‹ Philosophie et religionChapitre 5 sur 128 · Tome II, p. 284 de la traduction française · texte numérisé non relu

Tome II, p. 284 de la traduction française

LE MYSTICISME CHEZ LES GRECS. il

hommes. L’âme, puissance intermédiaire entre l’éternité et le temps, contemple dans le monde intelligible les idées qu’elle réalise dans l’univers; mais elle n’est pas elle-même l’intelligence. Elle pense en même temps qu’elle agit; mais l’action, dans la doctrine de Plotin, n’étant qu’une pensée imparfaite, une pensée troublée par de périssables images et les vaines agitations d’un songe, il faut chercher au-dessus d’elle la pensée pure, l’intelligence véritable, éternelle, divine. Celle-ci n’est cependant pas encore l'être parfait ou le degré le plus élevé de l’être, car puisqu’un des attributs de l’intelligence est de se penser elle-même, d’avoir conscience d’ellc-même, elle se divise en deux parties, dont l’une nous représente le sujet et l’autre l’objet de la pensée. Or, toute division nous signale un état imparfait, défectueux , secondaire. Le premier rang dans l’existence appartient donc à un autre principe : à celui qu’on appelle le Bien, à l’Etre en soi, à l’unité suprême dans laquelle s’évanouissent toutes les distinctions de notre esprit, toutes les qualités, tous les attributs, par conséquent la conscience, la volonté, la liberté. C’est pourtant ce principe inintelligent qui a produit l’intelligence. C’est cet être dépourvu de tout caractère personnel et des attributs mêmes de l’existence qui a produit les âmes, qui a produit des êtres libres, qui a produit le sentiment et la vie, qui a produit l’homme et la nature.

Telle est dans ses éléments les plus essentiels la métaphysique de Plotin, devenue après lui celle de toute l’école d’Alexandrie. Maintenant, je le demande, si le panthéisme n’est pas là, où donc ira-t-on le chercher? À quels traits pourra-t-on le reconnaître? Sur

quelles preuves pourra-t-on établir qu’il a jamais existé?

La seule concession qu’on soit autorisé à faire à M. Bouillet, c’est que Plotin est un panthéiste inconséquent. Avec un système qui met la pensée, par conséquent la raison, la sagesse, la conception d’un plan, au-dessous et en dehors de la nature divine, ou du moins de la divine perfection, il croit à la Providence. Avec un système où tous les êtres formés d’une même substance découlent les uns des autres par une loi éternelle, irrésistible, et où rien n’arrive qui ne soit nécessaire, où rien n’existe qui ne soit une conséquence fatale de la nature des choses ', il croit à la liberté et à la responsabilité humaine. Avec un système qui a pour Jiase l’unité substantielle de Dieu et de l’univers, où la variété des existences n’est que l’expansion d’un être unique, où le monde nous est représenté comme un animal gigantesque dont nous ne sommes que les organes et les parties 2 , il croit à la distinction de l’esprit et de la matière, de l’âme et du corps, il rend l’âme indépendante des phénomènes de la nature, et, plus généreux que Spinoza et l’école allemande, il lui attribue une immortalité personnelle.

Quelle conclusion tirer de là? Que de grands esprits engagés dans une voie périlleuse aiment mieux manquer à la logique qu’à la vérité; qu’il leur en coûte moins d’être inconséquents que de faire violence aux

1 . « Ce monde, dit Plotin, existe nécessairement; il n’est pas l’œuvre d’une dtterminalion réfléchie; il existe parce qu’une essence supérieure l'engendre naturellement. » Ennéades, t. II, p. 2G de la traduction française.

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