyens et la fin, réside dans la constitution ou du cerveau ou des nerfs, je répondrai qu’il a fallu quelqu’un de beaucoup d’esprit pour arranger les cerveaux de cette façon. Qu’est-ce donc si nous nous élevons de l’animal à l’homme, de l’instinct à la raison et à la liberté, des appétits de la brute au sentiment du devoir et du droit, à l’amour du beau, du juste, du saint, à l’idée et à la soif de l’infini? Quoi ! parce qu’il vous plaît de supposer que la liberté morale est nécessaire au monde physique, ou que les plus sublimes facultés de l’âme sont indispensables à la conservation du corps, ces facultés se trouveraient là à point nommé, sans que personne les eût produites, et ce qui m’élève de toute la distance du ciel à la terre au-dessus des phénomènes du monde matériel ne serait que la propriété d’une vile matière ! Allez 1 malgré vous, le spirituel, l’absolu, le divin, la cause invisible et intelligente de tous les êtres vous pénètre et vous soulève. Les expressions mêmes dont vous vous servez déposent contre vous. Principe des conditions d’existence, élection
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naturelle, concurrence vitale, autant de formules arbitraires et vides de sens, qui signifient simplement que votre parti est pris ; elles ressemblent aux deux poings que se pose sur les oreilles et sur les yeux un homme décidé à ne pas voir et à ne pas entendre.
L’IDÉE DE DIEU
BT L'ATnÉISME CONTEMPORAIN*
Ce n’est point d’aujourd’hui que les vérités les plus nécessaires à la conscience humaine, l’existence de Dieu, celle de l’âme et de la liberté, celle de la loi morale, sont attaquées par une foule d’adversaires plus ou moins redoutables. Mais à aucune époque ils n’ont parlé un langage aussi altier, aussi impérieux, aussi méprisant que celui qu’ils tiennent au milieu de nous depuis quelques années. On dirait des vainqueurs tellement sûrs de leur triomphe qu’il ne leur reste plus qu’à dicter des lois à ceux qu’ils ont subjugés. Tant pis pour celui qui se figure être en état de leur tenir tête! Un regard de pitié ou de mépris est la seule réponse qui convienne à cette prétention. Voilà pourquoi le
1. L'Idée de Dieu et ses nouveaux critiques, par E. Caro; un volume in-8».
L'IDÉE DE DIEU
dédain a sa place nécessaire parmi leurs moyens de réplique. S’ils ne jettent pas, comme Auguste Comte, le nom d’esclave à la face de quiconque ose encore faire profession de croire en Dieu, ils ont une autre façon de le faire rougir de lui-même et de l’abaisser sous le poids de leur supériorité.
Ils lui reprochent d’être resté à l’arrière-garde ou parmi les parties simples de l’humanité; ils sourient de sa naïveté et de son ignorance ; ils le représentent à ses propres yeux comme un Epiménide qui, après avoir dormi pendant la durée de plusieurs générations, se réveillerait étranger aux idées, aux connaissances, à l’esprit des temps nouveaux, et n’offrirait plus qu’un fantôme du passé au milieu d’un monde resplendissant de vie et de jeunesse. À les entendre, toutes les sciences, désormais réunies dans un même concert, celles qui explorent la nature et celles qui se rapportent à l’homme, la physique, la chimie, l’histoire naturelle, la physiologie aussi bien que la logique, l’histoire, l’archéologie, l’étude comparée des langues, toutes sans exception proclament le néant du monde spirituel, le néant de toute chose qui ne se ramène pas à un fait visible ou palpable, le néant de toute existence qui ne rentre pas directement ou indirectement dans celle des corps.
Qu’il vous arrive, en les écoutant, de prononcer les mots d’athéisme et de matérialisme, les étroites limites de votre horizon et la bassesse de vos pensées n’en seront que mieux établies pour eux. Ils vous montreront que vous n’êtes qu’un idolâtre, Je sectateur crédule d’un vulgaire anthropomorphisme, tandis qu’eux ont reconnu le Dieu véritable, le seul qui soit digne des
hommages du genre humain , l’infini incompréhensible ou l’éternel idéal. Ils vous apprendront que le bien est un des aspects sous lesquels se présente à notre esprit ce type divin, et qu’il y a beaucoup plus de vertu, de désintéressement à y conformer ses actions lorsqu’on n’attend plus rien au delà de cette vie, que quand on s’attribue le don de l’immortalité. Peu s’en faut qu’ils ne soutiennent que c’est une grossièreté, presque un blasphème contre la religion des esprits supérieurs, que d’imposer à l’âme et à Dieu l’attribut vulgaire de l’existence.
Se tenir sur la défensive avec ces fiers conquérants, si dégoûtés des vieux arguments et des vieilles doctrines, c’était s’avouer vaincu, c’était accepter, aux yeux de leurs admirateurs, le tort irrémissible de n’étre au courant ni des procédés, ni des découvertes de la science contemporaine, et particulièrement de cette science universelle, de cette alchimie moderne qui s’appelle la critique. Non, il fallait leur livrer bataille sur leur propre terrain et les frapper, s’il était possible, avec leurs propres armes; il fallait oser scruter les mystères de cette science ineffable, de cette critique souveraine, de cette formidable dialectique au nom de laquelle on prononçait la déchéance non-seulement des croyances les plus universelles et qui semblaient jusqu’alors les plus indestructibles, mais des principes mômes de notre intelligence, des idées dans lesquelles on était accoutumé à voir le fond et l’essence de la raison. C’est ce qu’a fait M. Caro, avec un rare talent, avec une vigueur de style et de pensée, avec une finesse d’analyse, avec une chaleur de conviction et tout à la fois avec une courtoisie, une élégance, quelquefois une
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grâce de formes qui, même après la clôture du débat, s’il doit bientôt finir, conserveront tout leur prix, et assigneront à ce volume un rang très-élevé parmi les productions philosophiques de notre temps.
La foi en Dieu est tellement essentielle à la raison humaine que pour renoncer à l’une on est forcé en quelque sorte de renoncer à l’autre, en la dépouillant de toute autorité et de toute valeur, en l’enfermant dans un cercle de contradictions fatales ou d’apparences sans réalité. Cette condition est acceptée également, sous une forme ou sous une autre, par tous les systèmes, positivisme, panthéisme, naturalisme, critique pure, qui, n’avant rien de commun qu’une pensée de destruction, ont résolu de recommencer l’œuvre du dix-huitième siècle. L’un pense qu’il n’y a pour nous que des phénomènes et des lois, que les apparences sous lesquelles les choses se présentent à notre esprit et l’ordre qui règne dans ces apparences, mais que le fond réel ou la substance des êtres se dérobe à toutes nos facultés. L’autre soutient que l’apparence et la réalité, l’existence et. la pensée, l’être et le non-être, qui, après tout, ne pourraient se concevoir s’ils n’existaient au moins dans notre esprit, ne sont qu’une seule et même chose, et que le fond commun de toutes ces antithèses est la vérité même, la vérité souveraine et absolue ; que la vérité admet toutes les contradictions, parce qu’elle absorbe tous les termes contradictoires, et qu’en les absorbant elle les détruit : elle n’est jamais faite, elle devient toujours. D’après un troisième, vérité, erreur, ne sont que des termes relatifs ; ce qui est erreur aujourd’hui sera vérité demain ou l’était hier. De même qu’il n’y a dans la nature que des phéno-
mènes dont le mouvement perpétuel ne laisse rien subsister de durable, il n’y a dans la pensée de l’homme que des opinions qui se suivent dans un certain ordre, et qui ne possèdent ni plus ni moins de droits les unes que les autres au respect de la science. Tous sont également fiers de ces propositions, qui ne sont en définitive que la répudiation de la raison, la destruction de toute logique, la suppression de toute différence entre le vrai et le faux; tous les présentent comme le dernier effort et le résultat le plus hardi, le plus original de la pensée moderne. M. Caro leur enlève sans pitié ce sujet d’orgueil ; il croirait faire trop d’honneur à ces différentes doctrines en les considérant comme des filles, môme comme des filles dégénérées, de la funeste mais originale et profonde philosophie de Ilégel. Il ne voit pas non plus, en dépit de quelques emprunts importants, qu’il y ait lieu de les rattacher au système de Kant, parce que si l’auteur de la Critique de la raison pure a abaissé la métaphysique, c’est pour fournir une base d’autant plus solide à la morale, et pour rentrer par la morale dans la croyance en Dieu. C’est dans les sophistes les plus décriés de la Grèce, un Protagoras, un Gorgias, qu’il nous montre leurs premiers et véritables ancêtres. Celui qui a dit : « L’homme est la mesure de toutes choses, » a été le fondateur de cette dialectique sublime qui, enfermant l’homme dans sa propre conscience comme dans une prison infranchissable, ne lui laisse que l’alternative ou de nier toute vérité et toute divinité, ou de faire son Dieu de lui-même.
Une autre prétention des systèmes dont nous parlons, c’est d’être d’accord avec les méthodes les plus accréditées et les découvertes les plus récentes des sciences
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L'IDÉE DE DIEU
naturelles. M. Caro ne leur abandonne pas plus cet avantage que celui de la nouveauté et de l’originalité. Pour que les sciences naturelles pussent jamais devenir un argument contre l’existence de Dieu ; pour que la nature elle-même, si l’on veut me permettre cette hardiesse de langage, pût élever la voix contre son auteur, il faudrait qu’on n’y aperçût aucune trace d’intention et d’intelligence, qu'une nécessité purement physique nous pût rendre compte de toutes ses œuvres, et que les causes finales, reléguées parmi les fictions de la mythologie, fussent absolument de trop dans ces explications. Or, c’est à quoi jusqu’ici l’on n’a pas encore pu réussir. En vain nous dira-t-on que les oiseaux volent parce qu’ils ont des ailes, et que c’est un préjugé de croire qu’ils ont reçu des ailes pour voler. Le sens commun soutiendra le contraire, et les savants les plus illustres, les Newton, les Cuvier, les Biot, parleront comme le sens commun. On a fait grand bruit d’un livre récent, celui de Darwin, sur l’origine des espèces, où toutes les formes de la nature vivante, présentées comme des phénomènes essentiellement variables, sont expliquées par les seules forces de la matière organisée, par ses luttes et ses affinités naturelles, sans l’intervention d’aucun plan général, d'aucun dessein préconçu. Mais, sans compter qu’elle s’arrête devant le problème le plus difficile de la philosophie de l’histoire naturelle, l’apparition de la vie au sein de l’Univers, la théorie de Darwin soulève contre elle les résultats les plus incontestables de la science, dont elle invoque le nom et l’autorité *.
I. Voyez les articles publiés par M. Flourens dans le Journal det Sa-
Toutes les autres hypothèses qui, depuis le commencement du dix-huitième siècle jusqu’à ces dernières années, ont été imaginées dans l’intention de chasser Dieu de la nature, nous ramènent complètement à l’enfance de l’esprit humain, aux cosmogonies de Démocrite et de Xénophane, aux combinaisons fortuites d’Épicure. Ce n’est pas la peine de tant médire de la philosophie pour répéter ses premiers bégaiements.
Si M. Caro est dans la vérité et dans la justice quand il ôte à ses adversaires l’appui et en quelque sorte la complicité de la science, la vérité et la justice ne sont pas moins pour lui quand il refuse à ses adversaires le droit de se parer du prestige de la religion et de faire étalage de leurs sentiments religieux, que dis-je? de leur penchant pour le mysticisme, sous prétexte qu’ils ont gardé dans leur cœur le culte de l’idéal, que tout ce qui ennoblit l’existence de l’homme et atteste sa grandeur, la poésie, l’art, la vertu, l’héroïsme, est pour eux un objet d’amour et de respect, une source d’émotions ineffables. Alors même que ces sentiments n’auraient rien d’incompatible avec une doctrine qui efface toutes les différences, accepte tous les contraires, supprime toute fixité et toute durée soit dans les idées, soit dans les choses, afin de les ramener les unes et les autres à un éternel devenir, M. Caro démontre dans un noble langage qu’ils ne sauraient cependant prendre la place de la religion.
« Que la poésie, dit-il 4 , que l’art, que la morale nous désintéressent de nous-mêmes, nous arrachent
vants et réunis dans un volume qui a paru récemment : Examen du livre de M. Darwin sur l’origine des espèces; in-8, Garnier frères.