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LE MYSTICISME CHEZ LES OHECS. |i

croyances éternelles et aux sentiments indestructibles du genre humain. Dans l’ordre philosophique et religieux, comme dans l’ordre politique, il n’y a que des fanatiques à courte vue et sans entrailles qui osent dire : « Périssent les colonies plutôt qu’un principe ! » Car ce cri inhumain équivaut 5 celui-ci : « Périsse la société, périsse le monde, plutôt que la théorie dont je me suis infatué et où j’ai placé mon orgueil ! »

Cependant, en donnant accès aux dogmes les plus importants du spiritualisme, et dans l’instant môme où il les défend, avec toutes les ressources de sa dialectique, contre les doctrines contraires, Plotin leur fait subir l’influence de son système. Non-seulement il leur imprime ce caractère d’exagération et de subtilité qui les pousse jusqu’au mysticisme et qui lui permet de revenir par le mysticisme à la suprême unité, à l’identité universelle, à la confusion de tous les êtres, mais il lui arrive plus d’une fois de les sacrifier sans détour à son idole, de retourner ouvertement sur ses pas et, par des inconséquences nouvelles, de reprendre en détail ce qu’il a cédé en gros. Nous allons en trouver la preuve dans ses idées sur la Providence.

Il ne suffit pas, pour rendre témoignage à la divine Providence, d’être pénétré de la beauté, de l’harmonie, de la sublime grandeur de l’univers, d’v reconnaître un dessein plus ou moins accessible à notre esprit et l’intervention évidente d’une souveraine intelligence. A l’intelligence il faut joindre la bonté, h l’objet de notre admiration celui de notre reconnaissance et de notre amour, autrement Dieu n’est qu’un artiste, il n’est pas le père de ses créatures ; il se joue de ses propres œuvres, il ne les aime point. Or, la bonté et l’in-

telligence admises l’une et l’autre avec des proportions infinies, la bonté et l’intelligence divines excluent nécessairement le mal. Et cependant le mal existe, il est dans l’homme, il est dans la nature, il est dans l’esprit sous la forme de l’erreur, il est dans le cœur sous la forme de la passion et du vice ; il est dans nos organes sous la forme de la maladie, de la douleur, de l’infirmité et de la vieillesse ; il est dans la société sous la forme de la guerre, de l’oppression, de la misère, de la révolte ; il est dans le monde entier et dans chaque être séparément ; il nous suit depuis le berceau jusqu’à la tombe. L’existence de la Providence et celle du mal forment donc deux questions inséparables. Dès qu’on pense à l’une, il faut s’occuper de l’autre. L’auteur des Ennéades l’a parfaitement compris ; mais comment prétend-il résoudre ce redoutable problème?

Je laisse de côté les observations stériles et vides qui ne s’adressent qu’à l’école : par exemple, cette proposition , écrite d’abord par Platon , reproduite après lui par Plotin, et passée en axiome chez la plupart des théologiens et des philosophes : « Le mal n’existe pas réellement ; il n’est que l’absence ou une défaillance du bien. » Quand je souffre toutes les tortures de l’àme et du corps ; quand la mort frappe autour de moi à coups redoublés et moissonne tout ce qui m’est cher; quand je vois contre moi se déchaîner la trahison, la calomnie, la misère et la honte, n’estce pas un bon moyen de me consoler, de relever mon courage, de faire rentrer dans mon cœur la sérénité et la foi, que de me démontrer par des arguments en bonne forme qu’il n’y a aucune réalité dans ces douleurs, que je suis seulement un homme un peu moins

heureux que d’autres, qu’il y a chez moi disette de joie et de félicité? Autant vaudrait dire à un malheureux qui succombe au supplice de la faim : « De quoi te plains-tu? La faim n’est pas une chose qui existe véritablement ; ce n’est qu’une négation, une absence de nourriture. »

Encore une fois, je passe sous silence les considérations de cet ordre, et j’examine comment Plotin a iustifié la Providence, non du mal en général, du mal en soi, mais des maux particuliers, définis, incontestables qui désolent la terre, des maux trop réels, hélas ! et trop constants qui affligent notre pauvre espèce et que partagent avec nous, en grande partie, tous les êtres doués de la faculté de souffrir : la guerre, la maladie, le besoin, la tyrannie des uns, la servitude des autres ; le vice, le crime, l’inégalité des facultés et des conditions, la mort et la vie même.

La guerre n’est pas un fléau uniquement déchaîné contre les hommes; elle règne dans toute la nature, elle exerce ses fureurs dans l’immensité de l’air et dans les profondeurs de l’océan autant qu’à la surface de la terre ; elle arme les unes contre les autres, sans trêve et sans relâche, toutes les espèces vivantes. Quelle réponse fait Plotin à celte. objection? La même que fait Spinoza et. que feront tous ceux qui confondent la Providence avec la nécessité. « Il fallait, ditil *, que les choses fussent ce qu’elles sont; elles sont bonnes. — Il est nécessaire que les animaux se dévorent les uns les autres, parce qu’il faut qu’ils se renou-

1. Troisième Ennéade, liv. II, § 15, p. 57 de la traduction do M. Bouillet.

vellent ; ils ne sauraient en effet durer éternellement, lors même qu’ils ne seraient pas tués. Y a-t-il sujet de se plaindre de ce que, condamnés comme ils le sont à mourir, ils aient une lin utile aux autres êtres? Qu’a-t-on à dire s’ils ne sont dévorés que pour renaître sous d’autres formes ? C’est comme sur la scène : un acteur qu’on croyait tué va changer de vêtement et il revient sous un autre masque. »

En admettant, au risque d’accuser la vie, que la mort soit un bien pour des êtres destinés à périr tout entiers, il n’est pas indifférent pour eux de mourir doucement et lentement, selon les lois de leur organisation, ou de succomber au milieu des tortures, sous la griffe ou la dent d’un ennemi implacable. Quant à cette considération que, dévorés par leurs ennemis, ils sont plus utiles qu’en s’éteignant de mort naturelle, elle n’établit en aucune façon que la souffrance n’existe pas dans l’univers et que Dieu a été libre de l’épargner à ses créatures. Enfin, qu’importe qu’ils renaissent sous une autre forme si en mourant ils l’ignorent, et si la nouvelle vie qui les attend ne doit pas être meilleure que la première?

Après tout, la destruction des animaux les uns par les autres n’est pour nous qu’un spectacle et un sujet de conjectures. Au fond, nous y sommes parfaitement insensibles ; car nous n’attachons de prix à la vie qu’autant qu’elle revêt notre organisation et qu’elle s’exerce avec nos facultés. Mais par quelle raison essayera-t-on de nous consoler et de nous rendre compte de la guerre acharnée que les hommes se font entre eux? Ici Plotin pousse le mépris des choses humaines jusqu’à la dureté; pour justifier la Provi-

dence des maux qui nous affligent, il prend le parti de les nier. On dirait ce philosophe dont Diderot a suggéré l’idée à J.-J. Rousseau et qui, de peur d’être dérangé dans son argumentation sur l’ordre général du monde par les cris d’un malheureux qu’on assassine au même instant, se bouche les oreilles avec les mains. Je cite les propres paroles de l’auteur alexandrin, dans l’excellente traduction de M. Bouillet :

« Les combats que les hommes, ces êtres mortels, se livrent les uns aux autres avec cet aspect de régularité que présentent les danses pyrrhiques, montrent bien que toutes ces affaires, regardées comme si sérieuses, ne sont que des jeux d’enfants, et que la mort n’a rien de terrible. Mourir dans les guerres et les batailles, c’est partir plus tôt pour revenir ensuite.

« Ici-bas, comme au théâtre, ce n’est pas l’Ame, l’homme intérieur, c’est son ombre, l’homme extérieur, qui s’abandonne aux lamentations et aux gémissements, qui se donne tant de mouvement sur la terre et qui en fait la scène immense d’un drame à mille actes divers 1 Tel est le caractère des actions de l’homme qui ne considère que les choses placées à ses pieds et hors de lui, et qui ignore que ses larmes et ses occupations sérieuses ne sont que des jeux. L’homme vraiment sérieux ne s’occupe sérieusement que d’affaires vraiment sérieuses, tandis que l’homme frivole ne s’applique qu’à des choses frivoles. Si l’on vient à se mêler à ces enfantillages, que l’on sache du moins qu’on est tombé dans les jeux d’enfants où l’on a oublié son propre personnage... Ajoutons enfin que les larmes et les gémissements ne prouvent pas que les maux dont on se plaint soient des maux bien réels ;

car souvent les enfants pleurent et se lamentent pour des maux imaginaires *. »

En nous représentant la guerre comme un fait surnaturel, comme une œuvre de rédemption et de purification, comme un holocauste perpétuel fumant sur l’autel de la justice divine, la sombre doctrine de Joseph de Maistre, malgré l’horreur qu’elle inspire, est moins cruelle au fond que cette indifférence béate, que ce mysticisme impassible pour qui le sang des hommes versé par torrents n’est qu’un vain spectacle, et qui ne voit qu’une démonstration frivole dans leurs lamentations et dans leurs pleurs. En essayant de nous persuader que nous avons mérité nos souffrances , l’auteur des Soirées de Saint-Pétersbourg ne songe pas du moins à les nier, et par là môme il nous laisse le droit de nous consoler, de nous soulager les uns les autres. Mais Plotin, quelle place laisse-t-il à la pitié, à la charité, au dévouement, lorsqu’il soutient avec tant de dureté que les maux dont nous souffrons en ce monde sont purement imaginaires, que les marques de la plus amère douleur ne sont que les cris et les larmes d’un enfant capricieux, auxquels le sage doit rester insensible ?

On peut se figurer après cela la légèreté avec laquelle Plotin prend son parti des épreuves habituelles de la vie. La pauvreté, la maladie, la douleur sont des choses absolument indifférentes pour l’homme de bien et d’un immense avantage pour le méchant. L’homme de bien ne vit pas ici-bas, il ne vit pas par le corps, et

1. Troisième Enndade, liv. II, g 15, p. 59 et 00 de la traduction de M. Bouillet.

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rien de ce qui est corporel ne peut latteindre. Le méchant, en voyant le bonheur qu’il cherchait sur cette terre fuir devant lui comme une ombre et ses crimes se tourner le plus souvent contre lui-même, est rappelé malgré lui à d’autres pensées, et s’il ne profite pas de la leçon, la Providence se sert de lui pour instruire les autres. Un seul mot suffit pour détruire cette argumentation. Loin que la vertu exclue la sensibilité, l’homme de bien souffre doublement : de ses propres maux et des maux d’autrui, {.e méchant, au contraire, par cela seul qu’il ne met pas son bonheur trop haut et qu’il n’est pas difficile sur les moyens d’y atteindre , est souvent aussi heureux qu’il a voulu l’être.

Mais il y a dans le monde un spectacle plus affligeant que la pauvreté, la maladie et la douleur physique : c’est le triomphe de l’iniquité, c’est le règne de la tyrannie, c’est la société, ou du moins des peuples tout entiers abandonnés pendant des siècles à la merci du plus fort. Comment Plotin va-t-il justifier la Providence de ce nouveau chef d’accusation ? Par le même procédé qu’il a mis en œuvre jusqu’à présent, en sacrifiant entièrement l’homme et en foulant aux pieds avec un égal dédain opprimés et oppresseurs. Les opprimés, si nous l’en croyons, ont mérité leur sort, et ne font que recueillir le fruit de leur inertie et de leur lâcheté; car certainement ils ont manqué ou de persévérance ou de courage; ils se sont livrés euxmêmes « comme de grasses brebis destinées à être la proie des loups. » Dès lors ne demandez pas à Dieu pourquoi il s’est retiré d’eux. « Dieu ne sait pas combattre pour les lâches; car la loi veut qu’à la guerre

on sauve sa vie par la valeur et non par la prière *. » — « Les méchants ne dominent que par la lâcheté de ceux qui leur obéissent 1 2 . » On voit que cette doctrine commode qui confond le malheur avec le crime et nous représente tous les opprimés comme des lâches n’a pas été inventée de nos jours ; elle remonte jusqu’à Plotin; mais Plotin a trop d’élévation dans l’âme pour oser en admettre plus que la moitié. En cherchant à se persuader que les vaincus ont toujours tort, il ne va pas jusqu’à prétendre que les vainqueurs ont toujours raison et que le droit n’est au fond que le succès. Les vainqueurs , s’ils mésusent de leur victoire ou s’ils l’ont acquise par de coupables moyens, sont punis à leur tour, d’abord par leur cruauté même, parce qu’elle les dégrade et les change en bêtes féroces, ensuite parce que le méchant ici-bas ne meurt pas tout entier, et que, dans l’ordre même des choses terrestres, le mal engendre le mal, comme le bien engendre le bien 3 .

Ici ce n’est pas seulement l’humanité qui est trahie par Ploti n au moment où il se constitue l’apologiste de la bonté divine, c’est sa propre doctrine qu’il abandonne, comme par un coup de désespoir, dans un de ses principes les plus essentiels. Les maximes toutes romaines qu’il vient de nous faire entendre sur les conditions de la liberté et sur le devoir qui nous commande de la défendre, non-seulement en nous par le triomphe de la volonté sur les passions, mais hors de nous par notre activité et notre courage, par l’entretien et le

1. Troisième Ennéade, liv. II, § 8, p. 41 de la traduction française.

ï. Ibid., p. 43.

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