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sée par un illustre exemple, l’Esprit des Lois de l’Ancicnne Alliance. Tous les commandements de Dieu ont nécessairement, selon lui, un but raisonnable, autrement ils ne seraient pas dignes de la souveraine sagesse. Les uns se proposent le bien du corps, les autres le bien de l’âme, d’autres l’ordre et la paix de la société. Il se croit donc le droit d’en chercher le principe soit dans la physique et dans l'hygiène, soit dans la morale, soit dans la politique. Mais il y en a beaucoup qui résistent à ces moyens de justification. Sommes-nous pour cela autorisés à les tenir pour arbitraires? iNon, il en faut chercher la raison dans l’histoire, dans les coutumes et les rites consacrés chez les anciens peuples de l’Orient et dont les uns, parce que l’esprit du temps ne pouvait s’en passer, ont dû être conservés par le législateur des Hébreux, tandis que les autres, incompatibles avec les bonnes mœurs ou avec lo dogme monothéiste, avaient besoin d’être énergiquement combattus par des coutumes contraires. C’est ainsi que Maimonide, frayant la route à la critique moderne, fait intervenir dans son système d’exégèse l’histoire des religions antérieures au mosaïsme. «J’ai lu, dit-il 1 , tout ce qui est relatif à l’idolâtrie, et je crois qu’il ne reste aucun livre sur cette matière, traduit en langue arabe, que je n’aie lu et médité. Par ces livres, j’ai compris les motifs de tous les préceptes mosaïques qu’on pourrait croire avoir été décrétés par la volonté de Dieu sans qu’il soit permis d’en deviner les motifs. »
On comprend sur-le-champ l’intérêt qui s’attache à
l. Dans une lettre citée par M. Munit, préface, p. vu.
Al XII* SIÈCLE.
ce genre d’explications; et, en effet, elles forment la partie la plus attachante, la plus curieuse, la plus originale du troisième volume de la savante traduction de M. Munk. Maimonide nous apprend qu’il les a puisées pour la plupart dans le vieux culte des Sabiens et dans un livre devenu célèbre sous le nom & Agriculture nabatienne. Mais que faut-il entendre par Sabiens? Sous cette dénomination, le Coran désigne une secte religieuse à laquelle le prophète de l’islamisme reconnaît des livres révélés, et qu’il croit digne de prendre part aux félicités de la vie future. Ou a cru reconnaître à ces traits les Mendaïtes ou Chrétiens de saint Jean. Que cette opinion soit fondée ou non, il est de toute évidence que le respect et l’indulgence de Mahomet ne sauraient s’appliquer aux Sabiens idolâtres dont parle Maimonide. Ceux-ci ne peuvent être que les peuples de la Mésopotamie et des contrées environnantes, païens superstitieux et corrompus dont le culte, adressé aux astres et à d’impures idoles, mêlait la férocité à la licence. S’ils revendiquent le nom de Sabiens, cela ne peut être, selon l’observation trèsfondée de M. Munk, que depuis l’avénement de l’islamisme et pour se placer en quelque sorte sous la protection du Coran.
Quant à Y Agriculture nabatéenne, c’est en 291 de l’hégire, ou 904 de notre ère, qu’un certain Ahou-Becr- Ahmed-ben-Ali-Ibn-Wa’hschiyya la ût paraître pour la première fois. Issu d’une famille chaldéenne ou nabatéenne qui s’était convertie à la religion de Mahomet, il se donnait simplement pour le traducteur arabe de ce livre, qu’il assurait avoir été écrit dans la vieille langue de sa race par le Chaldéen Kothâmi. Kothûmi
LE RATIONALISME RELIGIEUX
est probablement un personnage imaginaire; mais, réel ou supposé, on se sert de son nom pour citer des auteurs d’une antiquité poussée au delà des droits même de la fiction ; entre autres Seth, Adam, et un troisième encore plus ancien, Yanbouschad, qu’on nous présente comme le précepteur d’Adam. Pendant longtemps Y Agriculture nabatéenne n’a été connue en Europe que par les extraits qu’on en trouve dans le Guide des égarés. Mais les savants européens ont pu, dans ces dernières années, s’en faire une idée plus complète par le texte arabe. Malheureusement, les conclusions auxquelles cette étude les a conduits sont loin de s’accorder. D’après M. Étienne Quatremère*, l’œuvre attribuée à Kothâmi remonterait au moins au vi' siècle avant l’ère chrétienne. Un autre orientaliste, M. Chwolson, la fait naître a’u xiv' siècle avant la même ère. Une critique plus sévère est venue lui ôter le prestige de cette vénérable antiquité. On lui a trouvé le même caractère et, naturellement, on a été amené à lui attribuer la même date qu’à une foule d’autres ouvrages de ce genre, composés pendant les premiers siècles de la naissance de Jésus-Christ, et attribués à Adam, à Énoch, à Orphée, à Mercure Trismégiste. Au milieu d’un mélange confus de préceptes d’agriculture, de légendes mythologiques, de pratiques superstitieuses et de documents imaginaires sur l’origine des peuples de la Mésopotamie, on a surpris des connaissances évidemment empruntées à la science grecque, et l’on a fini par se convaincre qu’Ibn-Wa’hschiyya n’était pas le
1. Il n’en connaissait, il est vrai, que deux parties sur neuf : la deuxième et la troisième.
AU Xll« MEULE.
traducteur, mais l'auteur de l ’ Agriculture nabatéenne . Cependant il est impossible qu’à cette compilation ne se soient pas mêlées des traditions véritablement anciennes, que l’auteur a pu puiser dans sa propre famille et dans lesquelles se sont conservés l’esprit, les croyances, les mœurs des peuples idolâtres de la Chaldée. C’est parce qu’il y a reconnu les traces encore vivantes d’une religion contemporaine des prophètes que Maïmonide y a cherché les moyens de justifier les lois du Pentateuque qui semblent les plus contraires à la raison.
Pourquoi, par exemple, étant venu révéler à son peuple l’existence du Dieu unique qui règne sur l’univers, du Dieu parfait et infini qui trouve en lui-même une félicité sans bornes, du Dieu des esprits, pour qui les richesses et les présents de la terre ne sont qu’un pur néant, le législateur des Hébreux a-t-il ordonné en si grand nombre et avec tant d’insistance les sacrifices, les offrandes, les libations? Comment a-t-il pu dire que la chair des victimes brûlée sur l’autel était pour l’Éternel une odeur agréable? L’usage des sacrifices, nous répond Maimonide, était universellement répandu chez les hommes; il était, dans ces temps reculés, le fond même de toute religion, et aucun peuple, pas plus les Israélites que les nations idolâtres, ne pouvaient s’en passer, (jue fallait-il faire dans cette situation? Exiger pour le compte du vrai Dieu les hommages que l’on rendait aux dieux imaginaires du paganisme et qui leur seraient restés si on ne les avait détournés vers un but sacré. C’est le parti que prit Moïse sous l’inspiration divine. La même raison lui persuada qu’un temple était nécessaire et que le sacer-
LE RATIONALISME RELIGIEUX
doce devait être l’apanage d’une tribu particulière, quoique Israël tout entier soit présenté dans ses livres comme un peuple de prêtres . Mais aucun des prophètes qui lui ont succédé ne s’est mépris sur ses intentions. Tous parlent des sacrifices et du culte extérieur en général comme d’une chose presque indifférente quand on les compare au culte intérieur, à la méditation, à la prière, aux bonnes œuvres, à la pratique intègre de la charité et de la justice, à la connaissance et à l’amour de Dieu. Tous, quand on les sépare de l’esprit qui les purifie et des vertus qu’exige la Loi, les peignent comme un objet d’horreur et de dégoût pour Jéhovah. « Que me fait à moi, dit Isaïe, parlant en son nom, que me fait à moi la multitude de vos sacrifices? Je suis rassasié de béliers, de graisse de veaux *. » Le même langage se trouve dans la bouche de Samuel, de Jérémie, du Psalmiste. Pour montrer que l’usage des sacrifices n’est, dans la législation de Moïse, qu’une concession et une exception, Maimonide fait observer qu’ils n’étaient autorisés que sur l’autel de Jérusalem, tandis qu’il n’existe aucun lieu déterminé pour la prière, la méditation et la pratique du bien 1 2 .
' Forcé de conserver les sacrifices, Moïse a eu soin, par le choix des victimes, de les tourner complètement contre les croyances et les rites des nations idolâtres. Ainsi les Sabiens, qui adoraient les démons, les représentaient communément sous forme de boucs et partageaient avec le symbole, le même que nous rencontrons dans les histoires de sorcellerie de l’Europe chrétienne,