Paris, linme, Jérusalem, t. I, p
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Ainsi, c’était alors une opinion presque unanime et c’est encore en ce moment une opinion très-répandue que le gouvernement des Hébreux était une théocratie comme celui de l’Égypte et de l’Inde, c’est-à-dire que le pouvoir suprême, les principales magistratures et même la partie la plus considérable du territoire et de la fortune publique appartenaient aux prêtres. La même idée, passée en quelque sorte à l’état d'article de foi, était au moyen âge le principal argument des prétentions de la papauté à la suprématie temporelle. M. Salvador n’a pas de peine à démontrer que rien n’est plus contraire au texte des livres saints et à l’histoire du peuple juif. Le prêtre en Israël n’avait d’autre mission que de servir les autels et de conserver dans son intégrité le texte de la loi. De propriété, il n’en avait pas ; il ne vivait que de la dîme et des sacrifices; l’Éternel, pour parler le langage du Pentateuque, était son seul héritage. Pour tout le reste, il était, comme nous dirions aujourd’hui, soumis au droit commun et avait les mêmes devoirs à remplir que ses concitoyens; il était jugé par les mêmes tribunaux et il payait les mêmes impôts, sans en excepter l’impôt du sang. Les livres saints nous font connaître de vaillants capitaines sortis de la race sacerdotale. Il suffit de citer Matathias et ses fils, ou l’héroïque famille des Macchabées. Les prophètes, il est vrai , ont été quelquefois les véritables chefs de l’État, et leur autorité alors paraît d’autant plus étendue qu’elle n’est revêtue d’aucune forme J'égulière et ne rentre dans aucune des attributions définies par la loi. Mais les prophètes 11e sont pas des prêtres, ils sortent indistinctement de toutes les tribus et n’exercent qu’un ascendant mo-
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rai qu’ils tiennent uniquement de leur génie, de leur courage et de leur éloquence. Ce sont des voix inspirées qui s’élèvent de la foule pour protester contre l’iniquité et la corruption, pour rappeler à leurs devoirs, au nom de l’Éternel, les grands et les petits, les prêtres comme les laïques, et les rois eux-mêmes. Ce sont à la fois des prédicateurs et des orateurs politiques. Ils représentent ce que sont ou du moins ce que furent parmi nous la chaire, la tribune et la presse.
Si la constitution de Moïse n’a jamais été, dans le sens ordinaire du mot, une théocratie, c’est-à-dire un gouvernement de prêtres, on y trouvera moins encore ce modèle accompli de monarchie absolue que Bossuet propose à son royal élève. La Politique tirée des promet paroles de l’Ecriture sainte n’est pas autre chose, il faut bien le dire, qu’une œuvre de courtisan heureusement démentie par le Discours sur l’histoire universelle, et contre laquelle protestent à chaque instant l’histoire, les lois et les dogmes des Hébreux. Dieu n’a pas créé l’homme à son image, avec l’idée et l’amour indestructible de la liberté, pour ramper aux pieds de son semblable, livré à la discrétion d’un pouvoir sans bornes, non moins funeste à la raison de celui qui l’exerce qu’à la dignité de celui qui le subit. Voilà pour le dogme. L’histoire nous tient le même langage : elle nous apprend que s’il a existé en Israël des tyrans comme Achab et Jézabel, Athalie, Joas et tant d’autres, jamais ils n’ont été acceptés ni par le peuple, ni par les prophètes. David lui-même,' le plus aimé, le plus national, le plus glorifié de tous ces princes, a rencontré plus d’une résistance; il n’a pu empêcher la voix de Nathan d’arriver jusqu’à lui et de lui faire honte
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de ses crimes. Le faste de Salomon nourrit dans les cœurs un sentiment général d’amertume que l’orgueil insensé de son fils fait éclater après sa mort en cris de rébellion. Enfin, selon la Constitution et les lois du peuple hébreu, personne n’avait le droit de dire, comme Louis XIV : « L’État, c’est moi. » L’État, c’était le peuple tout entier, et le chef du peuple, de quelque nom qu’on l’appelât, juge, roi ou prophète, n’avait pas d’autre pouvoir que celui d’exécuter la loi telle que Moïse déclarait l’avoir reçue directement de Jéhovah, et de gouverner avec le concours des anciens, des chefs de tribus, des chefe de famille, ou même, dans les circonstances extraordinaires, de l’assemblée générale de la nation. La monarchie, et surtout la monarchie absolue, était si peu acceptée pour le gouvernement préféré de Dieu, que Moïse ne le permet à son peuple que par condescendance pour sa faiblesse, en lui imposant toutes sortes de restrictions et de conditions, et que Samuel, bien plus prononcé dans son aversion pour cette forme de l’autorité publique, en fait un tableau capable d’effrayer les plus intrépides '.
Je me garderai bien cependant d’admettre avec M. Salvador que la Constitution donnée par Moïse aux Israélites dans le désert a servi de modèle à la Constitution anglaise, et donné naissance, par l’exemple de l’Angleterre, à tous les gouvernements constitutionnels de l’Europe *. Ce n’est donc plus dans les bois, comme l’affirme Montesquieu, c’est au fond du désert que les hommes ont rencontré pour la première fois la liberté.
1. Samuel, lîv. Il, chap. viu, v. 18 et suivants. i. Histoire des institutions de Moïse, 1. 1, p. 970.
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Pauvre liberté! Pourvu que, dans l’intention d’ailleurs très-louable de lui rendre des forces, on ne se croie pas obligé de lui faire respirer de temps en temps l’air natal !
Des exagérations de cette espèce, avec quelque talent qu’on les soutienne, ne peuvent être considérées que comme d’ingénieux paradoxes. On aura beau secouer les textes et aider à la lettre par l’esprit, le bon sens impartial n’admet aucune analogie entre des sultans tels que David et Salomon, entre des chefs purement guerriers comme Jephté et Gédéon, ou un voyant comme Samuel, et un roi constitutionnel de notre temps. 11 ne reconnaîtra pas davantage l’aïeule de la pairie anglaise dans le collège des prêtres issusd’Aaron, et celle de la chambre des Communes dans le conseil des Anciens ou le grand Sanhédrin. Je l’ai déjà dit : le pouvoir législatif n’était exercé chez les Hébreux par personne, puisque la loi, attribuée à Dieu seul, était considérée comme une œuvre entièrement terminée, à laquelle il n’était permis ni d’ajouter ni de retrancher. Aussi les prêtres n’avaient-ils aucune influence sur les affaires publiques, et quant au grand Sanhédrin ou grand Conseil, comme le nomme avec raison M. Salvador, on le rencontre pour la première fois dans l’histoire sous le règne de nyrcan II, et ses attributions alors sont plutôt celles d’un concile et d’une cour de justice que d’une assemblée politique.
Si de la constitution de l’État nous passons à celle de la famille, nous rencontrons une autre question où la sagacité habituelle de M. Salvador et la noblesse de ses sentiments semblent avoir fléchi devant l’esprit de paradoxe ou le parti pris de ne trouver dans l’an cienne loi que des exemples à proposer aux législateurs
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modernes. Cette question est celle de la polygamie.
Ce qu’on peut alléguer de plus favorable aux préceptes du Pentateuque qui autorisent la polygamie, c’est que, cette institution étant trop enracinée dans les mœurs de l’Orient pour qu’il fût possible de la détruire, il fallait songer à la régler et à la contenir, à la rendre moins malfaisante qu’elle n’était auparavant, tout en préparant pour l’avenir une situation plus conforme à la dignité de la créature humaine. C’est en effet ce que fait Moïse. Il permet plusieurs femmes à ses grossiers contemporains; lui n’en a qu'une, et son frère Aaron suit son exemple. Dans le livre des Proverbes et chez les derniers prophètes, il n’est plus jamais question que d’une seule femme, la providence de la maison, sa lumière et son foyer, la femme forte , la femme de notre jeunesse, à laquelle nous appartenons toute notre vie, « car, dit le prophète Malachie, l’Éternel hait la répudiation. »
Ce n’est pas ainsi que l’entend M. Salvador. Il préfère la polygamie au mariage tel qu’il existe parmi nous et chez tous les peuples européens. Pourquoi cela? Parce que notre manière d’agir, notre vie réelle est en contradiction avec nos théories. Nous interdisons ostensiblement la polygamie, nous la proscrivons en apparence et du bout des lèvres; en réalité nous la pratiquons avec moins de modération peut-être que les nations de l’Orient. La seule différence qu’il y ait entre la polygamie orientale et celle de l’Occident, c’est que la première est dans les lois et la seconde dans les mœurs '.
t. Histoire des institutions de Moïse, t. II, p. 158.
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Laquelle des deux est la plus dangereuse, la plus corruptrice, la plus malsaine pour l’individu et pour la société? La dernière, si nous en croyons M. Salvador. Son courage ne va cependant pas jusqu’à nous proposer de l’inscrire dans le Code civil ; mais il pense que le temps est venu d’anéantir enfin « ces oppositions choquantes entre la loi morale d’un pays et la loi réelle, qui conduisent bientôt au mépris de l’une ou de l’autre, et quelquefois de toutes deux *. » Le moyen d’atteindre ce résultat, il le demande à de plus expérimentés que lui, et surtout aux femmes.
Je suis fâché de troubler M. Salvador dans ses jeunes illusions; mais il n’existe que trois manières de résoudre le problèmé : la polygamie, le règne de la femme libre ou, si l’on veut, le mariage libre, et le mariage tel qu’il existe sous la double consécration de l’Évangile et de la loi civile. La polygamie, quoi qu’on puisse dire pour la défendre, n’a jamais été, ne sera jamais autre chose que la dégradation de la femme par la servitude et celle de l’homme par la domination, par conséquent un double attentat contre la dignité humaine. La femme libre, le mariage libre, c’est précisément ce que M. Salvador reproche à nos mœurs, et parce que cette tache de notre civilisation offusque ses regards, ce n'est pas nne raison de l’étendre indéfiniment. Reste donc le mariage tel que nous le connaissons, l’union volontaire de deux âmes, de deux êtres libres et moralement égaux, par le double lien de l’amour et du devoir, par la donation réciproque de toutes leurs facultés et leur consécration commune à la tâche qui les attend