‹ Philosophie et religionChapitre 4 sur 128 · Première Ennrade, liv IX, p · texte numérisé non relu

Première Ennrade, liv IX, p

LE MYSTICISME CHEZ LE? GRECS. Il

On résumerait très-bien la morale de Plotin et de tous les philosophes d’Alexandrie en disant que pour eux les bonnes œuvres valent moins que la méditation, et la méditation que l’abandon de soi-même, que le mépris général de la vie et de la personne humaine.

Enfin, si l’on jette un coup d’œil sur la métaphysique de Plotin, on voit le platonisme et l’aristotélisme absorbés à la fois par le système de l’émanation, dominé lui-même par la séduisante théorie de l'unité absolue, de l’identité finale de toutes les existences. On a cherché des ressemblances entre le dieu des Alexandrins et le dieu des chrétiens, sous prétexte que l’un et l’autre forment une trinité et que les trois hypostases, c’est-àdire les trois principes de la trinité platonicienne, l’unité, l’intelligence, l’âme universelle, correspondent aux trois personnes de la trinité chrétienne. Cette assimilation n’a pas toujours été faite dans une intention hostile ; elle s’est présentée à l’esprit de plusieurs Pères de l’Église, qui, demeurés fidèles au platonisme, ont cherché à concilier leurs idées philosophiques avec leur foi religieuse. Mais elle s’évanouit devant une différence capitale.

La trinité chrétienne nous offre partout les caractères d’un dieu personnel, c'est-à-dire la conscience et la liberté, sans lesquels elle ne peut obtenir des hommes ni respect, ni reconnaissance, ni amour. Soit qu’il apparaisse comme créateur, comme législateur ou comme rédempteur, le Dieu de l’Ancien et du Nouveau Testament est toujours maître de lui et de ses aetions : il pénètre l’univers de sa puissance ineffable, mais il reste distinct de l’univers et de l’humanité; il ne suit pas d’autres lois que celles qu’il se donne à lui-

li LE MYSTICISME CHEZ LES GRECS.

même. Tous ces attributs manquent à la trinité néoplatonicienne. L’âme par laquelle elle agit sur les êtres, l’intelligence avec laquelle elle les voit et les dirige sont, comme je l’ai dit, l’âme et l’intelligence univerversejles, développées d’une manière inégale, mais identiques au fond, dans l’animal et dans l’homme, dans l’homme et dans le dieu, (Juant à l’unité suprême, ou, comme on l’appelle encore, le bien, l’ineffable, c’est l’abîme où disparaît toute différence, non-seulement entre les êtres, mais entre les idées comme entre les êtres, et où s’éteint complètement le flambeau de la raison.

L’audace de ces principes, l’horizon immense qu’ils ouvraient à la pensée, la séduction qu’ils exerçaient sur les âmes par l’attrait du mysticisme, le repos qu’ils promettaient aux esprits par une synthèse suprême et définitive de tous les anciens systèmes, leur donnèrent une puissance extraordinaire et d’une remarquable durée. Plotin reçut les honneurs divins; on lui dressa des autels, qui deux siècles après lui n’étaient pas encore renversés. Sa doctrine, chez les philosophes païens, qui se flattaient de régénérer par clic le culte hellénique, fut plus qu’une philosophie, elle exerça le prestige et l’autorité d’une religion; elle fut accueillie avec respect par les Pères mêmes de l’Église. Synésius, saint Basile, saint Grégoire de Nysse avec beaucoup d’autres lui font de fréquents emprunts. Saint Augustin, voyant en elle plutôt un appui qu’un danger pour le christianisme, la fait servir à la démonstration de la Providence, et croit y reconnaître ce qu’enseigne saint Jean sur le Verbe.

Plus tard, quand on la croit morte avec les derniers

philosophes de la Grèce, ceux que les édits de Justinien ont dispersés ou condamnés au silence, on la voit apparaître de nouveau, avec Scot Érigène, dans la France chrétienne du ix e siècle; avec Avicébron, dont M. Munk vient de rendre les œuvres à la lumière chez les juifs et les Maures d'Espagne; avec Gémiste Pléthon, Marsile Ficin, François Patrizzi, dans l’Italie de la renaissance ; et là môme où elle ne se montre pas directement on découvre son influence et en quelque sorte ses émanations. C’est à elle qu’il faut faire remonter, comme à leur source première, les idées d’Avicenne, d’Amaury de Chartres, de David de Dinant, et de l’infortuné Jordano Bruno.

Depuis le concours qui n été ouvert sur ce sujet, en 1841, par l’Académie des sciences morales et politiques, nous possédons, sur l’école d’Alexandrie en général d’excellents travaux. On a déjà nommé les livres de MM. Vacherot et Simon, et le savant rapport de M. Barthélemy Saint-Ililaire. Mais il restait encore à faire connaître cette grande philosophie en elle-même par son monument le plus ancien et le plus original, par les Ennéades de Plotin. (Ju’estce que les Ennéades de Plotin? Ce sont les écrits de ce philosophe réunis après sa mort par son disciple Porphyre, et, après avoir été retouchés, rangés dans un ordre où le mysticisme a plus' de part que la critique. Afin de rendre hommage aux nombres sacrés six et neuf , on les divisa en cinquante-quatre livres, distribués à leur tour en six neuvaines ou Ennéades.

1. Voyez Mélanf/es de philosophie juive et arabe; 1 vol. in-8°, Paris, 1859, p 300-309.

C’est cette œuvre que M. Bouillet a eu le courage de faire passer pour la première fois dans notre langue, en accompagnant sa traduction de notes, de sommaires, d’éclaircissements, d’observations philologiques et historiques propres à lui assurer en même temps le plus haut degré d’intérêt et de confiance. M. Bouillet possédait depuis longtemps la reconnaissance de la jeunesse et des gens du monde pour ses dictionnaires si commodes à la fois et si exacts. Il s’est acquis l’estime des savants et des philosophes par ses éditions des Œuvres de Cicéron et de Sénèque, et bien plus encore par son édition de Bacon, la meilleure de toutes celles qui ont paru jusqu’à présent soit en France, soit en Angleterre. Mais aucun de ces services ne peut être comparé au grand ouvrage qui a occupé ses dernières années.

La méthode de composition adoptée par Plolin, les incorrections de son langage, les obscurités de son style et, plus que tout cela, les hauteurs ardues de sa pensée font comprendre les difficultés d’une traduction française de ses écrits. Il ne s’agit point ici, comme dans une composition historique, de présenter de sou système un résumé sommaire et une interprétation générale, mais d’en saisir avec une rigoureuse précision les plus humbles détails pour les faire passer dans une langue dont la clarté impitoyable n’admet point d’à-peu-près, ni de faux-fuyants. M. Bouillet s’est acquitté de cette tâche, je ne dirai pas avec bonheur (il n’y a pas de bonheur là où le travail et l’intelligence sont tout), mais avec une conscience, un savoir, une connaissance des mots et des choses qui lui mériteront l’approbation de tous les amis de la philosophie et des lettres grecques. Il n’a pas seulement fait une traduc-

tion exacte partout et accessible à toutes les intelligences, élégante quand il est nécessaire, comme dans le VI' livre de la I" Ennéade, où Plotin a développé sa fameuse théorie du beau; il a aussi corrigé le texte, resté douteux ou incomplet dans un grand nombre de passages ; il a répandu une vive lumière sur les idées mêmes de l’auteur en montrant, dans ses éclaircissements et ses notes, tout ce que Plotin a emprunté à ses devanciers et à ses contemporains, tout ce que lui ont pris à leur tour ses successeurs les plus éloignés. Je signalerai particulièrement les dernières pages du premier volume, consacrées à l’explication d’un des livres les plus obscurs 1 des six Ennéades réunies, celui où le chef de l’école d’Alexandrie, sans les nommer une seule fois, entreprend la réfutation desgnostiques.

J’ai cependant un reproche à adresser à M. Bouillet : il a abusé des citations et deg rapprochements. Une foule de livres dont il fait passer les noms sous les yeux du lecteur, et dont il extrait souvent de longs passages, n’ont qu’un rapport très-indirect avec son sujet, et l’on se demande, malgré l’analogie de quelques-uns de leurs principes, quelle influence Plotin a pu exercer sur Bossuet, Fénelon et saint Thomas d’Aquin. Bossuet, Fénelon et saint Thomas d’Aquin ont reçu leurs inspirations d’ailleurs, et si parfois ils semblent se rattacher à l’auteur des Ennéades, c’est par une chaîne bien invisible. Débarrassée de cet inutile fardeau, la traduction de M. Bouillet aurait gagné en clarté ce qu’elle aurait perdu en étendue. Elle n’en fait pas moins le plus grand honneur, non-seulement

1. Deuxième Ennéade, liv. IX, t. I, p. <91 de In traduction française.

à lui, mais à l’érudition française, à l’Université dont il fut un des magistrats, après avoir été un de ses professeurs les plus savants et les plus laborieux.

Pendant qu’on nous vante avec exaltation l’érudition allemande, et qu’avec une humilité qui est peu dans nos habitudes on va lui emprunter ce qu’il y a de plus chimérique et de plus ténébreux dans le chaos de ses hypothèses, voici un Français qui a poursuivi courageusement , au milieu du silence , une des entreprises les plus difficiles dont la science se soit occupée depuis longtemps. Faire passer dans notre langue les Ennéades de Plotin, c’est-à-dire un des systèmes les plus ardus et les plus compliqués qu’ait jamais inventés le génie de la métaphysique, et en même temps un des monuments les plus obscurs de la langue grecque à l’époque de sa décomposition et de sa décadence, c’était déjà une tâche qui pouvait suffire aux plus savants et aux plus hardis; mais M. Bouillet ne s’en est pas contenté. A sa traduction toujours rigoureusement fidèle, écrite de ce style sobre et clair qu’exigeait l’austérité du sujet, et qui cependant par intervalles s’élève jusqu’au ton de la poésie, quand l’auteur luimême substitue au raisonnement le langage de l’inspiration, vient se joindre un autre travail non moins

précieux. Par une multitude de notes, de citations et d’éclaircissements, les uns placés au bas des pages, les autres réunis, sous une forme méthodique, à la fin du volume, M. Douillet nous fait connaître ce que Plotin a pris aux plus illustres de ses devanciers, ce qu’il doit à Platon, à Aristote, aux stoïciens, à Philon, et quelle influence il a exercée à son tour sur ses successeurs, non-seulement sur les philosophes de son école, tels que Porphyre, Jamblique, Proclus, Simplicius, Olympiodore, mais sur ceux qui paraissent le plus étrangers à la connaissance de ses écrits et à la tradition de son enseignement, Arabes, Juifs, auteurs scolastiques, Pères de l’Église, jusqu’aux écrivains du xvn e siècle, à qui l’on ne reconnaît pas d’autre maître que Descartes ou eux-mêmes, Bossuet, Fénelon, Leibnitz et, qui le croirait! jusqu’à notre bon la Fontaine *. Chacune des idées de l’auteur alexandrin nous est présentée, si je puis m’exprimer ainsi, avec sa généalogie et sa postérité, avec tous les moyens de nous assurer de son originalité et de sa puissance. On ne trouvera nulle part des preuves plus abondantes et plus irrécusables de cette unité de principes, de cette identité de la pensée humaine, perennis qnœdam philosophiez :, qui domine et qui embrasse tous les systèmes, et de cette alliance étroite qui a longtemps existé entre la philosophie et la théologie, entre les doctrines néoplatoniciennes et celles des Pères de l'Eglise. En dépit des arguments du jésuite Baltus *, il est désor-

1. Voir l'épilogue de la première fable du livre X : Les Peux Rats, e Renard et l’Œuf.

ï. Vovez la Défense des saints Pères accusés de platonisme; itM°, Paris, 1711.

mais hors de doute que toutes les parties de la philosophie de Plotin qui ne sont pas directement en opposition avec les dogmes chrétiens ont passé dans les écrits de saint Augustin.

Les considérations de cet ordre n’empêchent pas M. Bouillet de faire son métier d’helléniste et d’exégète, comme on dirait de l’autre côté du Rhin. Il compare entre eux les éditions et les manuscrits, choisit entre plusieurs leçons celle qui offre le plus de titres à sa préférence, corrige le texte quand il le trouve altéré, le complète avec discrétion quand il présente des lacunes, l’explique quand il est obscur et l’éclaire de toutes les lumières de sa vaste et solide érudition.

Toutes ces qualités existent déjà dans le premier volume de cet ouvrage, et nous avons été heureux de les signaler au public '. Le second, qui l’a suivi de près, est sans contredit plus remarquable encore, tant par le talent du traducteur et du commentateur que par les questions mêmes qui en font la matière et par la façon dont elles sont traitées. Dans les deux Ennéades qu’il renferme, Plotin a réuni ce qu’on peut appeler sa théologie et sa psychologie. 11 y est question principalement de la Providence et de la raison du mal, des rapports de Dieu avec le monde et de l’éternité avec le temps, de la liberté et de la fatalité, de l’essence et des facultés de l’âme humaine, de la fin pour laquelle elle a été appelée à cette vie, de l’existence qu’elle avait auparavant, de celle qui l’attend quand elle aura fini sa terrestre carrière, et enfin des fondements sur lesquels repose son immortalité. Ce sont bien les problèmes qui, sous une

Journal des Débats du î, février 1858.

LE MYSTICISME CHEZ LES GRECS, forme ou sous une autre, n’ont jamais cessé et ne cesseront jamais de tenir la première place dans la pensée des hommes; car j’ai de hrpeinc à me persuader, quoi qu’on ait pu dire dans ces derniers temps, que l’archéologie et la philologie comparées, môme si elles devenaient plus sobres d’hypothèses contradictoires et* d’arbitraires conjectures, doivent un jour se substituer à la science de Platon, de Leibnitz, de Descartes, et que des monceaux de ruines, des tronçons de statues, des fûts de colonnes, les inscriptions hiéroglyphiques et cunéiformes, ou les symboles impurs de l’antique idolâtrie, puissent captiver l’esprit humain, à plus juste titre et lui fournir sur lui-même un enseignement plus sûr que le spectacle sublime, toujours présent et toujours vivant, de notre âme et de notre conscience.

C’est en vain que M. Douillet, pris de passion pour son auteur, et bravant pour lui le jugement unanime des historiens de la philosophie, essaye de justifier Plotin de l’accusation de panthéisme ‘. Si le panthéisme est cette opinion que Dieu n’est pas l’auteur, mais la substance de l’univers, ou que l’univers existe non comme son ouvrage, comme une libre création de son intelligence et de sa volonté, mais comme une suite fatale de sa propre existence, comme une partie inséparable de lui-même, et qu’il a toujours été, qu’il sera toujours, qu’il est comme lui éternel et nécessaire; si le panthéisme, comme son nom seul nous l’apprend et comme l’attestent toutes ses œuvres , repose essentiellement sur cette base, il n’a jamais été professé avec une conviction plus profonde, dans

L Voir l’Avertissement placé en tête du volume, p. XL

iO

un langage plus hardi et plus clair que par l’auteur des Ennéades. Qu’est-ce, en effet, que la doctrine de l’émanation, sinon la supposition renouvelée du brahmanisme, et reproduite plus tard sous d’autres noms et sous d’autres formes, que tous les êtres se composent d’une substance unique qu’ils nous présentent avec des modifications variées à l’infini ; que tous les êtres sont sortis d’un seul être, par une loi nécessaire, par une force irrésistible et inhérente à leur commune nature, comme un fleuve sort de sa source, comme la chaleur et la lumière sortent du soleil, et que les différences qui les distinguent ne sont que les degrés d’éloignement qui les séparent de leur origine et les degrés d’affaiblissement qu’ils ont subis par la distance? L’image par laquelle Plotin nous représente la déchéance successive de l’âme s’applique dans son système â l’existence en général. « L’âme, dit-il ‘, ressemble à une lumière immense qui s’affaiblit en s’éloignant de son foyer, de sorte qu’au terme de son rayonnement il n’y a plus qu’une ombre. »

Cette ombre, c’est le corps, et la matière d’où il est sorti et dans laquelle il doit rentrer, c’est Yéclipse de l’être. La puissance par laquelle la matière prend une forme et se meut sous le souffle de la vie, en un mot la nature, c’est le premier degré de la pensée, c’est l’esprit qui rêve, c’est l’âme affaissée sous le poids du sommeil. Au-dessus de la nature est l’âme universelle, l’âme dans sa force et son activité, l’âme du monde, d’où sortent, formées à son image et pénétrées de son essence, les âmes particulières des bêtes et des

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