‹ Philosophie et religionChapitre 69 sur 128 · Ibid., p · texte numérisé non relu

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On éprouve comme un sentiment d’humiliation en voyant un esprit comme M. Salvador se payer d’une telle équivoque. On dirait un de ces arguments qui ont fait dans l’an^quité la triste réputation de l’école d’Eubulide. Est-ce que jamais aucun système panthéiste, qu’il se soit produit au nom de la philosophie ou au nom de la religion, a refusé de voir en Dieu, et par suite dans la nature, un être infini? Est-ce que le Dieu du brahmanisme, le Dieu de Plotin, le Dieu de Spinoza, le Dieu de Schelling ne nous représentent pas un être sans bornes, éternel, insaisissable dans la totalité de son existence, qui se manifeste dans l’humanité et dans l’univers par une série indéterminée de modes, de formes ou d’émanations successives? Au lieu de dire que le Dieu du panthéisme est une œuvre faite et achevée, on pourrait lui reprocher plus justement de n’être jamais arrivé à son état définitif et de n’offrir à notre esprit, selon le langage de la philosophie allemande, qu’un éternel devenir.

La ligne de démarcation que M. Salvador veut établir entre sa doctrine et celle que je viens de rappeler est donc purement imaginaife. Dès lors il est impossible de lui accorder que chaque être particulier, au sein de l’unité suprême, et surtout l’homme, conserve son individualité, sa conscience, son libre arbitre, et que l’être infini lui-même, que Dieu, tel qu’il le conçoit, soit une personne. Le caractère de la personnalité, l’unité vivante et intelligente du moi, ne peut se concevoir comme une qualité répandue dans l’immensité de l’espace, dans les profondeurs de l’Océan et du ciel, dans les animaux et dans les plantes, dans les forces aveugles de la nature et jusque dans les molécules

ET LA NOUVELLE RELIGION DE M. JOSEPH SALVADOR. î*9

inertes de la matière inorganique. Il n’y a de Dieu personnel qu’un Dieu esprit, qu’un Dieu pensant, et, par conséquent, un Dieu distinct du monde.

Il ne s’agit pas ici de juger en elle-même cette manière de comprendre la nature divine ; la question est de savoir si, comme l’assure M. Salvador, elle appartient à Moïse, si de Moïse elle a passé aux autres prophètes, et si, enfin, c’est bien à cela que se réduit ce puissant monothéisme des Hébreux qui devait un jour faire la conquête du monde.

Quoi ! celui qui commence en ces termes l’histoire de la nature et de l’homme, celui qui, pour parler ainsi, introduit Dieu sur la scène du monde par ces mots simples et sublimes: «Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre, » celui-là aurait enseigné que l'esprit et la matière, que Dieu, la nature et l’homme ne forment ensemble qu’un seul et même être; celui-là aurait ignoré le Dieu créateur ; celui-là, pour parler comme M. Salvador, n’aurait admis « qu’une seule nature ou essence dans le monde visible et dans l’invisible 1 1 » On peut dire qu’il n’y a pas une ligne du Pentateuque et de tous les livres de l’Ancien Testament qui ne proteste contre cette interprétation.

Partout Jéhovah nous apparaît, non pas comme le roi ou le Dieu national d’Israël, ainsi que l’ont imaginé les philosophes du dernier siècle, mais comme le roi et le maître du monde, comme le souverain, le juge et le père du genre humain. A chaque pas qu’il a fait dans la manifestation de sa puissance, après chacun des jours ou chacune des périodes de la création, il s’arrête

1. Histoire des institutions de Moïse, 1. 1, p. 101 ; t. II, p. 350-354.

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comme un artiste au milieu de sa tâche, applaudissant à son œuvre et s’encourageant à poursuivre. Bien avant la naissance de l’homme, la dernière et la plus parfaite de ses créatures, l’objet suprême de sa providence et de son amour, il atout préparé pour lui; il lui a donné l’empire de la terre et de la mer; il a planté un lieu de délices destiné à*lui servir de berceau ; il a disposé à son usage jusqu’aux astres du firmament. Quelque objection qu’on élève sur la signification du mot bara, quelque raison qu’on puisse alléguer pour ne pas le traduire dans le sens de la création, je soutiens qu’on ne peut parler ainsi que d’un Dieu créateur, d’un Dieu personnel et libre, d’un Dieu pur esprit, puisqu’il est absolument indépendant et maître de la matière. D’ailleurs Moïse ne l’a-t-il pas appelé « le Dieu des esprits qui animent toute chair?»

J’ai dit que son pouvoir se faisait sentir plus directement dans la sphère de la vie humaine. En effet, il possède tous les attributs qui nous montrent en lui non-seulement le Dieu de la pensée, mais le Dieu du cœur et de la conscience. Il réunit à la justice, qui ne souffre point l’impunité du crime, la miséricorde et la grâce qui diffèrent le châtiment dans l’attente du repentir et qui prodiguent les récompenses autant que sa sévérité ménage les rigueurs. Il aime sa créature et il veut en être aimé. Il est jaloux des hommages qu’il lui voit offrir à de fausses divinités. Quand son ignorance et son ingratitude sont devenues incurables, il la rappelle à lui par des moyens extraordinaires, par des actes qui sont une dérogation aux lois générales, à l’ordre prétendu nécessaire de la nature. Il se choisit un peuple qui a pour mission de l’annoncer à tous les au-

très. Il suscite des prophètes à qui il communique sa volonté et ses desseins, avec qui il s’entretient comme un ami avec son ami.

Comment M. Salvador, dans la voie qu’il a suivie, ne s’est-il pas arrêté devant l’autorité de ces textes? C’est qu’il n’y voit que des allégories et des métaphores, et, une fois qu’il les a dépouillées de leur sens naturel, rien ne lui est plus aisé que de les expliquer à son avantage. Moïse a dû nécessairement parler à ses contemporains le seul langage qu’ils pussent comprendre; mais la critique saura découvrir la pensée qu’il a enveloppée dans ce voile transparent. Elle n’aura pas de peine à s’assurer qu’un grand nombre des attributs qu’il semble reconnaître à Dieu sont l’expression des sentiments que nous éprouvons nous-mêmes devant les principaux phénomènes de la nature et de l’ordre social. « La fécondité de la terre, la chaleur du soleil, les bienfaits de la pluie et de la rosée, les douceurs de l’amour, de l’amitié, et tous les biens analogues l’ont fait reconnaître bon; l’étendue des cieux, le fracas des éléments, la main puissante qui relève les humbles et précipite dans l’abîme ceux dont la tête semblait toucher aux nues, ont dicté ses attributs de force, de puissance; comme tôt ou tard, après une ou plusieurs générations, le moment arrive de moissonner le mal semé par l’injustice et l’ignorance, il a été réputé lent à la colère, miséricordieux, mais aussi vengeur *... »

Cette interprétation du dogme mosaïque n’a pas seulement le défaut d’être arbitraire, elle est en opposition directe avec les faits, elle est formellement répudiée

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