‹ Philosophie et religionChapitre 2 sur 128 · XII · texte numérisé non relu

XII

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Dans le chapitre qui a pour titre le nationalisme religieux dans la France du xix° siècle je me suis appliqué à montrer combien cette tentative est inconséquente et illusoire. Se constituer le juge de tous les dogmes et les réduire uniquement à ce qu’ils ont de commun, c’est en réalité les supprimer ; car ce qu’il y a de commun entre tous les dogmes, ou seulement entre les croyances qui se fondent sur l’autorité de la Bible, et même entre les symboles des différentes confessions chrétiennes , c’est une idée purement philosophique et peut-être moins encore, un sentiment indéfini livré à toutes les fluctuations du cœur humain, une abstraction vide de réalité, une formule insaisissable sous laquelle peuvent venir s’abriter les opinions les plus discordantes, depuis le mysticisme jusqu’à l’athéisme.

11 semble qu’on avance un paradoxe insoutenable en prêtant à l’athéisme la prétention d’être compris parmi les croyances religieuses ; le fondateur du positivisme nous fournit la preuve du contraire. Sur une base purement matérialiste et athée, Auguste Comte a voulu édifier non-seulement une philosophie, mais une religion dont il s’est lui-même proclamé le grand prêtre. Dieu, selon lui, après un règne qui n’a pas été

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sans utilité et sans gloire, doit céder sa place à une autre puissance. C’est l’humanité qui désormais s’adorera elle-même, qui s’adressera des prières et des actions de grâces dans les temples qu’elle aura élevés en son honneur. Assurément Auguste Comte, en couronnant son système philosophique par cette étrange théologie, a divorcé avec la raison; mais il est resté d’accord avec lui-même, et le reproche d’inconséquence ne peut s’adresser qu’à ceux de ses disciples qui ont refusé de le suivre jusque là. Puisque l’homme est incorrigiblement religieux, et que, d’un autre côté, il ne connaît rien de plus grand, de plus élevé, de plus parfait que lui-même, l’idée d’une cause première, supérieure à la nature, lui étant absolument interdite, c’est à lui-même qu’il est obligé de décerner les honneurs divins, c’est à lui-même qu’il doit appliquer le culte autrefois rendu à l’incompréhensible et à l’inconnu.

En face de ces ombçes sans forme et sans vie, j’ai voulu montrer, par un récent exemple, ce qu’est l’esprit religieux, ou quel est le pouvoir de la foi, même quand elle n’a pas pour elle le prestige du temps et de la domination extérieure. C’est dans ce dessein que j’ai exposé, d’après le beau livre de M. de Gobineau, l’histoire dramatique de l’établissement du bûbysineet ce qu’on

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peut appeler, en écartant toute idée d’un injurieux parallèle, la passion de son fondateur. Quoique recueillis sur les lieux peu de temps après l’événement, les récits de l’écrivain français n’ont pas suffi à me persuader; je les ai confrontés avec les relations orales d’un grave personnage du pays, témoin oculaire de tout ce qui s’est passé, et ils m’ont paru d’une exactitude irréprochable. Faut-il en conclure que le génie des religions n’a pas dit son dernier mot, et que tout au moins dans ces contrées mystiques de l’extrême Orient il pourra donner un nouveau gage de sa fécondité? Peutêtre.

On voit que ce n’est pas un rapport imaginaire , créé après coup, qui relie les unes aux autres les diverses parties de ce livre. Elles se trouvent naturellement unies par leur affinité et par l’identité des principes dont elles nous offrent l’application. Par la forme elles appartiennent à la critique, par le fond elles constituent une seule et même doctrine. Et comment séparer ces deux choses dans un temps de rapide publicité et de luttes quotidiennes comme celui où nous vivons? Quel est l’homme de doctrine, de conviction, ayant dans l’esprit une pensée, dans le cœur une foi profonde, qui puisse s’empêcher de dire son avis sur

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les œuvres qui passent et de quitter quelquefois le rôle de juge pour celui de soldat? Quel est aussi le crilique jaloux de sa propre estime qui, soumettant à son contrôle les plus graves productions de l’esprit, puisse se dispenser d’avoir des principes, une doctrine et même un système?

Après cela, si l’on refuse de reconnaître dans ces modestes pages le lien intérieur que je viens d’établir entre elles, je ne dirai pas comme ce maréchal de France menacé par Louis XIV de destitution : « Vous ne risquez rien, Sire, à me casser, les morceaux sont bons. » Mais il me sera permis de croire que quelquesuns au moins de ces morceaux ne paraîtront pas dépourvus d’intérêt.

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