Pe'er hador, f° 35, \°, col
2. Première partie, chap. i.xx, t. Il, p. 327 de la traduction française.
LE RATIONALISME RELIGIEUX
Véritable et non pas à une abstraction ; mais on reconnaît plusieurs âmes immortelles, et par là on conserve à chacune son caractère personnel. Voici un autre passage où la même pensée semble se présenter sous une forme à la fois plus concise et plus claire : « Sache que nous aurions dû comparer le rapport do Dieu avec l’univers à celui qui existe entre Y intellect acquis et l’homme ; car cet intellect, lui aussi, est autre chose qu’une faculté dans un corps; il est, en réalité, séparé du corps sur lequel il s’épanche » Si notre âme immortelle est à notre corps ce qu’un Dieu créateur est à la nature, comment hésiter à lui reconnaître tous les attributs de la personnalité?
Mais l’espérance qu’on peut fonder sur ces paroles est bientôt détruite par des paroles contraires. Ce qui est incorporel, dit Maimonide 1 2 , n’admet point l’idée de nombre, à moins que ce ne soit une force inhérente à un corps. Les forces de cette espèce, on peut les énumérer en faisant l’énumération des objets matériels dans» lesquels elles résident; mais les choses séparées, qui ne sont ni des corps, ni des forces ou des propriétés de la matière, n’admettent aucunement l’idée de nombre, si ce n’est dans ce sens qu’elles sont des causes et des effets les unes des autres 3 .
Rejeter absolument l’idée de nombre, c’est-à-dire l’idée de pluralité, en dehors du monde spirituel, c’est nier la pluralité des âmes ou des pures intelligences,
1. Première partie, chap. j.xxn, p. 373 de la traduction française.
2. Deuxième partie, introduction, 10* proposition; t. II, p. 15 de la traduction française.
3. Je résume et j’interprète, plutôt que je ne cite, la traduction de M. Munk.
AC XII' SIÈCLE
c’est confondre dans une existence unique tout ce que notre esprit peut concevoir comme indépendant ou distinct de la matière. Cependant, puisque les choses inîmatériclles restent subordonnées les unes aux autres à titre d’effets et de causes, cela n’est-il point suffisant pour que nous puissions les maintenir séparées en leur accordant à chacune une conscience particulière? Ce ne serait pas la première fois que des philosophes spiritualistes, et même mystiques, auraient accueilli cette idée. Swedenborg, Henri Morus, et, avant eux, Avicenne, tout en supprimant dans le monde spirituel l’espace, la quantité et la pluralité mathématique, se représentaient cependant les âmes et les esprits, après la cessation de la vie, comme des êtres distincts, comme des existences individuelles. Mais la planche de salut qu’il nous a montrée un instant, Maimonide ne tarde pas à la retirer; car l’exception qu’il vient de faire au principe de l’unité intellectuelle ne s’applique en aucune manière, dans sa pensée, à la partie immortelle de notre âme. Les choses incorporelles, pour échapper à leur identification, doivent avoir entre elles des rapports de cause à effet. « Or ce qui survit de Zeid n’est ni la cause ni l’effet de ce qui survit de Amr; c’est pourquoi l’ensemble est uti en nombre, comme l’a montré Abou-Becr-ibn-al-Çayeg '. » En d’autres termes, toutes les âmes humaines, après la mort, se réunissent en une seule âme; toutes les intelligences vont se confondre avec l’intelligence universelle, avec l’intelligence active dont elles ne sont, après tout, qu’une
I. Première partie, chap. i.xxiv, t. I, p. 434 Je la traduction française.
tl
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émanation. C’est la doctrine d’Ibn-Bâadja, attribuée généralement à Averrhoès, bien qu’elle ait existé avant fin; ou, pour rester complètement dans la vérité, c’est la doctrine de l’école d’Alexandrie. Voilà donc le panthéisme alexandrin qui, dans la question de la personnalité humaine et de l'immortalité de l’âme, prend sa revanche de l’échec qui lui a été infligé dans la question de la nature divine et de ses rapports avec le monde. C’est une nouvelle preuve de la lutte qui existe, dans l’esprit de Maïmonide, entre son système et sa foi; entre son bon sens naturel ou les instincts religieux de sa race, et ce qui passait alors pour les arrêts irrévocables de la science.
Malgré cela, je ne puis me résigner à croire que le défenseur de la liberté divine et de l’idée de la création ait complètement sacrifié à la philosophie de son temps l’immortalité de l’âme humaine, et je suis encouragé dans ce doute par le langage non-seulement religieux, mais mystique, qu’on observe dans les Chapitres de la béatitude. Nous y rencontrons à chaque pas des images comme celle-ci : la lampe qui éclaire pendant la nuit les œuvres delà femme forte, cette lampe qui ne s’éteint jamais, c’est l’âme raisonnable de l’homme qui a reçu de l’intelligence universelle le don de l’activité et de l’immortalité. Quand nous lisons dans le Cantique des Cantiques : « Le roi m’a fait entrer dans ses appartements ; réjouissons-nous et soyons remplis d’allégresse, » cela s’applique aussi à l’âme humaine, à l’âme qui s’est approprié la vérité éternelle, et que Dieu doit un jour recueillir près de lui *. Cette autre parole de
Péer hailnr , f° 35, r®, col. 1.
XII XII* SIÈCLE
l’Écriture : «Nous louerons le Seigneur aujourd’hui et pendant l’éternité, » doit également s’entendre de ceux qui servent Dieu dans ce monde, qui forment le peuple des justes, qui mettent leur bonheur dans la sainte union à laquelle ils aspirent, et qui persistent dans cette félicité en ne cessant de l’accrottre jusqu’à la fin des choses *. Sans doute, il n’y a rien dans ce langage figuré qui réserve expressément les droits de l’individu ; mais il me semble que le néant (car une immortalité sans conscience n’est pas autre chose pour l’homme) ne peut être célébré avec de pareils accents. Il faut remarquer en outre que les Pirké haçéla'ha sont postérieurs au Moré-Nébouchim, et que Maîmo* nide ne se pique pas toujours d’être conséquent.
Nous avons à présent tout entier, dans notre propre langue et dans le texte original, avec les documents nécessaires pour en garantir ou en expliquer le sens, le monument le plus complet qui existe du génie philosophique et théologique non-seulement des Juifs, mais des Arabes, à la fin du xu' et au commencement du mi' siècle. On y trouve réuni et coordonné dans