Liber ignium ail comburendos hostes ; Paris
LE MYSTICISME ET L’ALCHIMIE. «s
étouffés à l’instant, avait vécu tout entier dans les espaces surnaturels de la foi ou dans les arides abstractions de la logique, admise comme par grâce à exposer et, pour ainsi dire, à détailler le dogme. La renaissance, justement maudite par les partisans de ce régime, c’est le retour de l’esprit humain à la nature dans toutes les carrières ouvertes à l'emploi de ses facultés. Il se trompe souvent et passe à côté d’elle; mais c’est toujours elle qu’il cherche, môme dans les plus grossières superstitions. Il admire la peinture des sentiments naturels dans les chefs-d’œuvre littéraires des anciens, et la raison naturelle dans leurs systèmes philosophiques. Il revendique le respect du droit naturel dans les institutions et les lois. 11 assure la défense des intérêts naturels en réclamant, pour la société civile, une existence distincte et indépendante de la société religieuse. Enfin, dans les arts, l’enthousiasme naïf, les saintes inspirations qui seules l’avaient captivé cessent de lui suffire, et il faut qu’à la beauté de l’expression viennent se joindre la forme et la vie, l’imitation fidèle de la nature. (Juel autre ordre d’idées devait entrer dans le mouvement d’une manière plus directe et plus irrésistible que l’étude de la nature proprement dite ou l’ensemble des sciences physiques? Il est vrai qu’on rencontre au moyen âge, à partir du xii c siècle, quelques connaissances partielles d’astronomie, d’anatomie, de minéralogie empruntées à l’érudition arabe, qui elle-même avait puisé dans l’antiquité grecque; mais nulle part ces connaissances ne sont reliées en un faisceau ; et ce qui porte alors le nom de physique n’est qu’un texte à allégories, comme dans YHexameron d’Abélard; ou une imitation du
Timée, d’après la version de Chalcidius, comme dans le traité du Monde de Bernard de Chartres; ou une argumentation purement logique sur la matière et la forme, le temps, le mouvement, l’infini, l’éternité, comme chez les maîtres les plus célèbres du xm e et du xiv” siècle, quand ils commentent et développent la physique d’Aristote. Une science ayant pour but d’étudier l’univers comme un seul tout, de saisir les rapports qui unissent toutes ses parties, de surprendre dans leur activité môme les principes et les causes des phénomènes, pour les observer ensuite dans leurs plus mystérieuses opérations ; en un mot, une philosophie de la nature fondée sur l’examen des choses, non sur la discussion des vieux textes, et osant avouer nettement son dessein ; une telle idée n’existe pas avant l’ère de la renaissance, et c’est dans les livres d’alchimie qu’il faut aller la chercher.
Le mysticisme oriental venait de reparaître sous toutes ses formes ; dans la kabbale , restaurée par Reuchlin et Pic de la Mirandole; dans le pythagorisme alexandrin, remis au jour et développé avec imagination par le cardinal Nicolas de Cusa; dans le néoplatonisme, importé en Italie par Gémiste Pléthon, puis propagé dans tout l’Occident par les écrits de Rarsile Ficin. Surpris par cette lumière qui avait éclairé le berceau de leur art, et restés fidèles néanmoins aux dogmes de la création et de la liberté humaine, ces deux bases de leur éducation morale, les alchimistes commencèrent à voir la nature d’un point de vue nouveau, également éloigné du panthéisme antique et des allégories ou des abstractions du moyen âge. Elle apparut à leurs yeux comme un immense laboratoire,
où la matière toujours en fusion, ou, pour parler leur langage, toujours en fermentation, est modifiée de mille manières, est revêtue de mille formes par des artistes invisibles placés sous la main d’un maître suprême. Ces artistes, ce sont les forces qui font mouvoir le monde et qui animent toutes ses parties, depuis les astres suspendus dans l’espace jusqu’au moindre grain de poussière; ce sont les principes immatériels que l’on découvre partout, lorsqu’on ne veut point admettre d’effets sans causes : dans les êtres organisés, comme la source de la forme et de la vie; dans la matière brute, comme la cause du mouvement, de la cohésion des éléments et de leurs affinités électives. En effet, tout corps, dans le système dont nous parlons, fut associé à une âme à laquelle il devait sa composition et son développement intérieur. Chaque organe important, dans les animaux, eut son archée , ou son principe particulier d’organisation et d’action. Mais tous ces agents n’étaient pas isolés dans les différents corps dévolus à leur puissance; ils étaient appelés, dans un ordre hiérarchique, à exercer leur énergie, ou, pour me servir d’une expression consacrée, à imprimer leur signature les uns sur les autres, les astres sur les animaux et les plantes, ceux-ci sur les métaux, et en général, l’âme sur les organes, l’esprit sur la matière. Dieu, créateur de la nature, habitait au-dessus d’elle sans cesser de lui verser la lumière et la force, la puissance et la sagesse. Tout ce qu’elle renferme était signé de son nom. L’homme, image de Dieu et résumé de la création, demeurait libre au milieu de ce travail universel dont il cherchait à surprendre tous les secrets, et qu’il imitait pour son usage en môme temps qu’il y trouvait, pour
des facultés plus élevées, un objet de sublimes contemplations.
Telle fut l’alchimie à son dernier période de développement, bien qu’elle restât toujours, pour la foule obscure des adeptes et dans la pensée de la multitude, l’art de convertir les métaux. Ce n’est pas en un jour qu’elle a atteint cette hauteur. Ce n’est pas une seule main qui l’y a portée. Mais l’homme à qui elle doit le plus, le premier qui ait coordonné ses principes en système et, non content de les avouer ou de les pratiquer pour son compte, ait tenté de les introduire dans l’enseignement public, à la place des vieilles doctrines, c’est Paracelse. Il est donc juste que nous nous arrêtions devant ce hardi réformateur, qui, après avoir inspiré une admiration fanatique et des haines implacables, devenu l’objet d’un dédain immérité, attend encore une appréciation calme et impartiale.
Théophraste Paracelse sont les noms sous lesquels il s’est rendu célèbre; mais ce sont des noms d’emprunt comme les savants de cette époque en prenaient souvent pour frapper l’imagination de la foule et chatouiller leur propre vanité. Je soupçonne fort, quoique le fait, à la distance où nous sommes, soit difficile à vérifier, qu’il n’avait pas plus de droits au titre et au blason des Hohenheim, une ancienne et très-noble maison dont il se prétendait issu. Il s’appelait Philippe Bombast; et comme son père, pauvre médecin de village, était déjà occupé d’alchimie, c’est de lui sans doute qu’il reçut, par allusion au grand œuvre, le surnom d’Auréolus. Il naquit en 1493, à Einsiedeln ou Notre-Dame-des-Ermites; dans le canton de Schwitz, et non pas, comme on l’a dit par erreur, à Gaïss, dans
le canton d’Appenzell; car lui-même, dans ses écrits, se nomme quelquefois l’Hérésiarque ou l’Ane sauvage d’Einsiedeln. Après avoir reçu de son père et de deux fameux alchimistes du temps, l’abbé Trithein et Sigismond Fugger, les premières notions du grand art, il se mit à voyager, gagnant sa vie tantôt en chantant des psaumes dans les rues, comme Luther avait fait, tantôt en prédisant l’avenir par l’astrologie, la chiromancie et l’évocation des morts, tantôt en échangeant contre un morceau de pain le secret de faire de l’or. Il parcourut ainsi presque toute l'Europe, du nord au midi et de l’est à l’ouest. Il assure même avoir été à Constantinople et avoir poussé de là ses pérégrinations aventureuses jusqu’en Tartarie et en Égypte, afin de remonter à la source de la science hermétique. Mais l’exercice des arts imaginaires n 'était pour lui qu’un moyen d’augmenter ses connaissances réelles. Il visitait, en passant, les plus célèbres universités de la France, de l’Italie et de l’Allemagne; il étudiait, dans les mines de la Bohême et de la Suède, la minéralogie et la métallurgie; et, se préparant dès lors à l’exercice de la médecine, il comparait avec l’enseignement officiel des facultés l’expérience naïve du peuple, les recettes des vieilles femmes et .des barbiers de village. Après avoir mené cette vie errante pendant dix ans, n’ouvrant pas un livre, mais cherchant la vérité dans la nature et dans la parole vivante de ses semblables, il retourna en Allemagne, où sa réputation d’habileté et de savoir le plaça bientôt au premier rang parmi les médecins. Comme il promettait de guérir des maladies jusque-là jugées incurables, on venait de tous côtés le consulter; car souvent la douleur ne cherche qu’à se
tromper elle-même et sait gré à l’homme de l’art de lui laisser l’espérance. Paracelse eut l’honneur de compter parmi ses clients Érasme et Œcolampade. C’est sur la recommandation de ce dernier qu’il fut appelé, en 1526, à l’université de Bâle, comme professeur de physique et de chirurgie. Rien ne le peint mieux que la manière dont il prit possession de sa chaire. Dès son entrée dans l’amphithéâtre, où se pressait une foule impatiente de l’entendre, il réunit en forme de bûcher les différents livres qui servaient alors de texte à l’enseignement de la médecine, ceux de Galien et d’Avicenne avant tous les autres, puis y ayant mis le feu, il les regarda tomber en cendres et s’envoler en fumée. C’était, dans sa pensée, une ère qui venait de finir, une autre qui allait commencer.
Après un tel début, il ne lui restait rien à ménager. Aussi ne - met-il point de bornes à son enthousiasme de réformateur et à son orgueil de savant; l’un et l’autre lui troublent la tête comme les fumées de l’ivresse. « Ce n’est pas à moi, écrivait-il dans la préface d’un de ses ouvrages ', et probablement il tenait le môme langage devant ses auditeurs, ce n’est pas à moi de marcher derrière vous, c’est à vous de marcher derrière moi. Suivez-moi donc, suivez-moi, Galien, Rhasès,Montagnana, Mesueh, etc.; suivez-moi! et vous aussi, messieurs de Paris, de Montpellier, vous de la Souabe, vous de la Misnie, vous de Cologne, vous de Vienne et tout ce qui habite les plaines du Danube, les bords du Rhin, les îles de la mer; toi Italien, toi
I. Préface du livre Paragranum, dans le tome II, p. 10 de l’édition allemande de Hezer; 10 volumes in-4°, Bâle, 1589-91.
Dalmate, toi Athénien, toi Grec, Arabe ou Israélite, suivez-moi. Je suis votre roi, la monarchie m’appartient, c’est moi qui gouverne et qui dois vous ceindre les reins. » Un peu plus loin, il écrit 1 : « Oui, je vous le dis, le poil follet de ma nuque en sait plus que vous et tous vos auteurs; et les cordons de mes souliers sont plus instruits que votre Galien et votre Avicenne ; et ma barbe a plus d’expérience que toutes vos universités. »
On a prétendu que Paracelse, en le prenant de si haut avec la science de son temps, méprisait ce qu’il ne connaissait pas, et l’usage qu’il adopta de faire ses leçons et d’écrire ses ouvrages en allemand a fait croire que le latin môme lui était étranger. Ces suppositions sont dénuées de fondement. Lorsqu’on a eu le courage de vivre quelque temps avec lui, on voit que Paracelse n’ignore absolument rien de ce qu’on enseignait communément dans les universités du xvi* siècle; qu’il parle avec beaucoup de sens de Pline, de Qnintilien, d’Aristote, de Platon et des anciens en général, et que les phrases latines de sa façon, incorporées dans ses œuvres allemandes, sont pour la plupart innocentes devant la grammaire. Mais sa prétention est de ne rien devoir à ce passé avec lequel il veut en finir, et d’ôtre un génie complètement original, qui, formé par la nature, s’adresse aussi à ceux qu’une fausse éducation n’a pas gâtés, aux esprits simples et droits, aux gens du peuple. De là le mépris qu’il affecte pour les livres, le soin qu’il met à n’en avoir presque pas dans sa maison, et l’ignorance dont il se vante sou-