Deuxième partie, Introduction, p. 28 de la traduction
LE RATIONALISME RELIGIEUX
La série des causes et des effets ne peut pas se prolonger à l’infini. C’est un axiome qui s’impose à notre esprit par sa propre évidence. Il faut donc, en recherchant la cause du mouvement, s’arrêter d’abord à un premier moteur matériel, à un moteur qui est mû luimême en même temps qu’il communique le mouvement au reste de l’univers. Ce moteur matériel, nous le reconnaissons dans la première sphère, dans la sphère éthérée ou céleste qui enveloppe toutes les autres et qu’ Aristote appelle le cinquième corps. Mais la sphère éthérée étant en mouvement, comme nous venons de le dire, et tout mouvement étant un changement qui suppose une cause, nous sommes obligés de chercher plus haut un autre moteur. Ce moteur, quel sera-t-il? Ou ce sera un autre corps, un sixième corps entièrement distinct de la première sphère; ou ce sera une force répandue dans toutes ses parties et divisible comme elle; ou ce sera une force également répandue en elle, mais indivisible ; ou enfin ce sera un pur esprit, un esprit séparé de toute substance corporelle. Le premier cas est inadmissible; car si le moteur de la sphère céleste, c’est-à-dire le premier moteur, était un corps, il supposerait au-dessus de lui un moteur supérieur. Le moteur de la sphère céleste ne peut pas être non plus une force divisible et finie ; car ce qui est divisible, étant composé, suppose un moteur qui a réuni toutes les parties de ce tout, et une force finie ne peut pas produire, dans l’hypothèse de l’éternité du monde, un mouvement infini, c’est-à-dire éternel. La même observation s’applique à une force finie et indivisible. De plus, une force finie qui serait unie à la sphère céleste comme l’âme est unie au corps, ne posséderait pas le
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mouvement par elle-même ou par son essence; mais elle serait portée à se mouvoir et à mouvoir la sphère à laquelle elle serait unie par une incitation venue d’ailleurs, c’est-à-dire par une cause plus puissante. Donc le premier moteur ou le moteur de la première sphère ne peut être qu’un esprit, un esprit séparé, indépendant de la matière, et qui, en tant qu’immatériel, est indivisible et immuable; qui, en tant qu’immuable ou inaccessible au mouvement, est en dehors du temps, partant éternel '.
Voilà certainement une manière bien subtile et bien compliquée de démontrer l’existence de Dieu. Il est à peine besoin d’ajouter qu’elle n’appartient pas à Aristote, quoiqu’elle reproduise en détail son langage et ses idées. Mais elle a du moins ce mérite de s’accorder parfaitement avec le système du monde qu’Aristote a imaginé, et qui naturellement a été adopté, avec quelques légères modifications, par ses disciples arabes et juifs. Les trois autres preuves de Maimonide sont beaucoup plus simples; aussi rentrent-elles, comme nous l’avons dit, dans la précédente. L’une est fondée sur ce principe, que toute substance composée, formée de divers éléments qui ne sont pas absolument nécessaires les uns aux autres, suppose une substance simple qui a réuni ces éléments. Ce principe, qui nous fait remonter de l’existence des corps à une cause incorporelle, nous ramène également à un premier moteur, car la faculté motrice n’étant pas essentielle aux corps qui sont en mouvement, il faut en chercher la première origine dans un être immobile, par conséquent imma-
t. Deuxième partie, chap. i, p. 29-36 de la traduction française.
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tériel, indivisible, éternel. L’autre preuve est fondée sur le rapport du contingent et du nécessaire, et la troisième sur celui de l’être en puissance et de l’être en acte. Tous les êtres que nous apercevons dans l’univers ont existé en puissance avant d’exister en acte, ou ont été possibles avant d’exister réellement. Il faut donc remonter à une cause qui les a fait passer de l’un de ces états à l’autre, et qui, pour cela même, ne peut exister qu’en acte et non pas en puissance. Cette troisième preuve, comme on voit, est absolument la même que la seconde; car l’être qui passe de la puissance à l’acte ou de la possibilité à la réalité, c’est simplement l’être contingent, et celui qui ne peut exister qu’en réalité ou en acte, ou dont l’existence est. sans commencement, sans interruption et sans fin, c’est l’être nécessaire *.
L’ensemble de ces arguments achève de détruire l’accusation d’inconséquence qu’on a élevée contre Maimonide, quand on lui a reproché de s’appuyer sur l’hypothèse de l’éternité du monde pour en tirer des conclusions destinées à défendre plus tard le dogme de la création. De ces arguments, il n’en est pas un seul qui ne soit parfaitement fondé dans les deux systèmes.
Les mêmes principes qui démontrent l’existence de Dieu nous apprennent qu’il n’y a qu’un seul Dieu et que Dieu est un être immatériel, une intelligence séparée des corps, un pur esprit. Il n’y a, en effet, qu’un seul être qui soit absolument nécessaire; il n’y a qu’un être spirituel qui soit à l’abri de toute compo-