‹ Philosophie et religionChapitre 19 sur 128 · Ubi supra, p · texte numérisé non relu

Ubi supra, p

vent avec non moins d’orgueil et aussi peu de fondement que de sa science. De là sa prédilection pour la langue vulgaire, dont nous trouvons aussi un exemple chez Descartes : car le recueil de ses prétendues œuvres latines n’est qu’une imitation décolorée où l’on ne saurait le reconnaître. Encore comment le parle-t-il, comment récrit-il, cet idiome informe de l’Allemagne du xvi' siècle? Avec une rudesse d’accent, avec une grossièreté d’images que l’on ne trouve plus que rarement chez les paysans des cantons de Schwitz et de Bâle- Campagne, et aussi avec un luxe de néologismes pédantesques dont la tradition s’est beaucoup moins perdue de l’autre côté du Rhin.

Paracelse ne resta qu’un an à l’université de Bâle, où sa parole, après avoir excité l’étonnement et attiré une affluence extraordinaire, ne s’adressa plus qu’à un petit nombre de croyants, résolus à le suivre jusqu’au bout. Ce rapide déclin s’explique aisément par la nouveauté des idées de Paracelse et par la barbarie de son langage, peu propres à former des docteurs selon les règles établies. La passion dégradante dont il fut pris subitement pour le vin, après vingt-cinq ans d’une sobriété toute musulmane, dut aussi y contribuer; car, s’il en faut croire un témoignage très-respectable, celui d’Oporin, le célèbre imprimeur, qui fut pendant deux ans son secrétaire, il était souvent à moitié ivre lorsqu’il montait dans sa chaire ou qu’il se rendait au lit des malades, et même quand il dictait ses nombreux ouvrages. Enfin, s’étant brouillé avec les magistrats, qui, dans un procès contre un de ses clients, avaient prononcé contre lui, quand il avait évidemment le droit de son côté, il se décida brusquement à quitter la ville.

Mais ce qui a surtout provoqué cette résolution, c'est le goût de Paracelse pour les voyages, et la conviction, souvent exprimée dans ses écrits, qu’il n’y a pas de meilleure école pour apprendre la vérité. « Celui-là, dit-il *, qui veut amasser de vraies connaissances doit fouler à ses pieds tous les livres et se mettre à voyager; car chaque contrée qu’il parcourra est une page de la nature... Le médecin, particulièrement, recueillera un grand profit des voyages. Quiconque veut connaître un grand nombre de maladies doit voir beaucoup de pays : plus loin il ira, plus il gagnera en expérience et en science. »

En effet, à peine est-il sorti de Bâle que nous le trouvons, reprenant sa vie errante, en 1328 à Colmar, en 1329 à Nuremberg, à Saint-Gall en 1331, à Augsboug en 1336. Il habite tour à tour, pendant les dix années suivantes, les villes principales de la Moravie, de la Hongrie ; la capitale de l’Autriche; la petite ville de Villach, en Carinthie, ancienne résidence de son père; et finalement Salzbourg. C’est là, dans l’hôpital de Saint-Étienne, qu’en 1341, après avoir légué ses biens aux pauvres, il termina, à quarante-huit ans, sa carrière laborieuse et agitée. Il laissait, comme je l’ai dit, des disciples fanatiques et des adversaires, ou plutôt des ennemis acharnés. Il laissait une réforme qui continue encore, si l’on veut bien y regarder, et que ses ennemis mômes ont été obligés de subir dans ce qu’elle a d’essentiel. Il laissait des œuvres dont les titres seuls rempliraient plusieurs pages et qui, recueil-

\ . Quatrième défense en faveur de la nouvelle médecine, t. II, p. 1 35 es Œuvres complètes.

7î LE MYSTICISME ET L’ALCHIMIE.

lies d’une manière fort incomplète, ne forment cependant pas moins de dix volumes in-4° dans l’édition allemande de Huser. Évidemment, celui dont l’intelligence, dans un intervalle aussi court et dans les circonstances qui viennent d’être racontées, a pu produire de tels effets, n’était pas un homme ordinaire.

Malgré cela, quand on s’arrête à la première impression que font naître la vie et les écrits de Paracelse, on ne peut s’empêcher de voir en lui un aventurier et un charlatan. Mais lorsqu’après avoir jeté un coup d’œil sur ses contemporains on revient à lui avec un esprit libre de prévention, on se laisse gagner à une opinion toute différente. Le charlatanisme, la jactance, la plus grossière superstition mêlée à l’audace et à l’incrédulité, le goût des aventures dans l’ordre des idées comme dans celui des événements, ce sont les traits qui composent en quelque sorte la physionomie générale des philosophes et des savants de la Renaissance, des Cornélius Agrippa, des François Patrizzi, des Cardan, des Jordano Bruno, des Vanini, des Campanella et, à plus forte raison, des alchimistes de profession, des Yan Helmont et des Robert Fludd. Comme des écoliers fraîchement émancipés, les esprits de cette époque, à peine affranchis de la rude discipline de la scolastique, usent avec emportement de leur jeune indépendance, et l’agitation de leur pensée se manifeste jusque dans leur vie extérieure. Pour être équitable envers Paracelse, il ne faut donc point trop insister sur les vices et les erreurs qui lui sont communs avec son temps; il faut l’étudier dans les qualités et les pensées qui lui appartiennent en propre.

La première idée dont on est frappé en lisant les

livres de Paracelse, c’est la liberté absolue qu’il réclame pour la science dans la sphère qui lui appartient, et l’espace infini qu’il ouvre devant elle. Sur ce point, il n’a pas été surpassé par les réformateurs modernes. La science, pour lui, c’est la nature elle-même s’ouvrant aux regards de l’homme, sc réfléchissant dans son esprit, tandis que Dieu se réfléchit en elle. Il lui arrive aussi de la définir une révélation de Dieu à la lumière de la nature ; de sorte que toute autorité qui intervient entre nous et les choses lui paraît une usurpation, un empiétement sur l’autorité divine. Mais il distingue, comme notre cartésianisme a fait plus tard, entre l’ordre de la science et celui de la foi, entre la philosophie naturelle et la religion révélée : l’une remonte de la terre vers le ciel sur les ailes de la raison; l’autre descend du ciel sur la terre sur les ailes de la grâce. Identiques dans leur essence, elles doivent se réunir dans l’homme sans pourtant se confondre *.

La science, étant infinie comme la nature, réclame le concours du genre humain et n’est jamais le partage ni d’un seul homme, ni d’un seul peuple. C’est une vérité qu’il affirme sur le témoignage de l’expérience comme sur celui de la raison; car il a observé que les hommes n’apportent en naissant ni les mêmes aptitudes ni les mêmes inclinations pour les travaux de l’intelligence; mais les uns réussissent dans une branche des connaissances ou des arts, les autres dans une autre, et cela est vrai des nations comme des individus. Aussi Paracelse revient-il, à cette occasion, sur

1. Astronomin magna, ou Philosophie du macrocosme et du microcosme, t. X des OE uvres complètes.

son thème favori : le seul moyen de s’instruire est de courir le monde *.

De même qu’ils sont divisés dans l’espace, les dons de l’intelligence et de la science sont divisés dans le temps. Ils ne se transmettent pas simplement comme une tradition; ils se développent et se perfectionnent d’une génération à l’autre; de telle sorte que non-seulement les mêmes arts, les mêmes sciences paraissent plus accomplis à mesure qu’on s’éloigne de leur origine, mais qu’il s’en forme tous les jours de nouveaux dont nos devanciers n’avaient pas connaissance. La doctrine du progrès, si nouvelle à nos yeux, est enseignée par Paracelse dans les termes les plus clairs et avec une ardeur de foi à peine égalée par les philosophes du xvm' siècle. On cite très-souvent cette pensée de Pascal qui, transportant dans l’antiquité l’enfance de l’esprit humain et sa vieillesse dans les temps modernes, nous montre toute la suite des hommes comme un même homme qui subsiste toujours et qui apprend continuellement. A part la beauté inimitable du langage où Pascal n’a pas de devanciers ni de successeurs, quelle différence y a-t-il entre cette idée et celle qu’exprime Paracelse dans le passage que je vais traduire? « Il faut que l’on considère que nous tous, tant que nous sommes, plus nous vivons longtemps, plus nous devenons instruits, et plus Dieu met de siècles à nous instruire, plus il donne d’étendue à nos connaissances; plus nous approchons du jugement dernier, plus nous croissons en science, en sagesse, en

Liher jxiragranum et Quatrième défense , t. Il, p. 135 des Œuvres complètes.

pénétration, en intelligence; car tous les germes déposés dans notre esprit atteindront à leur maturité; en sorte que les derniers venus seront les plus avancés en toutes choses, et que les premiers le seront le moins. Alors seulement on comprendra ces paroles de l’Evangile : « Les premiers seront les derniers *. »

Faisant l’application de ce principe à la profession qu’il a choisie, Paracelse ouvre aux douleurs et aux * infirmités humaines un vaste champ d’espérances. « Ne dis pas, s’écrie-t-il I. 2 , qu’une maladie est incurable; dis que tu ne peux pas et que tu ne sais pas la guérir. Alors tu éviteras la malédiction qui s’attache aux faux prophètes; alors on cherchera, jusqu’à ce qu’on le trouve, un nouveau secret de l’art. Le Christ a dit : Interrogez l’Écriture. Pourquoi donc n’interrogeraiton pas la nature aussi bien que les livres saints? »

Le but immédiat que se propose Paracelse est la réforme de la médecine, alors partagée, comme il nous l’apprend 3 , entre l’empirisme, la superstition et la routine de l’école. Le premier n’employait que des spécifiques dont il ne cbnnaissait ni les principes, ni la manière d’agir, ni les rapports avec les lois de l’organisme. La seconde n’avait recours qu’aux talismans et aux évocations. En vertu de la loi du progrès, qui veut que toute chose se perfectionne, les visions somnambuliques et les tables parlantes n’étaient pas encore inventées. Enfin, la dernière, servilement atta-

I. Liber de convcntione artium, édition citée, t. IX, p. 174.

î. Première défense en faveur de la nouvelle médecine, même édition, t. II, p. 125.

3. Paramirum de qutnque entibus omnium morborum, même édition, t. I, p. 3.

chée à Galien et aux Arabes, ne sortait pas du cercle étroit des qualités purement physiques, le chaud, le froid, le sec et l’humide, sur lesquelles se fonde le fameux axiome, bien contesté de nos jours : les contraires doivent être combattus par les contraires, contraria contrariis. Paracelse, au moyen de l’analyse chimique et du raisonnement tout à la fois, entreprend de mettre à nu les vrais principes, les éléments irréductibles de notre organisation, et des substances capa- blés de la modifier soit en bien, soit en mal. Lui qu’on représente ordinairement comme le type de l’empirisme, il flétrit le médecin empirique des épithètes de bourreau et’d’assassin *. 11 ne veut pas non plus qu’on s’en tienne à la théorie pure. « Une théorie, dit-il, qui n’est pas démontrée par l’expérience ressemble à un saint qui ne fait pas de miracles 2 . » Mais dans quelles limites la théorie doit-elle être associée à l’expérience? A quelle hauteur de la spéculation faut-il chercher les principes pour en comprendre les effets et nous en approprier l’usage? C’est ici que Paracelse, méconnaissant toute mesure, se perd dans l’immensité, tout en la sillonnant de brillantes lueurs.

On réussirait bien mal, selon lui, à éclairer les mystères de l’organisation humaine si on l’isolait des corps qui agissent sur elle et dont l’ensemble compose notre monde sublunaire. Ce monde, à son tour, avec tout ce qu’il renferme, hommes, animaux, minéraux, plantes, est subordonné au reste de l’univers, et principalement aux sphères les plus proches, au soleil et

1. I.e livre Paragranum, même édition, t. Il, p. 56. î. Ubi supra.

aux planètes. Qui oserait nier l’action du soleil sur nous-mêmes et sur tout ce qui nous entoure? Eh bien 1 l’on ne peut pas dire que des astres encore plus voisins de nous, et les corps célestes en généra), n’exercent pas sur notre terre une influence aussi réelle, quoique moins sensible. Enfin, tous les corps ne subsistent, ne se développent et n’agissent les uns sur les autres que par certaines forces intérieures, certains principes actifs et invisibles qui eux-mêmes ne sont que les ministres de la puissance et de la raison divines, toujours présentes dans les choses. La médecine ne peut donc pas se détacher de la science universelle de la nature, que Paracelse, pour le but particulier qu’il poursuit, divise en trois parties, et pour ainsi dire en trois zones : la philosophie, l’astronomie et l’alchimie. Si l’on y ajoute la pratique de la morale ou la vertu, indispensable, selon lui, à qui veut exercer l’art de guérir, on aura ce qu’on appelle les quatre colonnes de la médecine.

On a dit que la philosophie de Paracelse était toute panthéiste. Rien déplus inexact. Le panthéisme confond Dieu et la nature, Paracelse les distingue et confesse hautement le dogme de la création. Le panthéisme ne fait de l’âme que l’idée du corps, soumise comme lui aux lois invariables de la nature, ou qu’un mode fugitif d’une pensée universelle qui n’appartient à aucun être pensant; Paracelse voit dans l’âme humaine un être libre, qui domine la nature tout en l’imitant, bien plus grand, dit-il, que les astres, et que Dieu, après l’avoir créée immédiatement, conduit et éclaire, non en se substituant à lui, mais en lui laissant la tâche de féconder par le travail les germes divins confiés à

son intelligence. Mais il est vrai que dans la nature distinguée de son auteur, Paracelse maintient l’unité de substance empruntée à la kabbale et aux écoles d’Alexandrie. Il admet, sous le nom de grand arcane, de grand mystère ( mysterium magnum), une matière première invisible, active, d’où sont sortis avec ordre, à la voix de Dieu, tous les corps simples et composés, les éléments, les astres, les minéraux, les plantes, les animaux, et enfin le corps humain, la plus savante composition de l’artiste suprême, le résumé et l’image de l’univers (un microcosme ), car il est formé avec tous les éléments et avec toutes les forces de la création *. 11 est vrai aussi qu’au-dessous de l’âme humaine, à une distance infranchissable, il reconnaît, sous le nom d’esprit, un principe actif d’organisation, de conservation et de vie pour chaque corps, et même pour chaque organe du corps humain; esprit animal, vital, séminal, archée, dans les animaux; esprit végétal dans les plantes; esprit du sel, du soufre et du mercure dans les minéraux, ou principes de la concrétion, de la combustion et de la fusibilité, qui, se trouvant jusque dans les quatre éléments reconnus des anciens, les font descendre au rang des corps composés. Tous ces esprits, ou arcanes particuliers, comme Paracelse les appelle quelquefois, ne sont que les divers états ou des transformations de plus en plus obscures du grand arcane 2 .

Ce que Paracelse appelle l’alchimie n’est que le développement et l’application nécessaire de la philoso-

1. Astronomie magna, ou Philosophie du macrocosme et du microcosme, dans le lome X de l'édition citée.

9. Vbi supra; Philosophie ad Athenienses, t. VIII, p. 1 et suivantes, même édition.

phie. L’alchimie, pour lui, n’est plus l’art de faire de l’or, mais d’approprier à notre usage, par une suite , d’opérations imitées de la nature, tout ce qui peut nous être utile : car « la nature, dit-il, est le premier et le plus grand des alchimistes 1 * ; la transmutation des corps n’est pas autre chose que la vie 3 . » Tout homme devient un alchimiste, qui prend la nature pour modèle; qui, s’emparant des principes qu’elle met en œuvre et les employant de la même manière, les fait servir à nos fins.

On aperçoit sur-le-champ les rapports qui existent entre ce système et la réforme médicale de Paracelse. Les principes les plus actifs des corps, dégagés par l’analyse et substitués aux corps eux-mêmes dans le traitement des maladies ; les combinaisons chimiques mises à la place des mélanges repoussants employés jusqu’alors; la force organique et vitale de la nature, invoquée de préférence à la force mécanique des instruments, ou à l’intervention redoutée du fer et du feu ; enfin l'observation, l’examen des principes au lieu d’une routine aveugle : tels sont les principaux traits de cette réforme qui a, en quelque façon, spiritualisé l’art de guérir, et qui, ramenée de ses excès, inévitables conséquences d’une révolution, poursuit son chemin encore aujourd’hui.

Que Paracelse ait été moins heureux en appelant l’astronomie au secours de la médecine, on le conçoit sans peine; car s’il est vrai, en thèse générale, que toutes les parties de l’univers sont liées entre elles et

1. Le livre Paragranum, chap. il!, dans le t. 11, mémo édition.

S. Philosophia ad Athcniemes, 4* texte, t. VIU, même édition.

agissent les unes sur les autres, il est impossible de définir ces rapports et d’en faire aucun usage s’ils ne tombent pas sous l’observation ou sous les lois du calcul. Aussi lui arrive-t-il plus d’une fois de confondre l’astronomie avec l’astrologie, et de retomber dans ces pratiques superstitieuses qu’il a voulu détruire par l’observation de la nature. Ce qu’il dit de la ressemblance des astres avec les germes des êtres vivants, de celle de notre système planétaire avec la structure du corps humain, et des signatures propres à nous découvrir, par la conformation extérieure des choses, leurs propriétés et leurs principes les plus secrets; toute cette partie de son système rappelle beaucoup les analogies de Charles Fourier, et, quoique pleine d’imagination, souvent de vues originales, est d’un homme qui rêve ou qui parle dans l’ivresse, non d’un esprit qui médite et qui pense. C’est sans doute dans un de ces moments fréquents de divorce avec la raison qu’il a dicté à un de ses secrétaires son petit traité des nymphes, des sylphes, des gnomes et des salamandres *, et qu’il a tracé de sa propre main quelques pages, expression du plus haut degré de délire, pour prouver que certains êtres semblables à nous, et connus dans la langue de l’alchimie sous le nom d ’homoncules, peuvent naître en dehors des voies de la nature 2 .

Malgré ces écarts, Paracelse n’en est pas moins un des génies les plus vigoureux et les plus originaux d’une époque féconde en grandes intelligences. 11 a ressuscité par la philosophie et régénéré par le spiri-

1. De nymphis , sylphit, pyymais et salamandris, 0 traités, t. IX, p. 45 de l'édition citée.

î. De homunculis et monstris, t. IX, p. 311, même édition.

tualisme les sciences naturelles et particulièrement celle du corps humain, abandonnées depuis des siècles au hasard et à la routine; il leur a ouvert une carrière infinie de conquêtes et d’espérances que l’imagination n’avait osé chercher qu’en dehors de la nature; il est peut-être le premier qui ait énoncé clairement et avec une conviction réfléchie ce principe de la perfectibilité humaine que confirment chaque jour, dans le domaine des sciences et de l’industrie, de nouveaux triomphes de l’esprit sur la matière, et que, malgré toutes les apologies du passé, la société moderne garde dans sa conscience comme une religion. Sans doute, ce n’est pas un Bacon ni un Descartes ; mais il leur a ouvert la voie en rappelant la raison humaine au sentiment de sa force et de la liberté.

Quant à l’alchimie, son histoire nous présente un enseignement plein d’intérêt; elle nous montre comment le désir et l’imagination nous frayent peu à peu une route vers la science. D’abord on souhaite ardemment la santé et la fortune : quoi de plus spontané et de plus naturel? Bientôt, en s’attachant à ce vœu de toutes les forces de la pensée, on rêve la transmutation des métaux et l’élixir de longue vie. La curiosité et l’impatience s’en mêlent : on veut s’assurer s’il n’y aurait rien de fondé dans ces rêves ; on interroge la nature, on la fouille au hasard, on la tourmente en tout sens, et l’on trouve ce qu’on ne cherchait pas, ou bien plus qu’on ne cherchait : tout un ordre de connaissances nouvelles d’où nous saurons tirer d’inépuisables trésors. Quel motif d’indulgence envers le passé et d’espérance pour l’avenir 1

LE RATIONALISME RELIGIEUX

AU XII e SIÈCLE '

Concilier la raison avec la foi, la religion avec la philosophie, le respect de la tradition avec le libre développement de l’intelligence, tel est, depuis l’origine du christianisme, le but qu’ont poursuivi, avec une égale ardeur, les plus illustres d’entre les théologiens et les philosophes. Mais à aucune époque ce problème

1. Le Guide des égarés, traité de théologie et de philosophie, par Moïse ben Malmoun, dit Maimonide, publié pour la première fois dans original arabe, et accompagné d’une traduction française et de notes critiques, littéraires ej explicatives, par S. Munk, membre de l’Institut; 3 volumes grand in-8°,chez Franck. Paris, 1850, 1801 et 1800. — Journal des savants, années 1802, 1803, 1804, 1800.

n’a autant attiré les esprits que pendant la durée du moyen âge. Il a été, depuis le commencement du xi" siècle jusqu’à la fin du xiv', le terrain sur lequel se sont rencontrées les trois religions issues de la Bible. Il occupe au même degré les musulmans, ou plutôt les Arabes, les chrétiens et les Juifs. Un des résultats les plus remarquables de ces efforts, sinon communs, du moins simultanés, c’est le livre qui a fait pendant de longues années l’objet des savants travaux de M. Munk.

Le Guide des égarés de Moïse Maimonide, ou comme on l’appelle plus communément, d’après la traduction d’Ibn-Tibbon, le Moré-Nébouchim , à cause du nom déjà célèbre de l’auteur, et parce qu’il répondait à un sentiment général lorsqu’il parut pour la première fois , vers la fin du xn° siècle , fut accueilli avec une avide curiosité, non-seulement par les rabbins , mais par les docteurs de l’islamisme et par les maîtres les plus renommés des universités chrétiennes. Tous voulurent le lire ; la plupart , comme Albert le Grand et saint Thomas d’Aquin, le citaient comme une autorité, et quelques-uns ne dédaignèrent pas de l’expliquer et de le commenter. Maimonide cependant ne s’adressait qu’à ses coreligionnaires, et au petit nombre d’entre eux qu’il jugeait dignes de le comprendre. La surprise et l’admiration qu’il excita furent portées à ce point que l’on crut voir en lui un nouveau Moïse, et dans ses doctrines une seconde révélation. On peut dire sans témérité qu’il arracha pour toujours le judaïsme à la servitude de la Bible, qu’il enchaîna sa cause à celle de la raison, de la philosophie, de la libre pensée et de ce qu’on appelle aujourd’hui l’exégèse rationnelle. Toutes les libertés se tiennent, ainsi que toutes les servi-

AU XU« SIÈCLE.

tudes. Opprimés dans l’ordre civil , les Israélites dispersés sur la surface du monde durent accueillir avec transport une façon d’interpréter les Écritures qui les émancipait dans l’ordre moral et intellectuel.

On comprend sur-le-champ de quelle importance est un tel livre, non-seulement pour les deux sciences qui en sont l’objet principal, non-seulement pour la théologie et la philosophie, mais pour l’état général des connaissances humaines à l’époque où il a été composé, et principalement pour l’histoire de la doctrine d’Aristote, pour l’histoire de la philosophie péripatéticienne et de la scolastique chez les Arabes. 11 n’intéresse pas moins la philologie orientale pour la manière dont il explique les textes de la Bible, et pour la langue dans laquelle il est écrit.

On sait, en effet, que le Guide des égarés , de Moïse Maimonide, de même que son commentaire sur la Mischna, a été rédigé en arabe. Mais, resté inédit jusqu’à ce jour, enfoui et dispersé dans quelques bibliothèques, ce texte original était considéré à peu près comme perdu. M. Munk vient de le rendre à la lumière : au prix de quelles recherches, de quels labeurs, de quelles patientes investigations, c’est ce qu’on pourra se figurer quand on saura que M. Munk y a dépensé vingt ans de sa vie, et qu’il y a perdu entièrement la vue. Il lui a fallu mettre à contribution et comparer entre eux les manuscrits mutilés des bibliothèques de Paris, d’Oxford, de Venise, de Leyde, et le texte une fois restauré, le savant orientaliste ne s’est pas contenté de le traduire. Il a compris que, pour une foule d’allusion à des croyances , à des doctrines , à des usages qui nous ont toujours été ou qui nous sont

devenus étrangers , le lecteur français , européen , réclamait impérieusement une explication. De plus, les nombreuses citations répandues dans l’ouvrage, celles que l’auteur original nous donne sans hésiter pour des fragments authentiques d’Aristote, sont presque toujours corrompues et altérées, soit par les traductions, soit par les commentaires des péripatéticiens arabes, principalement d’Avicenne. M. Munk s’est fait un devoir de rechercher tous ces passages dans les écrits du philosophe grec , puis de les mettre en regard des interprétations qu’ils ont reçues dans lçs écoles de Cordoue et de Tolède, pour nous laisser juges de la différence. Il s’est imposé le même travail pour les textes de la Bible, de la Mischna, du Talmud et du Midrasch, que Maimonide a l’habitude de citer à chaque pas. C’est donc toute une encyclopédie que M. Munk a dû réunir, sous forme de notes, autour de son œuvre principale. Si l’on se rappelle à présent que le Guide des égarés 1 n’a existé jusqu’aujourd’hui, pour les orientalistes, que dans la traduction hébraïque de Samuel lbn-Tibbon, et que cette version défectueuse, souvent inintelligible, a servi de base aux traductions latines de Jacob Mantino et de Buxtorf fils, les seules qui fussent accessibles au lecteur européen 2 , on aura une idée de l’immense service que M. Munk vient de rendre à la science. Ce n’est pas trop de dire que

1. C’est à tort que Buxtorf a traduit ce titre par celui de Doclor perplexorum; le mot hébreu morè, comme l’arabe dalalal, ne signifie pas un docteur, mais un guide qui montre le chemin.

2. Encore celle de Mantino, publiée à Paris en 1520, sous le nom de l’évêque de Nebbio, est-elle devenue presque introuvable. 11 en a existé une plus ancienne, qui a servi à Albert je Grand et à saint Thomas d’Aquin.

Kl XU* SIÈCLE.

l’ouvrage capital du moyen âge juif et arabe nous est donné ici pour la première fois.

Le Guide des égarés , dans la traduction de M. Munk, se compose de trois volumes, tous publiés aujourd’hui. Ils correspondent aux trois parties de l’ouvrage original, et nous ne pouvons rien faire de mieux, pour en donner une idée exacte, que de les parcourir sommairement, en mêlant à notre analyse quelques observations critiques, propres à faire apprécier soit l’auteur, soit le traducteur. Nous ne pouvons cependant pas nous interdire les considérations tirées de l’histoire, et qui auraient l’avantage de répandre quelque lumière sur les origines et sur les conséquences du système de Maimonide.

La première partie, et par conséquent le premier volume du Guide des égarés, n’est qu’une simple introduction aux grandes questions que l’auteur se prépare à traiter. Mais cette introduction est de la même nature que le corps du livre : moitié philosophique et moitié théologique. Nous y trouvons d’abord la méthode d’interprétation, ou, comme on dit aujourd’hui, le système d’exégèse que Maimonide a résolu d’appliquer à la Bible, afin d’être plus sûr que la Bible ne sera pas en contradiction avec la philosophie. Cette méthode consiste dans l’emploi de l’allégorie comme moyen de spiritualiser les Livres saints et d’en faire disparaître jusqu’aux moindres traces d’anthropomorphisme. Mais l’allégorie, pour l’auteur du Moré Nébouchim , n’est pas un procédé arbitraire, comme elle l’est pour Philon et les rédacteurs du Zohar. C’est dans la langue même de l'Écriture qu’il en cherche les règles et les fondements. Examinant une à une les ex-

LE RATIONALISME RELIGIEUX

pressions dont se servent les prophètes en parlant de Dieu, et par lesquelles ils semblent lui attribuer nos infirmités et nos passions, il les analyse, les compare, les montre susceptibles de significations très-diverses, et parvient toujours à en tirer un sens figuré ou spirituel. C’est ainsi que voir, regarder , entendre, descendre, monter, être assis, se lever, s’approcher, s’éloigner, passer, ne s’appliquent pas seulement au corps, mais peuvent s’entendre aussi de l’esprit ; que la voix , la face, le pied, la main, le trône, l’espace, désignent aussi bien certains points de vue de la nature divine, quelques-uns de ses rapports avec, la création, que les aspects physiques de l’homme et de l’univers ou les symboles matériels de notre puissance. Aussi les premiers chapitres du Guide des égarés nous offrent-ils comme un dictionnaire de la Bible, un dictionnaire de synonymes composé dans un but non-seulement spiritualiste, mais philosophique et péripatéticien.

On conçoit que Maimonide, en se servant de ce vocabulaire comme d’une clef magique, puisse introduire dans laBible tout ce qu’il est intéressé à y trouver, c’està-dire les idées qui sont d’avance en possession de son esprit et dans lesquelles, le plus souvent, il est facile de reconnaître les idées d’Aristote. Par exemple, quand nous lisons dans la Genèse que Dieu a créé l’homme à son image, cela ne veut pas dire que Dieu a un corps qui a servi de modèle à celui de la créature, mais que nous tenons de lui notre forme intelligible, notre forme spécifique, c’est-à-dire l’intelligence elle-même, engendrée en nous par l’union de l’intellect actif avec nos facultés sensibles *. Quand l'historien sacré fait dire,

Page 1