‹ Philosophie et religionChapitre 3 sur 128 · AD. FRANCK · texte numérisé non relu

AD. FRANCK

Paris, le 22 février 186*.

ET

Je ne crois pas faire injure à mes lecteurs en supposant que sur beaucoup d’entre eux le titre de l’ouvrage qui est la matière de ces réflexions fera l’effet d’une énigme. Plotin, les Ennéades , l’Ecole néoplatonicienne, autant de'mots qui sembleront appartenir à une langue inconnue, et dont l’explication doit passer j vaut toute observation critique tant sur la traduction que sur l’œuvre originale. Le temps n’est plus où les philosophes, moitié par orgueil, moitié par impuis-

•I. Les Ennéades de Plotin, chef de l’école néoplatonicienne, traduites pour la première fois en français par M. N. Bouillet, conseiller honoraire de l’Université. — 3 vol. in-8°. Paris, 1857-1861 , librairie Hachette.

sance, formaient entre eux comme un mystérieux cénacle et ne daignaient écrire que pour eux-mêmes. Les questions dont ils s’occupent sont de celles qui intéressent le genre humain ; tout homme capable de penser, de suivre un raisonnement, de prendre intérêt à ce qu’il y a de plus élevé dans son existence, a donc le droit d’être initié à leurs débats et d’en connaître au moins les résultats les plus durables et les plus glorieux»

Les merveilleuses conquêtes d’Alexandre le Grand ne changèrent pas seulement la face politique du monde, elles en changèrent aussi l’esprit, les opinions, les mœurs, elles ouvrirent à la pensée humaine un horizon nouveau. Le même rapprochement qui s’était opéré trois siècles plus tôt dans la capitale de l’empire chaldéen entre les nations et les religions les plus influentes de l’Orient, s’accomplit alors dans un centre nouveau, dans la ville récemment construite d’Alexandrie, entre l’Orient et la Grèce. Les écrivains orientaux, enfermés jusque-là dans le cercle de leurs traditions et de leurs croyances héréditaires, ou dirigés par le seul principe de l’inspiration et de la foi, quand ils connurent les systèmes de Plalou , d’Aristote , de Pythagore, des stoïciens, en furent tellement éblouis et subjugués, qu’ils les associèrent de gré ou de force à leurs propres idées; et pour ne pas s’avouer les tributaires d’un peuple étranger, d’une race ennemi^ et maudite, les présentèrent comme un bien dérobé, comme des larcins tirés de leurs livres, de leurs prophètes et de leurs sages. C’est ainsi que naquirent les doctrines d’Aristobule et de Philon, les différentes branches du gnosticisme, la secte des thérapeutes, les

prétendus oracles chaldaïques, les livres apocryphes de Zostrien, de Zoroastre, et mille autres productions bizarres où la fraude était mise au service de l’enthousiasme. D’un autre côté, subissant l’influence de cette chaîne électrique dont Platon a si bien parlé, entraînés par le courant dans lequel les avait jetés la puissance fatale des événements, les philosophes grecs essayèrent d’ajouter, dans leurs spéculations métaphysiques, la tradition à la raison, les ivresses de l'inspiration à la marche réglée de la dialectique, et firent connaissance avec le mysticisme, dont ils n’offrent jusqu’à ce moment aucune trace, pas même dans le Phèdre et le Banquet. Ainsi se forma l’École d’Alexandrie, autrement appelée l’École néoplatonicienne, parce que la doctrine de Platon est le tronc sur lequel toutes ces plantes exotiques se laissaient enter le plus facilement.

L’École d’Alexandrie présente encore un autre caractère que l’alliance de l’esprit grec avec le mysticisme oriental. Elle a été comme le dernier mot, le testament de mort du vieux paganisme. Envahies, menacées de tous côtés par les idées de ces barbares qu’on avait traités pendant longtemps avec le plus superbe dédain; obligées de se défendre contre un adversaire encore plus redoutable , le christianisme naissant et grandissant chaque jour sous le feu des persécutions, la philosophie et la religion helléniques, confondant leurs destinées, semblent avoir fait une tentative suprême pour réunir, organiser, discipliner toutes leurs forces et leur donner la forme la plus accomplie, la plus savante à la fois et la plus poétique dont elles fussent susceptibles. De là ce qu’on a appelé et ce qu’on

nomme encore l’éclectisme alexandrin. L’éclectisme, c’est-à-dire la conciliation logique de toutes les observations de détail, de toutes les vérités partielles, des principes les plus divers de la nature humaine, dans un système définitif et universel; l’éclectisme, si mal traité de nos jours par l’ignorance et par l’envie, a été le but constant de tous les maîtres de l’esprit humain, de Platon et d’Aristote dans l’antiquité, de Leibnitz au dix-septième siècle, de saint Thomas d’Aquin au moyen âge. Il est en quelque sorte l’idéal de la philosophie et de la science en général; mais jamais il n’a été pratiqué avec plus d’audace qu’à l’époque dont nous parlons, puisqu’il devait embrasser les dogmes aussi bien que les systèmes, les dogmes et les systèmes de l’Orient comme ceux de la Grèce.

On comprend que cette œuvre ambitieuse ne se soit pas accomplie en un jour. On a cru en découvrir la première pensée chez un certain Potamon, sur lequel, il est vrai, nous ne possédons rien de plus significatif qu’une phrase assez obscure de Diogène de Laërte, mais à qui M. Douillet devait, dans ses notes, au moins une mention. Numénius d’Apamée et Ammonius Saccas, le dernier surtout, de portefaix devenu philosophe, et surnommé par ses disciples. l’inspiré de Dieu, en ont été les véritables promoteurs. Ce sont eux qui, tout en tournant vers la sagesse de l’Orient leurs regards curieux, qui, tout en interrogeant les livres de Moïse, l’Évangile de saint Jean et les écrits de Philon, ont cependant préconisé les systèmes de la Grèce, principalement ceux de Platon et d’Aristote, comme la source la plus féconde et la plus pure, comme l’expression en quelque sorte authentique de la vérité. Mais il appar-

tenait à Plotin de donner à la nouvelle écoîe sa forme décisive et le plus haut degré d’autorité qu’il lui fût permis d’atteindre.

La vie et le caractère de cet homme répondent parfaitement à ses doctrines. Nous savons par Porphyre, son disciple et son biographe, qu’il paraissait honteux d’avoir un corps. Lui aussi s’écriait sans doute : « Qui me délivrera de ce corps de mort? » Aussi ne voulut-il jamais souffrir qu’on fit son portrait ni son buste : a Pourquoi, demandait-il, se donner tant de peine pour transmettre à la postérité l’ombre d’une ombre? » Il fallut que ses disciples, attachant un grand prix à conserver son image, amenassent, à son insu, dans l’intérieur de son école un peintre habile qui, après avoir tout à son aise étudié ses traits, le peignit de mémoire. 11 est regrettable que cette œuvre ne soit pas arrivée jusqu’à nous, car on assure que Plotin ne brillait pas moins par la beauté que par la science, surtout quand le feu de l’inspiration animait son regard et répandait sur son visage comme une auréole surnaturelle.

Ce sentiment de mépris que Plotin avait pour son corps s’étendait chez lui , comme chez tous les mystiques, à la.vie elle-même et à toutes les relations sociales. 11 ne parlait jamais ni de sa famille ni de sa patrie. Il enseignait 1 que le sage doit assister avec indifférence à la ruine de son pays, à la mort de sa femme et de son fils. Pratiquant à la lettre ce précepte de Platon que la vie n’est qu’un apprentissage de la mort, il négligeait tous les soins que réclamait sa conservation, ne

j. Première Ennéaite, liv. IV, p. 80 (le la traduction française.

se nourrissait qu’à la dérobée, au milieu de ses travaux, de quelques aliments chétifs et insuffisants, d’où la viande était sévèrement exclue, ne dormait que pendant trois ou quatre heures d’un sommeil troublé par l’abstinence et l’exercice continuel de la méditation, ne voulait, quand il était malade, entendre parler ni de médecins ni de remèdes. Aussi fut-il atteint de bonne heure d’une foule d’infirmités, parmi lesquelles on compte la ruine presque totale des yeux, de la voix et de l’estomac. Il atteignit cependant l’âge de soixantecinq ans, tant les abus de l’austérité sont moins à craindre que les excès contraires.

Le style, l’art de la composition, l’étude de la forme, tout cela, parle lien de l’imagination, tient encore aux sens et à la terre. Voilà pourquoi Plotin ne s’en mettait jamais en peine. Il écrivait avec la rapidité de la parole, ou, pour conserver les expressions de Porphyre, comme quelqu’un qui transcrit un livre, et cela tout en enseignant, en conversant avec ses amis, ou en suivant une discussion métaphysique. Les pages qui s’accumulaient ainsi sous sa main, il ne les relisait jamais; la faiblesse de sa vue ne s’y opposait pas moins que ses opinions. Il regardait comme un soin indigne de lui jusqu’à la grammaire, jusqu’à l’orthographe, qu’il n’a jamais sue et qu’il remplaçait comme il pouvait par des règles de fantaisie. Quand on songe qu’il n’était étranger à aucune des sciences cultivées de son temps, que la géométrie, l’astronomie, la mécanique, l’optique et même la musique lui étaient parfaitement familières, il est impossible de ne pas regarder comme une application volontaire de son système cette négligence des premières conditions du langage.

Il avait vingt-huit ans quand il aborda pour la première fois l’étude de la philosophie. Après qu’il eut fréquenté tour à tour les écoles les plus renommées d’Alexandrie, un de ses amis le présenta à Ammonius, dont le nom et la doctrine n’étaient guère connus encore que d’un très-petit nombre d’adeptes. Dès que Plotin l’eut entendu, il s’écria : « Voilà celui que je cherchais ! » Pourtant il ne se borna pas à suivre les leçons de ce nouveau maître, mais il se fraya sa propre route, soumit à un examen plus approfondi les principes qu’il venait d’accepter, et étudia par lui-môme les principaux systèmes de l'Orient. Voulant puiser à sa source la sagesse des mages, il suivit en Perse l’armée romaine marchant contre Sapor. Cette expédition ayant échoué par la mort de Gordien, assassiné en Mésopotamie par Philippe l’Arabe, Plotin se retira à Antioche et de là à Rome, où il arriva l’an 2io de notre ère.

Il y fonda une école dans laquelle se pressèrent en foule non pas des auditeurs, mais de véritables disciples sortis de tous les rangs de la société. Des magistrats, des sénateurs renonçaient à leurs biens et à leurs charges, des femmes quittaient leurs maisons et leurs familles pour mener près de lui et sous l’influence de sa parole une vie consacrée tout entière à la contemplation. Il fondait ainsi, au sein de la capitale du monde, comme une Thébaïde païenne. Ceux qui n’avaient pas le courage d’aller aussi loin lui confiaient au moins l’éducation de leurs enfants. Il jouissait d’une réputation universelle, non pas de science et de sagesse, mais de sainteté.

Comment s’étonner qu’enivré lui-môme de la foi

qu’il inspirait aux autres, et encouragé par la bienveillance de l’empereur Gallien, il ait osé demander à ce prince de rebâtir pour lui une ville récemment détruite de la Campanie, afin qu’il pût y installer la république de Platon ? Il est bien regrettable que sa prière soit restée sans effet, et que Platonopolis (tel devait être le nom du nouvel État) n’ait jamais vu le jour. Nous aurions vu une fois à l’épreuve cette utopie fameuse, sur le modèle de laquelle ont été conçues toutes les autres. Mais d’après ce que nous savons du caractère et des idées de Plotin, il n’est pas difficile de dire ce qui serait arrivé. Au lieu de la société théocratique et guerrière, au lieu des mœurs plus que faciles et des amours plus que libres que rêve l’auteur de la République , nous aurions eu une association monastique comme celle des Esséniens, des thérapeutes ou des prêtres de Bouddha. Cela seul nous montre la différence qui sépare les deux philosophes, les deux époques et les deux écoles.

Comment reconnaître la méthode socratique ou la dialectique platonicienne chez ce chef d’illuminés dont Porphyre nous raconte « qu’il s’est uni quatre fois, par un acte réel et ineffable, au Dieu suprême? » Cela veut dire, dans le langage des Alexandrins, qu’il a été transporté par l’extase au-delà de toutes les bornes de l’intelligence, jusque dans le foyer le plus inaccessible de la nature divine. On retrouve le même esprit dans les paroles qu’il prononça avant de mourir, et que Jordano Bruno répéta en expirant sur le bûcher : « Je m’efforce de ramener ce qu’il y a de divin en moi à ce qu’il y a de divin dans l’univers. » Ici c’est le panthéiste qui ne veut point séparer Dieu de la nature;

auparavant on nous a montré le mystique qui aspire à la confusion de Dieu et de l’Ame.

Panthéisme et mysticisme, tels sont en effet les deux pivots sur lesquels tournent le système de Plotin et toute la philosophie néoplatonicienne. On peut être panthéiste sans être mystique, ainsi que le prouve l’exemple de Spinosa, de Hegel et des anciens stoïciens. On est rarement mystique sans tomber au moins dans un panthéisme partiel, je dirais volontiers dans un panthéisme spirituel, puisque le but suprême d’une âme placée dans cet état est de perdre par l’amour le sentiment de sa personnalité et de son existence même au sein de l’être divin. Un des caractères les plus essentiels de la doctrine de Plotin est d’accepter ces deux croyances sans restriction, et de faire reposer sur elles, par conséquent de transformer par leur esprit, toutes les idées religieuses et philosophiques de la Grèce.

Ainsi, dans l’ordre religieux, le symbolisme prend la place des croyances naïves et des Actions poétiques d’autrefois, et je crains bien que ce symbolisme savant , mais purement artificiel, des Alexandrins, n'ait fait illusion h plusieurs mythologues de nos jours sur le sens et la valeur du vieux polythéisme. A partir de ce moment, les divinités d£ l’Olympe, devenues les attributs ou les forces de l’univers, se coordonnent en un vaste système que pénètre partout une seule âme, une seule intelligence. L’Ame humaine, reconnue capable de s’élever aux plus sublimes sphères de la pensée et de l’existence, se place nécessairement au-dessus d’elles, et nous comprenons Plotin quand il répond à un de ses amis qui le prie d’assister à un sacriüce :

« C’est aux dieux de venir me chercher et non pas à moi d’aller les trouver. »

Dans l’ordre moral, les vertus qui font l’honnête homme, le bon citoyen, l’âme dévouée à la société, à l’humanité, à tous les devoirs de cette vie, sont reléguées au second rang, infiniment au-dessous de la contemplation solitaire, des actes d’austérité, des habitudes ascétiques qui ont pour but non de modérer, mais d’éteindre les passions bonnes ou mauvaises, et avec elles toute activité, tout sentiment de notre existence personnelle, en substituant à la raison les ivresses de l’amour mystique et en poursuivant sans relâche l’identification de l’âme avec Dieu. « Le sage, dit Plotin ', doit regarder comme une vérité incontestable que la mort est meilleure que la vie. » Et s’il fait si bon marché de la vie, quel prix peut-il attacher* à ce qui nous la rend le plus chère, à la liberté, à la famille, à la patrie? «Notre patrie, c’est la région d’où nous sommes descendus ici-bas; c’est là qu’habite notre père*. » — « C’est là que nous devons nous réfugier en nous dérobant aux illusions de la terre, comme Ulysse aux enchantements de Circé 1 2 3 . » Si Plotin ne va pas aussi loin que certains fanatiques de l’Inde ; si pour hâter notre délivrance il n’autorise pas le suicide, ce n’est point par respect pour lès obligations que nous avons à remplir en ce monde, mais parce que le suicide est un acte de violence qui donne à l’âme quelque chose du corps 4 .

1. Première Ennéade, liv. IV, p. 80 de la traduction française.

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