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et la vérité absolue il y a une infinité de degrés, et que, par le fait, il n’y a pas une seule religion vraiment digne de ce nom, .ayant régné plus ou moins longtemps sur des peuples civilisés, qui puisse être considérée comme un artifice inventé à plaisir, accepté par la sottise et conservé par la force ou par la ruse. Ce serait là une étroite et triste philosophie des religions, qui ne ferait honneur ni à la nature humaine ni à la sagesse divine. Sans avoir les mêmes titres pour parler au nom des théologiens, il me semblait que c’était traiter bien légèrement la révélation et les dogmes, qui se fondent sur la divinité des Écritures, que de les faire dépendre de la fortune d’un syllogisme, ou de les supposer si clairs et si simples qu’un argument en bonne forme suffise pour les démontrer. Mais ces objections n’ont pas la même prise sur une seconde édition qui a rapidement suivi la première. Ici, au lieu du raisonnement général qui excitait mon étonnement, on ne trouve plus qu’un argument personnel, ou, comme on dit dans l’école, un argument ad hominem , dirigé contre l’auteur de la Vie de Jésus. Cependant je ne puis dissimuler, et l’on ne sera pas surpris d’apprendre que, sur la question redoutable de l’origine du christianisme et du caractère historique de son fondateur, je ne suis guère moins éloigné de M. Caro que de M. Renan.
Une fois sorti de ce débat périlleux, je n’ai plus que des éloges à donner à M. Caro ; je retrouve toutes les qualités de son esprit et de sa plume. Malheureusement il y a des convenances, je dirais volontiers des devoirs, qui me défendent d’insister sur les parties les plus fortes de son beau travail. Je ne puis le montrer,
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luttant corps à corps avec de redoutables athlètes, sans mêler constamment des noms propres à une appréciation qui doit rester dans le domaine abstrait des idées. Il faut donc que le lecteur, s’il ne veut me croire sur parole, se fasse lui-même le juge du camp. Je ne le plains pas, car dans cet acte de conscience tout est profit pour lui.
Malgré tout ce que je viens de dire, je me demande si c’est à son talent seul que M. Caro doit le succès de son livre. A cette question je réponds sans hésiter d’une manière négative, et mon opinion, je n’en doute pas, sera celle de M. Caro lui-même, non par un excès de modestie, mais parce qu’il est un écrivain convaincu, qui compte plus encore sur la force de sa cause que sur la sienne. La philosophie spiritualiste, et par conséquent l’idée qui en est la plus haute expression, l’idée du Dieu vivant, personnel, qui a créé l’homme, non pas de celui que l’homme a créé, a pu quelquefois pâlir devant des agresseurs audacieux et habiles, mais jamais elle ne s’est éclipsée entièrement, jamais elle ne s’est décidée à abdiquer. Pour amener un tel résultat, il ne faudrait rien moins qu’un miracle, puisque le spiritualisme, soit philosophique, soit religieux, n’est pas autre chose que le fond même, non-seulement delà raison, mais de l’âme humaine.
Des facultés supérieures employées à se contredire, n’importe au profit de quelle chimère, et quelquefois sans autre but que la contradiction elle-même, peuvent produire d’abord un sentiment de confusion et de surprise, peuvent exciter l’admiration d’une jeunesse sans expérience et avide de nouveauté. Personne n’ignore que les sophistes les plus décriés de l’antiquité eurent
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un immense succès auprès de la jeunesse athénienne, et que Carnéade, qui ne valait guère mieux, fut accueilli avec le même enthousiasme par les jeunes Romains. Mais bientôt la raison reprend ses droits. Les esprits, un instant éblouis, recommencent à faire la différence entre la lumière du jour et celle d’un feu d’artifice. Ensuite, qu’une voix libre et courageuse s’élève pour dénoncer tout haut l’illusion que chacun reconnaît tout bas, des milliers d'autres voix lui font écho. Le temps semble venu parmi nous, pour la philosophie spiritualiste, de prendre sa revanche, et c’est surtout le dernier ouvrage de M. Caro qui en aura été le signal. Si c’est un honneur, c’est aussi un péril, car la valeur qu’un livre emprunte aux circonstances qui l’ont vu naître, il n’est pas sûr de la conserver quand ces circonstances n’existent plus.
En attendant, la bataille est engagée sur toute la ligne et l’issue n’en saurait être longtemps douteuse. Ce n’est pas ici, qu’on le sache bien, une affaire d’école à école. 11 ne s’agit pas de prononcer entre Condillac et Maine de Biran, entre Spinoza et Descartes, entre la philosophie allemande et l’éclectisme. Il ne s’agit pas davantage d’une rivalité de corporations ou de professions. Qui se souvient encore de la lutte de l’Université et du clergé? Qui songe à renouveler la querelle encore plus ancienne de la philosophie et de la théologie? La question est de savoir si la société tout entière conservera , n’importe à quel titre et sous quelle forme, les idées jusqu’à présent reconnues nécessaires à son existence, les idées de Dieu, de devoir, de liberté morale, de charité, de justice, d’immortalité, pour se laisser glisser peu à peu dans l’athéisme.
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Je dis dans l’athéisme, et non dans le panthéisme. Si un génie systématique comme Hegel ou Spinoza peut prendre des abstractions pour des réalités, et se croit animé d’un esprit non moins religieux que philosophique lorsque, après avoir détrôné Dieu, il a donné son nom à la pensée de l’homme et aux forces de la nature ; si une nature élevée, mais purement spéculative, comme M. Vacherot, tout en déclarant que Dieu n’existe que dans notre pensée, que Dieu est notre ouvrage et disparaîtrait avec nous, que l’âme et le corps ne sont que des noms de phénomènes dont la substance se confond avec celle du monde, a cependant le droit, par la pureté de sa morale, la noblesse de ses sentiments, le désintéressement de ses actions, de repousser les noms, toujours très-difficiles à porter, d’athée et de matérialiste, il n’èn est pas ainsi du peuple et des gens du monde. Un Dieu qui n’est que l’idéal de l’humanité et de l’univers, un Dieu toujours en train de devenir sans réussir une bonne fois à être, un Dieu qui ne peut se distinguer de la nature, un Dieu qui ne pense pas ou qui ne sait pas qu’il pense, est, dans leur droiture et leur bon sens, un Dieu qui n’existe pas. De même, une âme et un corps qui ne se distinguent l’un de l’autre que dans la pensée sont en réalité confondus et ne laissent à l’homme tout entier d’autre substance que la matière. Donc, pour le peuple et les gens du monde, pour la société prise en masse, il n’y a pas de milieu entre l’athéisme et la croyance en un Dieu personnel, entre le matérialisme et le spiritualisme.
La société prise en masse, puisque c’est à elle qu’on s’adresse, sera-t-elle athée, matérialiste, ou,sil’on aime
mieux cette autre expression, positiviste? Le débat, ramené à ces termes et produit sur ce théâtre, est bien près de finir, au moins pour un temps et jusqu’à ce qu’il renaisse sous une autre forme. Dès qu’on aura vu, à travers toutes vos finesses et tous vos artifices de langage, quel est votre dernier mot, dès que vous serez forcés de laisser appeler ou d’appeler vous-mêmes les choses par leur nom, alors vous n’entendrez qu’un cri de dégoût et d’horreur.
Il serait tout à fait déplacé de montrer ici que l’athéisme, pour avoir changé de nom, n’a pas changé de caractère, et que ses conséquences comme ses principes font toujours la même violence à la nature humaine. Mais parmi ces conséquences il y en a une sur laquelle il m’est impossible de ne pas m’arrêter, parce qu’elle s’adresse directement à l’esprit de notre temps. Nations ou individus, nous voulons être libres dans l’ordre politique comme nous avons la conscience de l’être dans l’ordre moral. Mais si la liberté morale n’est qu’une illusion, que signifie la liberté politique, et pourquoi le mal que nous nous donnons pour la conquérir? La liberté civile elle-même, telle que la comprennent et la réclament unanimement les peuples modernes, est incompréhensible hors du spiritualisme. Je n’ai aucun droit sur cette âme immortelle que Dieu a marquée de son empreinte, qu’il a créée à sa ressemblance pour manifester sa gloire, pour rendre témoignage de son existence. Non-seulement je n’ai sur elle aucun droit, mais je lui dois respect et amour pour ce qu’il y a de divin dans sa nature. Au contraire, que l’homme ne soit qu’une organisation plus savante que les animaux livrés à ma discrétion, qu’est-ce qui me
iiï L'IDÉE DE DIEU ET L'ATHÉISME CONTEMPORAIN, défendra de m’en servir comme il me plaît pour la satisfaction de mon orgueil, de mon ambition ou de ma luxure? — Lui-même peut-être. — Oui, s’il est le plu; fort. Mais que la force ou l’adresse soit de mon côté, il n’aura rien à dire. 11 se gardera bien d’en appeler à ma justice et à ma sagesse ; car justice et sagesse, devoir et droit sont des mots vides de sens pour un être qui ne s’appartient pas, qui n’a pas plus le pouvoir de quitter la voie où ses passions l’entraînent que la planète de changer son orbite autour du soleil.
Mais s’il est vrai que le spiritualisme a le droit de confondre sa cause avec celle de la liberté, il lui appartient moins qu’à toute autre doctrine de se défendre par la contrainte et de donner l’exemple de l’intolérance. C’est ce que ne paraît pas avoir compris l’Académie française quand elle a fermé sa porte à l’auteur du Dictionnaire historique de la langue française, et quand elle a retiré à M. Taine, après la lui avoir accordée, la récompense à laquelle pouvait seul prétendre son savant travail sur la littérature anglaise. Les académies, et l’Académie française moins que toute autre, ne sont pas des conciles. Elles n’ont point pour tâche de rendre des arrêts en matière d’orthodoxie religieuse ou philosophique; elles ne sont juges que de la science et du talent. Le jour où elles méconnaîtront ce rôle, elles perdront toute influence sur l’esprit public et assureront la popularité, sinon le prestige de la persécution, aux opinions et aux écrivains qui auront encouru leur disgrâce. Il n’y a que la libre discussion qui puisse désormais séparer la vérité de l’erreur. On ne les fait ni avancer ni reculer, l’une et l’autre, par des actes de domination.
L’IMMORTALITÉ DE L’AME
Autrefois, quand un homme, l’esprit obscurci par de vains systèmes, avait le malheur de ne pas croire à la divine Providence, à l’âme immortelle, au libre arbitre, h la sainte loi du devoir, il s’avouait franchement athée, matérialiste, fataliste, épicurien; il acceptait sans difficulté et le nom et les conséquences de son opinion. Aujourd’hui il n’en est plus ainsi. Nous avons de sublimes penseurs qui se disent et peut-être
1. La Vie future suivant la foi et suivant la raison, par Th. Henri Martin, correspondant de l'Institut, doyen de la Faculté des lettres de Rennes; un toI. in-12.
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tit
se croient très-religieux parce qu’ils ont épargné le nom de Dieu, parce qu’ils admirent avec un égal enthousiasme, comme les traits caractéristiques de deux grandes races humaines, le polythéisme et le monothéisme, le culte de la nature et celui du Créateur; qui se placent dans leur imagination à une hauteur infinie au-dessus du spiritualisme, en affectant pour cette doctrine, aussi bien que pour la doctrine contraire, une indifférence olympienne, comme s’il y avait un milieu entre l’existence et le néant, entre la mort et l’immortalité; enfin, qui se flattent d’avoir trouvé une règle de perfection plus élevée que la morale, en montrant plus d’estime pour le beau que pour le bien, pour l’imagination que pour la raison, pour le sentiment de l’art que pour la conscience, et en préférant une galerie de peinture ou de sculpture, pourvu qu’elle soit garnie de chefs-d’œuvre, à tout un peuple d’honnêtes gens.
D’autres, plus hardis ou plus sincères, pour prouver qu’on peut se passer et de Dieu, et de l’âme, et de la liberté, ont fait la matière créatrice et intelligente, ont donné à la nécessité le rôle et les attributs de la Providence, ont cherché dans l’organisme la source de la pensée aussi bien que de la vie. De là une façon de comprendre l’art, la littérature, la poésie, l’histoire, et surtout la philosophie, qui produit les effets les plus inattendus. Spiritualisme , matérialisme , athéisme , mysticisme, que signifie tout cela? Un certain état du cerveau, des nerfs, de la circulation ou de la respiration : rien de plus, rien de moins. Par exemple, si M. Jouffroy n’avait pas eu les poumons endommagés, il se serait enquis avec moins de passion des mystères
de l’âme et de la destinée humaine; il aurait tracé une limite moins décisive entre la physiologie et la psychologie, entre la science de l’esprit et celle du corps. Ce sont les maladies de poitrine qui font les hommes intérieurs.
D’autres, faisant de la vérité philosophique et religieuse une question de patriotisme, un privilège du sang, et ne la trouvant dans sa pureté qu’aux premières origines de notre histoire, nous proposent de revenir à la religion des Gaulois avant la conquête de César. Dors de la métempsycose, telle que la professaient les vieilles races celtiques, point de salut pour nous. Les druides, ces bourreaux incompris, ces doux sacrificateurs de victimes humaines, voilà les maîtres que nous recommandent l’amour de l’humanité et la loi du progrès.
Si nous regardons par-dessus nos frontières pour voir ce qui se passe en Allemagne, un spectacle non moins étrange frappera nos yeux. Je passe sous silence ces vastes constructions philosophiques, ces Babels du panthéisme qui depuis soixante ans s’élèvent et s’écroulent comme des châteaux de cartes. Je ne veux parler que de cette théologie qui nie la révélation, démolit pièce à pièce l’Écriture sainte, traite les dogmes comme un symbole, l’histoire évangélique comme un mythe, et se dit chrétienne en se passant du Christ, en se dispensant même de croire en Dieu : car ce qu’elle entend par ce nom ce n’est point le Créateur et la Providence du monde, ou bien le juge et le père du genre humain ; c’est la matière dont sont formés tous les êtres, la substance identique des esprits et des corps, force aveugle dans la nature, vie dans la plante, ins-
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ttti
tinct et sensibilité dans l’animal, conscience et raison dans l’homme.
AI. Henri Martin, dans l’ouvrage qu’il publie aujourd’hui pour la seconde fois, s’est proposé de combattre toutes ces doctrines en les groupant autour d’un même point, en les rattachant à une seule question, plus propre qu’aucune autre à nous en faire mesurer la portée et apprécier le caractère. Veut-on savoir, en effet, ce qu’un système, soit métaphysique, soit religieux, enlève ou apporte de dignité, de force et de consolation h l’homme, de justice, de bonté et de sagesse à Dieu, de lumière à la conscience, d’ordre à la création? Qu’on lui demande ce qu’il enseigne sur la vie future. C’est là qu’est notre tout, comme dirait Pascal, et si l’on ne répond pas à l’intérêt que nous y mettons, nous n’avons plus de raison pour faire grand cas du reste.
Je ne dirai pas, avec un des évêques dont nous avons sous les yeux la chaleureuse approbation , « que M. Martin semble avoir été préparé par la Providence pour une thèse si importante. » Grâce à Dieu, la thèse n’est pas absolument nouvelle, et dans aucun temps elle n’a manqué de défenseurs. Mais je reconnais, avec un véritable plaisir, que M. Martin a pris parmi eux un rang très-distingué, et que tout écrivain qui dans l’avenir voudra traiter le même sujet sera obligé de tenir compte de son livre. Al. Martin est à la fois un savant profondément versé dans les sciences physiques et mathématiques, un érudit, un philosophe, un théologien, ou du moins un apologiste, comme en ont produit les premiers siècles de l’Église. Ses Etudes sur le Timce de Platon , sa Philosophie spiritualiste de la na-
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turee t sa patiente restauration du Traité d' Astronomie de Théon de Smyrne, auraient pu lui ouvrir les portes de l’Académie des sciences et de l’Académie des inscriptions, comme elles l’ont fait admettre parmi les correspondants de l’Académie des sciences morales et politiques. Toutes ces connaissances si diverses et leur histoire même, puisée aux meilleures sources et suivie depuis leur origine jusqu’à nos jours, il les a mises au service de la cause qu’il a épousée. Livres anciens et nouveaux, français et étrangers, sacrés et profanes, revues, journaux, mémoires académiques, rien ne lui est étranger, et des notes d’une précision mathématique nous offrent une preuve de l’exactitude aussi bien que de la richesse de ses souvenirs.
Disons-le tout de suite : tant de savoir n’est point nécessaire à la démonstration de l’immortalité de l’âme ; autrement, qui aurait le droit de l’affirmer avec certitude? à qui pourrait-on faire un crime d’en douter? Telle est aussi, j’en suis sûr, la pensée de M. Martin; mais le but qu’il s’est proposé est tout différent. Il ne s’adresse pas à ceux dont l’esprit, demeuré libre, est prêt à accueillir la vérité dès qu’on la lui montre; il a voulu, au contraire, ramener les esprits prévenus ou déjà fascinés par l’erreur, chasser les ténèbres qui empêchent de voir la lumière, démolir les faux systèmes qui égarent et tout à la fois discréditent la raison. Pour donner plus de force à ses arguments, il a invoqué tour a tour le témoignage de tous les peuples, de tous les grands hommes, de tous les monuments écrits, de toutes les traditions; car, dans un sujet de cette nature et de cette importance, il faut que la vérité, s’il est possible, ait pour garant la parole du
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genre humain ! Enfin M. Martin s’est imposé encore une autre tâche que la nature de ses opinions ne lui a pas permis de séparer de la précédente. Catholique avant d’être philosophe, quoique philosophe sincère partout où il croit possible de l’être sans péril, il a voulu mettre d’accord, sur ce point capital, sa foi avec sa raison, les dogmes de l’Église avec les lumières naturelles de sa conscience et les résultats légitimes de la pensée humaine.
De là la nécessité, pour avoir une idée exacte de son œuvre et pour la juger avec impartialité, de la décomposer en trois parts : l’une qui intéresse uniquement l’histoire; l’autre qui renferme la doctrine de l’auteur, sa manière de traiter la question et l’ensemble de ses vues tant philosophiques que religieuses; la troisième, toute polémique, où les doctrines contraires, particulièrement celles que professent certaines écoles contemporaines, sont discutées et combattues avec une grande vivacité, mais dans un langage toujours fidèle aux convenances. J’examinerai le livre de M. Martin sous tous ces aspects, en me bornant à ce qui offre le plus de prise à l’éloge comme à la critique, et en n’insistant que sur les opinions décisives qui seules marquent le rang d’un écrivain ou d’un ouvrage.
Oui, M. Martin a raison, « l’instinct de l’immortalité, pour me servir de ses expressions, est un des traits distinctifs de la nature humaine. » Or, qui dit instinct dit une loi divine, et par conséquent une divine promesse, une révélation naturelle, antérieure à * l’action libre delà pensée, et qui brille aussi bien dans les ténèbres de la barbarie et de la vie sauvage qu’au sein delà plus éclatante civilisation. L’histoire, depuis
le moment où elle se dégage de la fable, et sous l’obscurité transparente de la fable elle-même, quand elle nous apparaît encore enveloppée dans les langes de la tradition, nous apprend qu’il n’a pas existé un seul peuple qui n’ait cru à une autre vie. Ce fait, qui de la part des défenseurs du spiritualisme n’avait guère été jusqu’à présent qu’une supposition, M. Martin l’a mis hors de doute par des preuves irrésistibles, par des documents puisés aux sources les plus authentiques, par un tableau sommaire, mais rempli d’intérêt, des croyances religieuses de tous les peuples de l’antiquité.
Après avoir entendu la grande voix de l’histoire, après nous être assurés de l’unanimité des nations, prêtons aussi l’oreille aux objections et aux doutes de quelques penseurs solitaires, de quelques philosophes isolés qui ont paru de loin en loin, à une époque relativement récente, au sein d’une race divisée à l’infini, avide de toute nouveauté, éprise de l’art du raisonnement et de la parole, même quand il est porté jusqu’au sophisme ; de quel côté devront pencher notre cœur et notre raison? de quel côté se fera entendre l’inspiration de la nature, c’est-à-dire de son Auteur, et l’accent de la conscience? Où sera la garantie la plus sûre de la vérité? Sans aucun doute, le dogme de l’immortalité ne repose pas sur cet unique fondement. Il n’est venu à l’esprit de personne d’en faire une question de majorité qui se décide à la pluralité des voix. Mais ce n’est pas une caution à mépriser que l’autorité universelle du genre humain. Je connais peu d’arguments qui soient capables d’inspirer la même confiance.
Cependant on a signalé une exception à cette loi. Il y a dans l’antiquité un peuple fameux, qu’on accuse de
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n’avoir point partagé la foi commune et de n’avoir connu d’autre existence que l’existence terrestre. Ce peuple est précisément celui qui s’est appelé lui-même et que tout le monde a appelé après lui le peuple de Dieu. Ce peuple est celui qui est devenu avec le temps l’instituteur religieux de l’humanité, dont les livres sacrés sont encore aujourd’hui un objet de respect et de foi pour les nations les plus civilisées, et qui a la gloire, cruellement expiée par dix-huit siècles de persécutions, d’avoir donné naissance à l’auteur du christianisme. Le reproche de matérialisme adressé aux Israélites et à l’Écriture sainte vient-il seulement des philosophes du dernier siècle qui, pour ruiner l’autorité de l’Évangile, ne voyaient rien de plus conséquent ni déplus habile que de commencer leur œuvre de démolition par l’Ancien Testament? Non, il remonte beaucoup plus haut et dérive d’une source plus respectée. Quelques Pères de l’Église, parmi ceux qui ne pouvaient lire les livres saints dans le texte original, ont cru relever d’autant plus les bienfaits de la grâce qu’ils abaisseraient davantage celui de la loi. C’est ainsi que saint Jean Chrysostome ne craint pas d’affirmer, en dépit des livres de Daniel, d’Ézéchiel et de l’Ecclésiaste, au mépris même des textes de l’Évangile, que les Juifs, avant Jésus-Christ, n’avaient jamais entendu parler, ni par leurs prophètes, ni par qui que ce fût, de la résurrection ni du royaume des cieux, et qu’ils ne connaissaient même pas de nom la géhenne. Saint Thomas-d’Aquin , sans la contrôler, a répété cette assertion, et l’a fait passer en quelque sorte comme un article de foi à tous les théologiens du moyen âge.
Sans se laisser intimider par ces noms imposants, mais encouragé par d’autres autorités non moins considérables, M. Martin nous signale la croyance à une autre vie dans tous les livres canoniques des Hébreux, c’est-à-dire dans tous les monuments qui nous retracent leur vie religieuse, intellectuelle, politique et morale. Elle est sans aucun doute dans le livre de Job, où ce patriarche se promet de voir Dieu, de le voir de ses yeux, quand sa peau sera détruite, et de se justifier devant lui quand il aura cessé de vivre *. Elle est dans l’Ecclésiaste, exprimée avec une clarté irréprochable : «Que la poussière retourne vers la terre comme elle était, et que l’esprit retourne vers Dieu qui l’a donné s . » Elle est dans le livre de Samuel où l’on voit la pythonisse d’Endor évoquer devant Saül l’ombre du prophète 1 2 3 . Elle est dans Isaïe, où l’on nous montre les morts se levant pleins de terreur devant l’ombre du roi d’Assyrie; où Dieu fait savoir aux méchants que leur ver ne mourra pas, que leur feu ne s’éteindra pas et qu’ils seront une horreur à toute chair 4 . Elle est dans les livres d’Osée, de Daniel, de Malachie, qui annoncent en termes non équivoques le jour de la résurrection. Elle est enfin partout, comme le proclame l’Évangile lui-méme, car Jésus-Christ ne parle jamais des tortures de la géhenne et des voluptés du ciel comme d’une vérité nouvellement révélée, mais comme d’un dogme aussi ancien qu’lsraël. Parmi les trois sectes qui à l’instant de son avènement se disputent la