I. Tome III, cbap. xi, p. 65 et
16R LE RATIONALISME RELIGIEUX
unie à un corps, nous ne pouvons pas prétendre à la perfection de l’infini, ni à la félicité des purs esprits; mais rien n’est plus injuste que de soutenir que c’est une loi de la nature que la part du mal l’emporte dans notre vie sur celle du bien. Que de maux dont nous sommes les seuls auteurs et que nous pourrions nous épargner 1 Que de biens dont nous sommes privés et qu’il ne tiendrait qu’à nous d’acquérir si, au lieu d’obéir à nos passions, nous voulions leur commander I
Et quand il serait vrai que le mal existe relativement à l’homme et qu’il envahit la surface de la terre, nous n’aurions pas encore le droit de dire qu’il est dans l'ensemble de la création, qu’il est dans la structure et dans l’existence même de l’univers. Ici Maimonide se sépare de la tradition religieuse, de l’opinion unanime de ceux qui ont foi dans la Bible pour se livrer à la hardiesse de son esprit essentiellement philosophique.
Pour être admis à se plaindre de l’imperfection de l’univers, il faudrait montrer qu’il est au-dessous de ce qu’il devrait être, qu’il n’atteint pas la fin pour laquelle il a élé créé. Or, cette fin, qui oserait se flatter de la connaître? En bornant nos recherches à notre misérable planète, nous pouvons bien nous rendre compte de la fin particulière, de la fin relative des individus qui vivent sur sa surface, et bien mieux encore de celle de chacun de leurs organes; mais la fin des espèces nous échappe, à plus forte raison celle de la terre ellemême : comment donc découvririons-nous celle de la nature tout entière? Affirmer que le monde a été créé pour servir aux besoins de l’homme, et l’homme pour connaître et adorer Dieu, ce n’est pas résoudre la question; car on a le droit de demander comment
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Dieu a besoin d’être connu et adoré du genre humain
Mais non-seulement cette proposition si communément acceptée ne répond pas à la question, elle renferme encore, si nous en croyons Maimonide, une notable absurdité : car quoi de plus absurde que de supposer que ces astres innombrables qui peuplent l’espace n’ont été créés que pour la terre, que l’univers n’existe que pour l’homme, que le tout a été fait pour la partie? Les seules dimensions des sphères célestes et les distances qui nous en séparent sont une preuve manifeste qu’il n’en saurait être ainsi, et, à cette occasion , Maimonide reproduit quelques-uns des calculs astronomiques de son temps. Il regarde comme une vérité démontrée qu’entre le centre de la terre et le sommet de la sphère de Saturne, il y a une distance qui ne pourrait être franchie qu’en huit mille sept cents années de trois cent soixante-cinq jours, en comptant que chaque jour on parcourrait un espace de quarante milles et en évaluant chaque mille à deux mille coudées *. Si de la distance des astres on veut passer à leur volume, il nous apprendra que plusieurs d’entre eux forment chacun une masse qui est de quatre-vingt-dix fois supérieure à celle de notre globe. Qu’est-ce qu’il aurait pensé s’il avait connu, avec le vrai système du monde, les calculs astronomiques de nos jours? La conclusion qu’il en aurait tirée n’aurait cependant pas pu différer beaucoup de celle qu’il expose dans ces lignes : « Or, si la terre tout entière n’est