Cbap, Lvn, p. 23Ï
AU XII* SIÈCLE
nature; si, d’une autre part, cet être unique nous est absolument inconnu ; si nous ne pouvons rapporter à lui aucune des qualités, aucun des attributs, aucune des forces que nous apercevons en nous, dussions-nous les élever jusqu’aux proportions de l’infini, où est donc la limite qui sépare Dieu de l’univers ? où commence et où finit l’un? où commence et où finit l’autre? Dieu n’est-il pas plutôt la substance que la cause de l’univers, puisqu’il n’y a pas de cause sans activité, et que l’activité est tellement un attribut essentiel qu’elle peut être considérée comme la substance même des êtres? Dieu peut-il être considéré comme le créateur et comme la providence de l’univers, s’il est sans liberté, sans puissance, sans intelligence, sans conscience de lui-même, ou si tous ces termes, quand nous parlons de lui, ont un sens absolument autre que lorsque nous parlons de nous ?
Maimonide a prévu l’objection, et il se flatte de la résoudre, mais comment? Au prix d’une inconséquence à peine dissimulée par un artifice de langage : en restituant à Dieu, sous un autre nom, tout ce qu’il vient de lui enlever; en lui reconnaissant formellement, à titre d 'attributs d’action et d 'attributs négatifs, les mêmes perfections dont il a essayé de le dépouiller à titre d’attributs essentiels. En un mot, après avoir imposé silence à sa foi, après avoir fait violence à l’Écriture, en faveur de son système de philosophie, c’est maintenant ce système qu’il fait plier devant ses croyances religieuses; nous pouvons ajouter, devant la raison et devant la conscience du genre humain.
Nous ne savons, sous aucun rapport ni d’aucune manière, ce qu’est Dieu ; mais nous observons ce qu’il
LE RATIONALISME RELIGIEUX
fait. Il nous est interdit de pénétrer dans son essence, mais nous connaissons ses actions ou ses manières d’être avec ses créatures. Ces manières d’être, restant toujours les mêmes, deviennent pour nous des qualités que nous rapportons naturellement à leur principe, que nous associons sans scrupule à l’idée de Dieu. C’est ainsi que Maimonide, à l’exemple de plusieurs théologiens musulmans, jaloux comme lui de concilier la Bible et le sens commun avec l’aristotélisme arabe, cherche à distinguer les attributs d’action des attributs essentiels. Quand nous disons, par exemple, que Dieu est juste, que Dieu est bon, que Dieu est puissant, qu’il est le créateur du monde, nous ne prétendons point savoir ce qu’il est en lui-même, nous n’affirmons rien de son essence, nous rappelons seulement ce qu’il est et comment il se comporte à l’égard de ses créatures. Les attributs de cette espèce, les attributs d’action, peuvent donc, sans aucun danger, entrer dans nos jugements sur la nature divine, pourvu qu’on les considère comme des actions réelles, directement émanées de Dieu, et non comme des intermédiaires introduits par la pensée entre Dieu et ses œuvres ; pourvu que nous entendions que Dieu est juste, que Dieu est bon, qu’il est puissant, qu’il est le créateur du monde par son essence indivisible et non par une sorte d’entités distinctes de lui ou formant une partie de lui, et qui s’appellent la justice, la bonté, la puissance, la vertu créatrice '. Nous voyons que, par la seule raison, qui est une faculté indivisible, l’homme embrasse à la fois une foule de connaissances très-diverses, la