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la nature humaine en général, mais par lequel l’orgueil individuel du penseur croit s’élever au-dessus du vulgaire, il y a un grand mépris du sens commun, un attachement désordonné aux vues personnelles, et par conséquent tout le contraire de la simplicité et de l’humilité chrétiennes. Le janséniste Pascal a trop rabaissé la nature en croyant relever d’autant la grâce surnaturelle ; mais en contestant à l’homme les dons qu’il tient du Créateur et que le péché originel a affaiblis sans les détruire, par exemple la faculté de démontrer sûrement par les lumières naturelles les vérités fondamentales de la philosophie, Pascal et ses imitateurs ont nié dans l’homme déchu précisément ce qui constitue l’aptitude à recevoir la grâceetla foi. » A l’exemple de Pascal, M. Martin ajoute celui d’un écrivain plus récent qui, lui aussi, a décrié la raison dans l’espérance de rendre plus forte l’autorité de l’Église, et qui a fini par n’étre plus même chrétien.
Mais ces règles de modération et de prudence qu’il reproche aux autres de n’avoir pas suivies, M. Martin les a-t-il toujours observées lui-même? Hélas 1 non ; et je dirai tout de suite, pour sa justification, que ce n’est pas tant à lui qu’il faut s’en prendre qu’à la nature des choses. C’est une position bien difficile, d’abord à atteindre et ensuite à garder, que cet équilibre parfait entre deux influences également propres à dominer notre esprit et à nous absorber tout entiers : la foi et la raison. Malgré la plus ferme intention de les contenir chacune dans ses bornes légitimes, tantôt la raison l’emporte sur la foi et la pétrit pour ainsi dire à sa ressemblance, lui retranche tout ce qui dépasse ses propres dimensions, lui coupe ses ailes pour la forcer à la suivre
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à pied comme son ombre : c’est ainsi que certaines sectes juives et chrétiennes ont substitué de toutes pièces aux dogmes consacrés un système philosophique emprunté le plus souvent à l’antiquité païenne ; c’est ainsi qu’en Allemagne le docteur Paulus a fait disparaître de l’Écriture sainte tous les miracles; tantôt c’est la foi qui l’emporte sur la raison, mais, au lieu de décrier la raison avec nos modernes sophistes, au lieu d’étouffer sa voix comme nécessairement trompeuse, elle aime mieux lui faire violence jusqu’à ce qu’elle l’ait contrainte à ratifier ses décisions et à les accepter pour son propre compte comme des vérités démontrables. De ces deux pentes opposées, c’est la dernière qui a entraîné M. Martin. Sans lui contester le mérite de l’avoir rajeunie dans la forme, on peut lui adresser le reproche d’avoir poussé jusqu’à l’excès la maxime scolastique Philosophia ancilta theologiœ.
En effet, ce n’est pas asssez pour lui que la philosophie puisse démontrer ces vérités fondamentales que supposent toutes les religions depuis la ruine du paganisme, et qui sont comme le fonds commun de la conscience humaine : l’existence de Dieu, son action providentielle et sa toute-puissance sur le monde, l’existence de la liberté et de la loi morale, l’égalité de tous les hommes devant cette loi suprême, la spiritualité et l’immortalité de l’âme; il veut encore qu’elle se rende compte de chacun des mystères du christianisme, de chacun des dogmes enseignés par l'Église. Sans doute, son pouvoir ne va pas jusqu’à substituer à leur caractère ineffable et surnaturel la lumière irrésistible de l’évidence; mais il faut qu’elle sache les mettre d’accord avec les lois de la raison et de la nature, au point
de rendre impossibles ou au moins inacceptables les opinions qui leur seraient contraires. Ainsi, par exemple, elle est tenue de concilier le libre arbitre avec la grâce, le dogme hors de l' Eglise point de salut avec la justice de Dieu, et celui de i’élernité des peines avec sa miséricorde. Elle est obligée également de fournir des arguments en faveur du purgatoire et de la résurrection des corps. Toute doctrine philosophique, si irréprochable qu’elle soit d’ailleurs, qui faillit à ce devoir ou qui ne se sent pas la force de le remplir, est, dans l’opinion de M. Martin, une doctrine condamnée d’avance non-seulement par l’orthodoxie chrétienne, mais par les lois naturelles de l’intelligence; elle se trouve enfermée par ce fait même dans un cercle d’erreurs et de contradictions '. 11 est à peine besoin d’ajouter qu’une partie du livre de M. Martin, nous offrant l’exemple à côté du précepte, est consacrée à nous montrer comment l’on peut éviter cet écueil, ou plutôt comment la philosophie s’y prendra pour servir en quelque sorte de caution et de pionnier à la théologie. C’est là que nous apprenons, entre autres choses, que l’étendue limitée de notre globe, malgré le nombre des générations humaines qui se seront succédé à sa surface jusqu’au jour du jugement dernier, ne sera pas un obstacle à la résurrection, parce que les morts renaîtront avec un corps transfiguré qui leur permettra, s’ils se trouvent trop à l’étroit, de planer dans les airs 1 2 .
Encore une fois, je n’entrerai pas avecM. Martin dans cette voie périlleuse. Je pourrais dire presque sans
1. Voir p. 427, le paragraphe qui a pour titre : la Doctrine catholique et le Hatior\tt'isme presque chrétien,
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métaphore que je ne veux point me perdre dans ces hauteurs. Mais il me sera permis de présenter ici quelques réflexions générales qui, je l’espère, ne blesseront personne.
Les efforts qui ont été tentés à différentes époques par les plus nobles esprits, au sein des croyances les plus diverses, pour accorder ensemble les dogmes révélés et les vérités naturelles, sont un témoignage éclatant de ce fait, que la foi la plus ardente n’empêche pas la raison de garder sur nous son autorité, et qu’aussi longtemps que ses lois pourraient sembler méconnues, notre conscience n’est pas satisfaite. C’est à ce titre surtout que les théories dont nous parlons sont dignes de notre respect et de nos applaudissements. 11 est juste aussi de leur savoir gré du calme qu’elles apportent à certaines âmes, de la liberté qu’à différentes reprises elles ont procurée à l’esprit humain. Mais il n’y a de sécurité pour elles qu’en restant dans la plus parfaite mesure. Dès que, poussant à l’extrême la pensée conciliante qui lésa inspirées, on veut entrer dans trop de détails, se montrer trop exigeant pour la raison humaine et expliquer avec trop de précision chaque article de foi, alors on tourne le dos au but qu’on se propose. Au lieu d’apaiser l’on irrite, au lieu d’attirer l’on repousse, et les deux partis qu’on voulait réunir, on les sépare très-souvent après les avoir mécontentés l’un et l’autre. Je crains bien que M. Martin, dans quelques-unes de ses pages, n’ait pas complètement évité cet écueil. J’admets, sur la foi des deux prélats qui lui ont accordé leur approbation, que la théologie n’a pas à se plaindre de lui ; mais la philosophie, pour accepter la chaîne qu’il veut lui imposer et
souscrire à tous les engagements qu’il prend en son nom, serait obligée de rétrograder aux plus mauvais jours du moyen âge. Je dirai plus : malgré les sentiments que m’inspirent depuis un grand nombre d’années et la science et le caractère de M. Martin; malgré l’adhésion anticipée que je trouvais en moi en ouvrant son livre, fermement persuadé que je verrais une bonne cause défendue avec de bonnes armes, il est arrivé plus d’une fois que ses raisonnements ont fait naître dans mon esprit une foule de difficultés auxquelles jusqu’alors je n’avais pas songé, et qu’ils ont complètement ruiné à mes yeux les différentes thèses qu’ils sont destinés à soutenir. C’est que l’illusion, en cas pareil, est presque inévitable. Nous ne pouvons guère être difficiles sur le choix de nos preuves quand il s’agit de démontrer une idée qui est pour nous, depuis notre enfance, l’objet d’une foi profonde, inébranlable, et que nous plaçons au-dessus de toutes les objections. Les objections ne se présentent pas même ou ne font que glisser à la surface, tandis que les moindres vraisemblances acquièrent dans notre opinion une puissance irrésistible.
Quand M. Martin, dégagé de ses préoccupations théologiques, ne demande pas à la raison plus qu’elle ne peut et ne veut savoir, et peut-être plus que ne réclament notre sécurité intérieure et les devoirs pratiques de la vie; quand il se contente de démontrer l’immortalité de l’âme par des arguments tirés de la nature, de la conscience, de la justice divine, de la grandeur morale de l’homme, de son amour infini du beau et du bien, de sa responsabilité, de sa liberté, par toutes les preuves enfin qui, en plaçant ce dogme hors
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des atteintes du doute, lui donnent sa signification morale et nous garantissent à nous-mêmes la conservation de notre identité, combien alors sa pensée paraît plus ferme et plus étendue, sa logique plus pressante, sa parole plus limpide et plus chaude, son âme plus pénétrée par la douce flamme d’une charité universelle! Dans ces moments, hélas! trop rares et trop courts, ce n’est pas seulement le philosophe qu’on aime en lui, mais aussi et par-dessus tout le moraliste. Je signalerai particulièrement, sur les rapports de la liberté et du sentiment, quelques observations originales, d’une remarquable délicatesse, et qui peut-être ne dépareraient pas les Essais de Nicole. M. Martin pense avec raison, et il prouve par des faits irrécusables, aperçus avec une rare pénétration dans les replis les plus cachés du cœur humain, que nous ne sommes pas moins libres dans nos sentiments que dans nos actions, et qu’il y a un moment, avant que la passion n’ait pris possession de tout notre être et étendu son voile sur uotre raison, où nous sommes absolument les maîtres des uns et des autres. Ce pouvoir même va si loin que, dans un grand nombre de cas, nous ne sommes les maîtres de nos actions que parce que nous le sommes déjà de nos sentiments. De là ce principe salutaire, qu’il dépend de nous d’aimer ceux envers qui nous avons des devoirs, c’est-à-dire tous les hommes, et que les vraies conversions sont celles qui commencent par le cœur *.
Je n’irai cependant pas aussi loin que M. Martin. J’oserai élever quelques objections contre cette maxime