‹ Philosophie et religionChapitre 42 sur 128 · Genèse, chap. xv, v · texte numérisé non relu

Genèse, chap. xv, v

AL’ XII* SIECLE

traire. Mais la conclusion qui en sort n’en est pas moins remarquable. C’est qu’il n’y a de vrai chez les prophètes que les idées et les sentiments dont ils sont les interprètes, que les doctrines morales et religieuses que Dieu leur inspire et qu’ils enseignent en son nom; mais que les faits dont ils déclarent avoir été ou les acteurs ou les témoins pendant la durée de leurs visions sont purement imaginaires. Ainsi, quand les livres saints nous racontent que Dieu s’est montré à Abraham et s’est entretenu avec lui ; qu’il lui a promis une postérité aussi nombreuse que les étoiles du ciel et le sable de la mer; qu’il lui a demandé ensuite de lui immoler son fils unique, et que ce sacrifice était sur le point d’être consommé, quand un ange est venu lui arrêter le bras; que Jacob a vu les anges de Dieu monter et descendre sur une échelle qui s’étendait du ciel à la terre; que le même patriarche a lutté avec un ange et est sorti victorieux de ce combat : tout cela s’est passé en songe ou dans les transports d’une imagination dominée par une pieuse ivresse. 11 en est de même de l’histoire de Balaam et de son ânesse, de celle de Jonas enfermé pendant trois jours dans le ventre d’un poisson, de celle d’Ézéchiel, à qui Dieu commande de si étranges actions, et de tous les récits du même genre devenus plus tard un sujet de scandale ou un texte de railleries irréligieuses. « Toutes les fois, dit Maimonide ', que l’Écriture dit de quelqu’un qu’un ange lui parla ou que la parole de Dieu lui fut adressée, cela n’a pu avoir lieu autrement que dans un songe ou dans

1 Deuxième partie, chap. xlti, t. Il, p. 314 de la traduction française.

LE RATIONALISME RELIGIEUX

une vision prophétique. » — « De même, ajoute-t-il un peu plus loin ', qu’un homme croit voir dans un songe qu’il a fait un voyage dans un certain pays, qu’il s’est marié, et qu’après y être resté quelque temps, il lui est né un fils à qui il a donné tel nom, et qui s’est trouvé dans tel état et dans telle circonstance; de même les paraboles qui apparaissent dans la vision prophétique se traduisent en actions. Il y a aussi des actions que le prophète exécute avec des intervalles de temps auquel s’attache un sens parabolique. Mais tout cela n’existe que dans la vision du prophète, et ces actions n’ont rien de réel pour les sens extérieurs. » On dirait que l’auteur du Moré-Nébouchim a voulu répondre d’avance aux sarcasmes de Voltaire, lorsque, à propos des ordres donnés à Ézéchiel, il fait cette- réflexion : « Loin de Dieu de faire de ses prophètes un objet de risée et un sujet de plaisanterie pour les sots, et de leur commander des actes de démence 1 2 . »

Jamais l’exégèse allemande de ce siècle et du précédent n’a rien avancé de plus hardi, et cet excès d’audace chez un théologien juif du xn e siècle, chez le commentateur de la Mischna et l’abréviateur du Talmud, a de quoi nous confondre. Mais ce qui est peut-être encore plus digne d’étonnement, c’est que cette libre façon d’expliquer l’Écriture n’ôte rien à Maimonide de son respect pour l’antique foi de ses pères. Il est même persuadé que, loin de l’ébranler, il l’assied sur de plus fortes bases et la met pour jamais à l’abri du scepticisme. Quant à la prophétie en particulier, il se flatte

1. Deuxième partie, chap. xlyi, t. II, p. 349-50 de la traduction française.

ï. Ibid., p. 352.

Al' XII* SIÈCLE. 155

de lui avoir laissé son caractère surnaturel en la faisant dépendre à la fois de la volonté divine et des lois générales de la nature humaine. Eu effet, il ne suffit pas, selon lui, pour devenir prophète, d’étre doué d’une raison supérieure, d’une puissante imagination et d’une volonté énergique consacrée tout entière à la cause de la vérité, il faut encore un acte particulier, un fiat de la volonté suprême qui permette à ces facultés d’entrer en exercice et de produire tous leurs effets '. Un homme ordinaire, si nous en croyons Maïmonide, n’est pas plus propre h la prophétie qu’un Ane ou une grenouille. Une âme privilégiée, comme celle qu’on vient de définir, et qui joint à ses qualités innées l’exercice de la méditation et la pratique de toutes les austérités, n’y parviendra pas davantage, s’il n’a été décidé, dès l’origine du monde, que son concours serait accepté et tiendrait une place dans l’histoire de la religion 1 2 .

Mais on reconnaîtra ici la même illusion que nous avons déjà rencontrée dans la question des miracles. Du moment que la volonté divine est obligée de se conformer aux lois de la nature, il n’y a plus rien de surnaturel ni dans l’univers ni dans l’homme. Aussi la théorie de Maïmonide a-t-elle rencontré au sein de la Synagogue d’ardents adversaires. Mais plus nous le voyons pencher du côté de la philosophie et de la libre pensée, plus nous devons lui savoir gré d’avoir défendu, contre les philosophes de son temps, l’idée d’un Dieu créateur, c’est-à-dire l’idée d’un Dieu personnel et spirituel, le seul qui soit digne de régner sur la conscience.

Page 1