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LE RATIONALISME RELIGIEUX AU XII* SIÈCLE

d’hypothèse qu’il les produit pour son propre. compte dans les Chapitres de la Béatitude. On ne revient pas si souvent, avec tant d’onction et de force, sur une croyance qu’on n’a pas dans l’âme.

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11 y a des hommes pour qui la postérité commence avant la mort, et qui peuvent attendre de leurs contemporains un jugement aussi impartial que de la génération la plus reculée. Ce sont les écrivains restés étrangers par leur vie comme par leurs travaux aux passions de leur temps ; ce sont les esprits patients et désintéressés qui, poursuivant dans les régions supérieures de la pensée quelque noble et difficile entreprise, ont réussi à la conduire h son terme et ne se sont arrêtés qu’après avoir dit leur dernier mot. S’il y a quelqu’un aujourd’hui, en France, qui soit

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placé dans cette condition, c’est assurément M. Salvador. Depuis quarante-quatre ans, bientôt un demisiècle, qu’il a commencé sa carrière 1 , il poursuit sans relâche l’exécution du même dessein ; il vit renfermé dans une seule pensée, dont le développement continue à travers tous ses ouvrages, Comme s’ils n’étaieut en réalité que des parties inséparables d’une œuvre unique. Ce n’est pas que M. Salvador ait été indifférent ou inattentif aux événements considérables et quelquefois terribles dont notre génération a été témoin ; mais dans l’espace immense qu’embrassent ses recherches, devant la grandeur éternelle du problème qu’il examine, le présent n’est qu’un corollaire du passé et une prémisse de l’avenir, il n’existe pas et ne mérite pas d’être compté pour lui-même. Quel est en effet le but que s’est propôsé l’auteur de Paris, Rome, Jérusalem? Considérant avec raison comme une force toujours vivante, toujours active, ce qu’il appelle la religion des Ecritures , cette vieille foi du Sinaï, qui, après avoir produit successivement le culte et la nation des Hébreux, l'Evangile et toutes les variétés du christianisme, le Coran et les sectes musulmanes, pénètre encore aujourd’hui l’esprit, les mœurs, les institutions des peuples les plus civilisés de la terre, il s’en est constitué à la fois l’historien, le juge et le prophète ; il a voulu montrer ce qu’elle a été dans son origine jusqu’à notre siècle, ce qu’elle est devenue sous l’empire de la société nouvelle créée par la Révolution, et quel rôle lui est encore réservé dans l’avenir.

1. Sou premier écrit, la Loi de Moise y absorbé plus tard dans l' Histoire des institutions de Moïse et du •peuple hébreu , a été publié en

Chacun des ouvrages publiés par M. Salvador marque une des étapes de la route qu’il a parcourue. Dans Y Histoire des institutions de Moïse nous assistons, pour ainsi dire, à la naissance du peuple hébreu ; nous le voyons dès le berceau marqué, par la religion, d’une empreinte ineffaçable, recevant d'elle ses lois, ses mœurs, son gouvernement, sa nationalité ; tandis que la religion aussi ne semble vivre que par lui et dans lui. Le livre qui a pour titre Jésus-Christ et sa doctrine nous représente le vieux dogme et l’antique législation consacrés par le Pentateuque essayant vainement de lutter contre une religion nouvelle qui, à l’abri même de leur autorité, en invoquant les noms de Moïse et des prophètes, travaille à les détrôner et à prendre leur place. La môme foi politique et religieuse, le môme esprit des Écritures opposant héroïquement une poignée d’hommes, les restes sanglants d’un petit peuple mutilé et opprimé, aux forces réunies du paganisme, c’est-à-dire à la puissance des Césars, tel est le spectacle qu’offre à nos yeux Y Histoire de la domination romaine en Judée. Enfin, Paris, Home , Jérusalem, c’est le dénoûment de ce drame qui, après trois mille ans de durée, n’est pas encore fini ; c’est la conclusion de ce syllogisme en action, c’est la liquidation du présent aussi bien que du passé, et le programme de l’avenir.

La tâche que M. Salvador s’est imposée se trouve donc accomplie. Son œuvre est là, devant nous, tout entière, arrivée à son dernier terme de maturité; et comme les idées et les passions qu’elle met en mouvement, formant en quelque sorte le fond même de la conscience religieuse de l’humanité, ne sont pas sus-

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ceptibles de se modifier sensiblement par les progrès de la science, nous avons pour les juger autant de titres que nos arrière-neveux.

Le plan d’après lequel cette œuvre a été exécutée étant parfaitement conforme à son caractère historique et à l’ordre naturel des questions qu’elle embrasse, ce que la critique a de mieux à faire, c’est de le suivre au moins dans ses divisions générales. Je considérerai donc successivement dans M. Salvador l’interprète et l’apologiste du mosaïsme; l’historien et le juge, pour ne pas dire l’accusateur du christianisme; enfin le prophète ou tout au moins le précurseur, le saint Jean-Baptiste de la religion à venir. Mais il y a ici autre chose qu’une pensée; il y a un caractère plein d’originalité et de force dont la pensée pourrait bien n’être qu’une émanation. Je me crois, par conséquent, obligé, en faisant connaître l’écrivain, de tracer aussi les traits les plus essentiels de l’homme. C’est même par là que je commencerai.

« Avance, et déclare-nous quel est ton nom. — Mon .nom? je m’appelle Juif, mot qui signifie louangeur, célébreur invariable de l’Être, de l’Unique, de l’Eternel. — Ton âge? — Mon âge? deux mille ans de plus que Jésus-Christ. — Ta profession?... — Ma profession traditionnelle est celle-ci : je garantis la sainte imprescriptibilité du nom de la loi, et je suis le conservateur vivant de la noblesse antique et de la légitimité attachée par droit divin au nom, au propre nom de peuple. — Lève ta main, et promets de parler sans haine et sans crainte, de dire la vérité, toute la vérité. — Je sais de science certaine que, malgré ses admirables grandeurs, Rome est une cité usurpatrice,

qu’elle n’est pas la vraie Jérusalem. Pour la gloire universelle de Dieu, de même que, dans les intérêts positifs du monde, Rome doit être providentiellement transformée, doit être souverainement remplacée, — je sais aussi, et depuis longtemps, qu’il y aura lieu pour les nations de rompre un nouveau pain, d’inaugurer le vrai repos, le vrai sabbath de ('Eternel, de célébrer de nouvelles Pâques 1 . »

C’estainsiqueM. Salvador fait parler la race d’Israël, les débris dispersés de l’ancien peuple de Dieu , appelés comme témoins devant le tribunal de l'humanité, le jour où elle voudra prononcer entre la religion du passé et celle de l’avenir. Il n’y a presque pas un trait de ce vigoureux tableau qui n’appartienne à la physionomie de M. Salvador lui-même. C’est son propre portrait qu’il nous a tracé sans le savoir : car c’est bien ainsi qu’il sent, qu’il juge et qu’il pense ; ce sont bien ses espérances et sa foi, et cette existence entièrement absorbée par une croyance opiniâtre, consacrée uniquement à l’affirmer, à la démontrer, à la glorifier, c’est bien la sienne. M. Salvador, sans aucun doute, n’est pas encore âgé do près de quatre’ mille ans, et Dieu le préserve du malheur de fournir seulement la carrière d’un siècle, à moins que ces nouvelles Pâques qui nous sont promises ne transforment complètement la terre et les hommes. M. Salvador ne compte guère que soixante et quelques années. Mais on dirait qu’avec le sang des patriarches il a reçu la promesse de leur ressembler par le nombre de ses jours. A considérer l’intervalle qui sépare les diffé-

t. Paris, Home, Jérusalem, t. II, p. 410-211.

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rentes parties de son œuvre, on serait tenté de croire que le temps est à sa discrétion et qu’il a fait, selon les paroles du prophète Isaïe, un pacte avec la mort. Jamais, nous assure-t-on, il n’a cédé à la crainte de ne pas arriver assez à temps avec les choses et les hommes de son âge *. Nous en avons une preuve dans un fait qui a déjà été cité.

L’ Histoire des institutions de Moïse venait de paraître et avait été accueillie comme elle devait l’être, à cette époque de libre discussion et d’ardente polémique, avec une impression diverse, mais profonde, dans tous les partis. L’auteur, devenu célèbre en un jour, rencontra à la fois des admirateurs et des adversaires parmi les hommes qui honoraient le plus la religion, les lettres et même le barreau. Au nombre de ses adversaires était M. Dupin, qui, dirigeant sa mordante dialectique contre un seul chapitre, mais un chapitre singulièrement délicat du livre nouveau, publia la fameuse brochure Jésus devant Caïphe et Pilate. M. Bertin, pour donner à la défense autant de publicité qu’en avait reçu l’attaque, ouvrit généreusement à .M. Salvador les colonnes du Journal des Débats. L’offre était séduisante pour un jeune écrivain qui aurait joint à la hardiesse des idées la soif de la refiommée et l’ardeur du combat. M. Salvador la déclina par eus mots : « Je répondrai dans mon prochain ouvrage. » Or, ceci se passait en 1828, et l’ouvrage annoncé comme prochain parut en 1838, c’est-à-dire après un intervalle de dix ans.

Mais comment M. Salvador, quand il conçut le plan

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