‹ Philosophie et religionChapitre 62 sur 128 · Paris, Home, Jérusalem, l. I, p · texte numérisé non relu

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se rendre à cette influence. On la reconnaît déjà dans la thèse qu’il présenta à la Faculté de Montpellier, et dont il parle assez volontiers, parce qu’il est dans sa nature de ne rien oublier de ce qu’il a dit et de prévoir tout ce qu’il dira. Il ressemble à ce personnage que Ballanche a mis en scène dans la Vision d’Hébal. Toute sa vie et toute sa pensée semblent s’offrir à lui sous un seul regard et n’embrasser qu’un instant. Disons-le tout de suite : M. Salvador n’est pas seulement un critique ; il n’est pas seulement un philosophe; c’est aussi un prophète, et, dans l’antique acception du mot, un voyant. Dieu me garde de dire un visionnaire l

De telles faeultés étaient mal à l’aise et complètement déplacées dans la profession qu’avait choisie M. Salvador. Mais il fallait un événement extérieur, un incident quelconque, pour lui donner la conscience de sa vocation. Cet incidenf ne tarda pas à se présenter. Le jeune docteur de Montpellier, venu à Paris pour se perfectionner dans son art, rencontra un matin, en parcourant son journal, le récit d’une horrible tragédie. C’était un de ces actes de fanatisme sauvage comme l’histoire du moyen ûge nous en présente à chaque instant. Dans une ville d’Allemagne, la population, au cri de hep, s’était ruée sur le quartier juif et y avait commis les mêmes excès qu’une soldatesque furieuse dans une place prise d’assaut. C’est une chose à remarquer que l’Allemagne, si hardie en matière de foi, si révolutionnaire dans sa philosophie et dans son exégèse ; l’Allemagne qui en est arrivée, depuis bientôt cinquante ans, à nier non-seulement la divinité, mais l’existence de Jésus-Christ, et qui croit tout au plus

en Dieu, est entrée la dernière, au moins à l’égard des israélites, dans la voie de la tolérance et de l’humanité. De 1816 à 1820, croyant prendre ainsi sa revanche de la domination française, elle recula brusquement jusqu’au xv' siècle. Que l’événement dont je viens de parler ait rempli M. Salvador de surprise et d’horreur, ce n’est pas beaucoup dire; il n’était pas nécessaire pour cela d’avoir du sang juif dans les veines; il suffisait d’être un homme. Mais son esprit en resta frappé au point de ne pouvoir continuer ses études ordinaires : c’était comme s’il avait vu quelque apparition infernale. Sur les bancs mêmes de l’amphithéâtre où il était retourné s’asseoir, au lieu de la voix de ses maîtres il n’entendait que le mot d’ordre du carnage, que ce cri funèbre et infilme de hep! Il en demanda l’explication ; on lui dit que c’était une abréviation de ces trois mots : Hierosolyma est perdita.

Dès ce moment, le fait particulier disparut à ses yeux pour ne plus lui laisser voir que l’idée qu’il exprimait d’une manière si brutale et si peu chrétienne. Est-il vrai que de l’antique Jérusalem il ne reste aujourd’hui plus rien que des ruines? Sans doute, ses murs et ses palais sont réduits en poussière. Sur la place qu’elle couvrait autrefois, un vainqueur implacable a fait passer la charrue et semé du sel. Mais les lois qu’elle a abritées, les enseignements qui ont retenti dans son sein, les espérances et les préceptes qu’elle tenait en réserve pour l’usage du genre humain, tout cela a-t-il péri avec elle? De tout cela ne s’est-il rien conservé qui puisse servir au temps présent ou qui soit destiné à refleurir dans un avenir plus ou moins éloigné? Telle est la question qui se présenta à

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lui

la pensée de M. Salvador et qui s’empara immédiatement de toute son existence. Elle contient, en effet, la matière de tous les écrits que M. Salvador a publiés depuis quarante ans ; car il fallait, pour la résoudre, creuser jusqu’au roc l’édifice entier non-seulement du mosaïsme, mais du christianisme, et en faire sortir la lumière qui doit éclairer les destinées futures de la religion.

Sous quelle inspiration, dans quelle vue, par quels procédés de l’esprit cette tâche a-t-elle été accomplie? Car il y a bien des manières d’interpréter les Écritures; il y a bien des façons de comprendre les dogmes et l’histoire de la religion, depuis Philon et les Pères de l’Église jusqu’à Spinoza et à Voltaire, depuis Voltaire jusqu’au docteur Strauss.

M. Salvador est avant tout une vigoureuse et libre intelligence qui, sans parti pris, sans dessein préconçu, mais pour obéir à sa nature et à l’amour de la vérité, ne marche que dans la voie qu’elle s’est frayée et ne relève que d’elle-même. Quand il lui arrive de se rencontrer avec quelqu’un de ses devanciers ou de ses contemporains, c’est sans l’avoir voulu, sans l’avoir cherché, quelquefois même à son insu. Il faut bien, vu le petit nombre de combinaisons que peut enfanter l’esprit humain dans une sphère déterminée, qu’il traverse quelquefois la propriété d’autrui ; mais il lui est impossible de s’y arrêter. Aussi ne peut-on le ranger dans aucune des écoles ni dans aucune des communions que nous connaissons. Il les répudie toutes, et si elles étaient appelées à se prononcer sur lui, toutes, j’en suis sûr, le répudieraient.

Quelle que soit l’antipathie de M. Salvador pour le

dogme de la Trinité, dans la mesure et sous les conditions qui appartiennent à la nature humaine, il le réalise dans sa personne. Je l’ai déjà dit, on trouve chez lui tout à la fois un exégète de l’école rationaliste la plus indépendante, un philosophe de l’école de Montesquieu, et un voyant, ou un prophète de l’ancienne race des Hébreux.

Bien décidé à ne juger des Écritures que par luimême et à n’y voir autre chose que ce qu’un esprit impartial est forcé d’y lire à la lumière de la seule raison, il se sépare de toutes les traditions sans daigner même les consulter ; il ne reconnaît de version authentique que la sienne, et use sans réserve, dans les limites qu’il s’est tracées, de cette liberté d’examen qui, inaugurée au xii* siècle par Maimonide, ressuscité au xvn' par Spinoza, est devenue depuis cinquante ans la souveraine maîtresse du protestantisme germanique.

Abandonnant à la théologie et à la foi populaire tout ce qui est de l’ordre surnaturel, et, à l’érudition allemande les questions d’origine et d’authenticité, il n’examine dans les livres saints et dans le développement historique, soit des dogmes, soit des institutions bibliques, que ce qui touche à la morale, à la politique, à la législation, c’est-à-dire aux intérêts les plus généraux et aux conditions les plus élevées de la société humaine. Il juge le Pentateuque et l’Évangile du même point de vue où s’est placé l’auteur de V Esprit des lois pour juger les législations profanes.

Enfin, non content d’expliquer le passé, il annonce l’avenir, il ajoute au travail de l’analyse et de l’induction le don de la prédiction, la puissance de je ne sais

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quelles facultés intuitives, ou, pour l’appeler de son véritable nom, la vision prophétique. Nous en trouvons un exemple remarquable dans le second volume de Paris , Rome, Jérusalem 1 . L’auteur, il est vrai, a soin de nous le présenter comme une simple hallucination. Mais pourquoi ce récit d’hallucination dans une œuvre si sérieuse? D’ailleurs, ce que M. Salvador appelle l’intuition, n’est-ce pas cette même vision prophétique appliquée à ce qui n’est plus? n’est-ce pas quelque chose comme l’évocation de l’ombre de Samuel par la pythonisse d’Endor 2 ?

Ces qualités diverses se réunissent chez M. Salvador dans les conditions les plus extraordinaires. Critique plein de sagacité et de pénétration selon l’esprit et la règle de l’exégèse rationnelle, il recule par moment jusqu’au symbolisme de Philon et de la Kabbale, il ne semble pas éloigné d’admettre les vertus mystiques des nombres, et se contente, lorsqu’il est entraîné par ce courant d’idées, des traductions les plus invraisemblables. J’aurai l’occasion d’en citer bien des preuves ; mais je me contente d’indiquer, pour le moment, son Interprétation du Cantique des Cantiques. Philosophe ardent et convaincu, il ne comprend pas que la philosophie se sépare de la religion et que l’une puisse subsister sans l’autre. Admirateur enthousiaste des Écritures, et persuadé que de cette antique souche sortira prochainement, pour remplacer le christianisme, un nouveau culte et une société nouvelle, il annonce une religion, je ne dirai pas sans Dieu, mais

]. Troisième partie, lettre 1'*', p. IUtJ-20;i. 2. Paris, Home } J tf rusai :in, t. I, p. 252.

qui ne connaît pas le Dieu créateur de la Genèse, le Dieu vivant, le Dieu personnel de Moïse et des prophètes.

Tel est l’homme, tel est l’ouvrier, tel est l’instrument, je veux dire les facultés que la nature a mises à son service. Voyons maintenant quelle est l’œuvre.

Histoire de* institutions de Moïse.

Pour celui qui croit à l’intervention surnaturelle de la Divinité dans toute la suite des événements qui ont préparé la voie au christianisme, le rôle extraordinaire que le peuple juif a joué dans le monde n’a pas besoin d’autre explication. Comment le peuple élu. celui que le Tout-Puissant a désigné dès le berceau pour être l’instrument de sa volonté, celui qu’il n’a cessé de couver de son regard et de porter sur ses ailes, comme l’aigle porte ses petits, aurait-il pu faillir à sa mission prédestinée? Comment ses actions, ses pensées, ses livres descendus du ciel, écrits sous la dictée de l’Esprit divin, ne seraient-ils pas devenus une source de lumière pour toutes les nations? Tel n’est pas le point de vue où s’est placé M. Salvador, sans qu’il se soit pour cela laissé entraîner à l’extrémité opposée. Antagoniste déclaré du merveilleux, du surnaturel, il éprouve une aversion

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non moins énergique pour ce qu’on appelle l’esprit voltairien, quoiqu’il ait existé longtemps avant Voltaire, pour cet esprit de persiflage et de dénigrement étroit appliqué aux objets de l’unanime vénération des peuples civilisés. Il admet, avec les hommes les plus religieux de l’Église et de la synagogue, on peut ajouter de l’islamisme, la grandeur historique de ses ancêtres ; mais cette grandeur qu’on reconnaît encore aujourd’hui dans une foi restée inébranlable pendant dix-huit siècles de persécutions, il l’attribue à une cause naturelle : à la sagesse exceptionnelle, quoique tout humaine, des institutions du peuple hébreu, et au génie incomparable de son législateur. Son âme n’a pas assez de mépris pour ceux qui, n’apercevant dans Moïse qu’un thaumaturge , ont pris l’habitude de nous le représenter « armé de sa verge ou de son bâton merveilleux, plus occupé à fendre des rochers qu’à dicter des lois, plus fier des cornes qui étaient attachées à son front "que des savantes divinations de son génie *. » Moïse, dans son opinion, n’est pas sorti un instant des conditions de l’humanité, il n’a pas vu Dieu face à face, il ne s’est pas entretenu avec lui comme on s’entretient avec un ami, à moins que ces paroles ne soient prises au figuré ; il n’est que le plus grand d’entre les hommes qui ont paru sur la terre, le premier des politiques, des philosophes et des législateurs. Tous les autres ont construit sur l’argile ou sur le sable; lui seul a bâti sur le roc. Tous les autres, et parmi eux les plus dignes de notre admiration, un Solon, un Lycurgue, un C.onfucius, un Mahomet, ont été aidés dans l’accomplissement de leur

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