Ibid. Voir particulièrement la page
LE RATIONALISME RELIGIEUX
La personnalité divine nous fait naturellement penser à la personnalité humaine et nous conduit à nous demander quelle est, sur cette question, aussi intéressante pour la religion que pour la philosophie, l’opinion de Maimonide. Si Maimonide avait été conséquent, ou s’il avait osé prendre un peu plus de liberté avec les traditions philosophiques de son temps, il se serait bien vite aperçu qu’en admettant la volonté dans la nature divine comme une force réelle et indépendante, il était obligé de lui attribuer le même caractère dans la nature humaine, puisque c’est uniquement l’idée que nous en donne notre propre expérience, qui nous permet d’en tirer une preuve en faveur de la création. Mais la volonté de l’homme est bien près, pour lui, de se confondre avec l’intelligence, ou, pour mieux dire, avec la raison, seule faculté qui, selon les principes de sa psychologie, établisse une différence entre l’homme et la bête. Il est, en effet, à remarquer qu’en distinguant, avec toute l’école péripatéticienne, entre l’âme animale et l’âme rationnelle ou raisonnable, et en faisant de celle-ci la propriété distinctive de notre espèce, il n’entend pas du tout parler d’une âme humaine substantiellement différente de celle des autres êtres et capable de se suffire par elle-même, d’agir et de vivre par sa propre force : il veut dire seulement que nous possédons ce privilège refusé aux animaux, d’être éclairés par la raison. Les animaux partagent avec nous, à différents degrés, la vie proprement dite ou la faculté nutritive, la sensibilité, l’imagination et l’appétit; la raison, ici-bas, n’appartient qu’à nous
1. Voyez les huit chapitres, chap. i ; Trait ■ des fondements de la loi.
Al XII* SIÈCLE.
Or, la raison, selon Maimonide et tout l’aristotélisme arabe, étant à la fois active et spéculative, ou tantôt l’une, tantôt l’autre, absorbe nécessairement en elle la volonté. Il ne pouvait guère en être autrement avec l’idée que ces philosophes s’étaient faite de la nature et du rôle de l’intelligence dans l’univers entier. Ils distinguaient trois sortes d’intelligences : l’intellect passif ou matériel, qui n’est pas autre chose qu’une simple disposition dans l’homme à concevoir des idées générales, un état qui le rend propre à l’usage effectif de la raison ; l’intellect actif, dans lequel nous avons déjà reconnu la puissance préposée au gouvernement de la terre, la source immédiate de la prophétie, l’intelligence universelle; enfin l’intellect acquis, produit par l’union de l’intellect actif avec les dispositions propres à la nature humaine : c’est-à-dire l’intelligence universelle devenue en quelque sorte notre propriété, et se manifestant dans les limites de notre conscience '.
La conséquence de cette doctrine est facile à apercevoir. Si l’homme est tout entier dans la raison ou dans l’intelligence; si l’intelligence est d’autant plus parfaite qu’elle est plus indépendante des facultés inférieures, et s’il n’y a pas d’autre activité que la sienne, c’est-à-dire que la pensée même élevée à son plus haut degré de généralité et d’abstraction', il n’y a pas de place pour la personnalité humaine, surtout après la mort; car tout ce qui est en dehors de l’intelligence
chap. ni ; le résumé que j'en ai donné dans le Dictionnaire des sciences ) hilosophiques , L IV, p. 27; M. Munk, Iraduction du Guide, 1. 1, p. 210, note 1.
I. Voyez, avec les ouvrages cités plus haut, M. Munk, Guide des égarés, t. 1, p. 304-308, note 1.
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proprement dite, tout ce que nous empruntons d’individuel à la sensibilité, à l’imagination, à l’appétit des sens, doit nécessairement périr avec le corps, qui en est l’origine; et tout ce qui appartient à l’intelligence même, à la partie vraiment raisonnable de notre esprit, est destiné à se confondre avec l’intelligence universelle.
Maïmonide accepte formellement la première partie de cette conclusion, puisqu’il n’y a, selon lui, que les âmes des hommes supérieurs, de ceux qui vivent par la pensée, par la spéculation, qui soient réservées à l’immortalité. « Selon notre opinion, dit-il dans le Guide des égarés les âmes des hommes d’élite, bien que créées, ne cessent jamais d’exister. » S’il n’y a que les âmes des hommes d’élite qui soient en possession de la vie éternelle, évidemment toutes les autres sont vouées au néant. C’est ce que Maïmonide affirme expressément dans un petit écrit intitulé Chapitres de la béatitude ( Pirké haçéla’lia ), dont la traduction hébraïque a été publiée, en 1765, à Amsterdam, avec d’autres opuscules, sous le titre général de Péerhador , c’est-à-dire Y Ornement du siècle 2 . Dans ce petit traité, dont l’authenticité me paraît difficile à révoquer en doute, nous lisons : « Pour les aveugles, qui ne connaissent pas d’autres plaisirs que les plaisirs des sens, il n’y a pas d’autre bonheur que celui qu’on peut obtenir en ce monde, ni d’autre châtiment capable de les affliger que la perte des seuls biens qu’ils connaissent. Et comme cette con-
1. Deuxième partie, chap. xxvu, p. 205 de la traduction française.
2. In-4 0 , 1765. Le nom du traducteur est Mordechal Huma. L’original arabe des Chapitres de ta béatitude est parmi les manuscrits liébreux de la Dibliothèque impériale.
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AU XII' SIÈCLE
dition est précisément celle de la grande majorité des hommes, la Loi n’a pu promettre que des récompenses matérielles à quiconque obéit à ses commandements, et elle a dû effrayer par des châtiments de môme nature ceux qui transgressent ses préceptes '. »
Voilà le ciel transformé en un cénacle de philosophes où n’entreront que ceux qui auront lu Aristote et Avicenne, et probablement aussi le Moré-Sébouchim. Du moins les âmes privilégiées sont-elles réellement sauvées? L’immortalité qui leur est promise après cette vie, n’est-ce point une immortalité illusoire? Si pure que puisse être leur existence à venir des pensées et des appétits de la terre, •onserveront-elles encore quelque reste d’elles-mêmes, auront-elles une conscience particulière et qui leur permette de contempler la majesté divine sans être absorbées en elle? Par moments on serait tenté de le croire, et l ’ intellect acquis , seule partie de notre être qui soit appelée à survivre à la dissolution du corps, nous est représenté comme un être distinct, comme une nature spirituelle vraiment (ligne du nom d’âme, en un mot, comme une personne.
Ainsi, nous lisons dans le Guide des égarés 1 2 que les âmes qui survivent à la mort ne sont pas la même chose que l’âme qui se produit dans l’homme au moment de sa naissance; car celle-ci n’est qu’une simple disposition, une virtualité, une chose qui n’existe qu’en puissance, tandis que l’âme qui persiste quand le corps n’estplusest quelque chose de réel, ou qui existeen acte. Non-seulement l’immortalité est attribuée ici à un être