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tâche, ou par la force des armes, ou par le prestige d’une autorité généralement reconnue, ou par le culte de la patrie, ou par toute autre puissance déjà formée avant eux; lui seul n’a dû se confier qu’à lui-même, il a tout créé au milieu des résistances les plus obstinées et en dépit des obstacles en apparence les [dus invincibles.

De là une façon toute particulière de comprendre et d’expliquer les Écritures, un rationalisme aussi hardi que celui du protestantisme allemand, mais qui en diffère totalement par le but qu’il poursuit et les limites *

extrêmement sages qu’il s’est tracées; une sorte d’exégèse politique et sociale où les procédés habituels de l’analyse et de la critique, loin de l’exclure, servent au contraire à justifier la plus vive et la plus constante admiration. Que le Pentateuque soit tout entier de la main de Moïse ou qu’il renferme de nombreuses interpolations, qu’il ait même été rédigé cinq ou six siècles après lui, par le pontife Helkia ou par Esdras, d’après une ancienne tradition conservée sans interruption en Israël, peu importe à M. Salvador. « Dans tous les cas, dit-il 1 , nous avons devant nous un Code qui date pour tous de plusieurs milliers d’années, des livres répandus par tout le globe, une nation dont les annales des autres peuples attestent les révolutions, et dont les débris et les témoignages vivent encore : voilà un point de départ aussi positif que quelque base historique que ce soit. »

M. Salvador avait encore une autre raison de ne pas suivre l’érudition germanique dans ces obscures et

1. Histoire fies institutions de Moïse , 2 e édition, t. I, p. 7.

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peut-être insolubles questions d’origine, d’authenticité, de formation successive. La philologie allemande est essentiellement fataliste et démocratique. Dans les lettres sacrées comme dans les lettres profanes, sa fantaisie a toujours été de détrôner les grands noms pour mettre à leur place une foule anonyme. Les œuvres jes plus glorieuses de l’esprit humain, celles qui sont consacrées de temps immémorial par le culte unanime des nations civilisées, elle n’a point de repos qu’elle ne les ait mises en pièces pour en jeter les débris à une multitude inconnue, comme on distribue sur la place publique la petite monnaie d’une pièce d’or. Elle dépouille de tous ses titres l’activité libre et intelligente de la personne humaine, afin de les donner à l’instinct aveugle de la race. C’est précisément ce qui blesse la vigoureuse nature et le ferme bon sens de M. Salvador. Si fier qu’il puisse être du sang qui coule dans ses veines, il fait une très-petite part, dans les institutions qu’il examine, à la coopération collective du peuple hébreu. Tout l’honneur en revient, selon lui, au génie personnel du grand législateur.

Mais comment, dans ce système, rendre compte des miracles que nous rencontrons à chaque pas dans les récits du Pentateuque, et que Moïse lui-même, puisqu’il doit être considéré comme l’auteur principal de ce livre, nous présente comme les signes de sa mission surnaturelle, comme une preuve qu’il n’est que l’envoyé et l’organe du Très-Haut? Les rqiracles, nous répond M. Salvador, ne sont que des faits naturels dont le fondateur de la nationalité hébraïque a su profiter avec habileté pour arriver à ses fins, et qui ensuite ont pris des proportions merveilleuses dans le langage poé-

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tique de l’Orient. Que sont, en effet, les dix plaies d’Égypte, le passage de la mer Rouge, la colonne de nuées et la colonne de feu, la manne qui a nourri les Israélites dans le désert, la source qui a jailli d’un rocher, et tant d’autres prodiges que raconte l’historien sacré? Les plaies d’Égypte sont simplement des fléaux redoutés dans ces climats et dont l’invasion pouvait être prédite à coup sûr par le prophète, parce que, versé dans toutes les sciences et profond observateur des phénomènes de l’univers, il connaissait les signes par lesquels ils s’annoncent. Le passage de la mer Rouge s’explique parle flux et le reflux, et la disposition particulière de la mer de Souf, disposition dont M. Salvador nous donne une description très-précise et trèsdétaillée. Le peuple hébreu, dans le désert, afin d’offrir à ses traînards et à son arrière-garde un signe de ralliement facile à apercevoir, avait toujours soin d’entrenir un grand feu en tête de son camp ou de ses colonnes en marche. La flamme de ce foyer, qu’on voit briller pendant la nuit, et la fumée qui s’en échappe dans le jour, voilà ce qui est devenu, dans l’imagination du peuple, la colonne de feu et la colonne de nuées. Ces deux guides surnaturels n’empêchent pas, comme le démontre M. Salvador, qu’on n’ait recours, quand on le peut, à des guides ordinaires. La manne est un produit naturel du sol, une espèce de gomme bonne à manger et susceptible d’être pétrie en gâteaux. L’eau tirée d’un rocher est une manière hyperbolique de nous apprendre que Moïse, par sa science ou par un heureux hasard, a su découvrir dans un lieu aride une source d’eau vive. D’autres n’ont-ils point prétendu que Moïse, ayant appris en Égypte l’art de creuser les

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puits artésiens, avait mis cet art en pratique dans le désert? Enfin, quand nous lisons dans le livre sacré que la loi a été promulguée au milieu du tonnerre et des éclairs, il faut prendre ce récit à la lettre; car Moïse, si nous en croyons son moderne interprète, afin de frapper d’une religieuse terreur la foule naïve qui l’écoutait, et.de lui laisser croire qu’elle entendait la voix même de l’Éternel, a appelé à son aide, dans un des moments les plus favorables à ses desseins, la sublime majesté du désert. C’est véritablement pendant un orage qu’il aurait fait descendre du sommet du Sinaï les laconiques commandements du Décalogue, fondement et résumé de sa législation *.

Sans juger en elle-même cette manière d’expliquer les miracles de la Bible, je dirai que, hors de la croyance au surnaturel, il n’est guère possible de s’en rendre compte autrement ; car il n’est pas permis à un homme sensé de les considérer soit comme des impostures, soit comme de pures légendes. Des impostures! Cela était facile à dire au xvm' siècle, quand les railleries et les injures tenaient lieu de raisons, ou bien pendant les tristes jours du moyen âge, quand la libre pensée se vengeait de la persécution en s’attribuant le livre introuvable De tribus impostoribus. Mais comment des impostures auraient-elles fondé une œuvre qui dure depuis quatre mille ans, qui est encore en ce moment un objet de pieux respect pour la partie la plus éclairée du genre humain, et qui a trouvé récemment un apologiste comme M. Salvador? Le nom de légendes ne convient pas davantage à des récits dans lesquels il y a

1 . Histoire des ms't luttons de Moïse, 2' édition, 1. 1, p. 78-80.

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nécessairement un fond historique. 11 ne s’agit pas ici d’aventures imaginaires ou impossibles, comme la descente de la lune sur la Caaba, son passage à travers la robe de Mahomet et sa réintégration dans le ciel ; il s’agit de faits qui ont laissé des traces, qui ont eu une suite de conséquences et qui sont aussi difficiles à nier qu’aucun autre fait de l’histoire ancienne. Il est certain que les Israélites ont été esclaves en Égypte; qu’ils ont quitté ce pays tous en masse et au nombre de plusieurs centaines de mille, pour se rendre dans les déserts de l’Arabie; qu’après avoir passé dans ces solitudes une vie nomade, sous .la conduite d’un grand homme, ils sont devenus un des peuples les plus célèbres de l’antiquité ; qu’enfin ils ont reçu de ce même personnage une législation dont le texte est entre nos mains et qui porte en elle-même la preuve de son origine. Maintenant, comment ces faits se sont-ils passés, à la faveur de quelles circonstances, par le concours de quels moyens? Voilà le procès qui est débattu entre le rationalisme et le mysticisme, entre la critique et la foi. Ajoutons que l’Écriture elle-même, en enseignant qu’on peut faire des signes , c’est-à-dire des miracles, sans être l’interprète de la parole de Dieu, et qu’on peut être un envoyé de Dieu, un prophète véridique sans faire aucun miracle, l’Écriture, disons-nous, laisse le champ libre à l’examen. Aussi la synagogue a-t-elle toujours compté dans son sein et parmi ses docteurs les plus illustres d’ardents champions de l’exégèse rationnelle. La foi au merveilleux, quoique l’objet de sa prédilection et un de ses penchants les plus enracinés, n’a jamais été pour elle une condition d’orthodoxie.

Moïse une fois rendu aux conditions générales de la

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nature humaine et à la seule puissance de son génie, M. Salvador le considère successivement sous ces deux aspects, qui embrassent en effet toute son œuvre : dans ses institutions et dans ses dogmes ; comme législateur d’un peuple en quelque sorte créé par ses mains et comme fondateur d'une religion nouvelle, ou, pour me servir des expressions mêmes de M. Salvador, comme politique et comme philosophe; car je l’ai déjà dit, pour l’auteur de Y Histoire des institutions de Moi se, la philosophie et la religion, surtout à leur origine, sont étroitement unies l’une à l’autre

Les institutions que nous présente le Pentateuque sont, de la part de M. Salvador, l’objet des considérations les plus profondes, les plus savantes et les plus originales. Personne avant lui n’a mis en lumière avec autant de bonheur et jugé avec autant d’élévation tous les éléments constitutifs de la société hébraïque, telle que la concevait son fondateur et que nous la montrent eu grande partie les récits de l’histoire : ses lois politiques, ses lois civiles, ses lois pénales, son organisation judiciaire, militaire et économique, sa police, son culte, ses relations extérieures ou ce qu’on pourrait appeler son droit international, enfln les règles qui dominent ces institutions elles-mêmes et nous en expliquent la raison, les principes de sa morale. Sur toutes ces questions M. Salvador a su répandre un jour inattendu et exprimer des idées qui nous sont aujourd’hui assez familières, mais qui en 1822 et en 1828 , quand elles se produisaient pour la première fois, avaient à lutter contre des préjugés séculaires.

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