‹ Philosophie et religionChapitre 77 sur 128 · Vbi supra, t. I, p · texte numérisé non relu

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debout et aussi confiante dans ses destinées que jamais; elle résolut de négocier avec elle comme avec une puissance belligérante qu’on veut gagner à la paix ; elle fit le Concordat de 1801. Mais ce traité si vanté par les politiques ne fut pour elle, si nous en croyons M. Salvador, qu’une source de déceptions. Les deux parties au nom desquelles le contrat avait été signé se crurent également trahies. Les héritiers de la philosophie du xviii* siècle et ceux qui avaient pris une part active, ou du moins qui avaient applaudi à la destruction de la vieille société, s’imaginèrent qu’on voulait ressusciter l’objet de leur haine. Les catholiques ardents, comparant Pie VII à son prédécesseur, disaient que l’un avait perdu son siège pour sauver la foi, et que l’autre avait perdu la foi pour sauver son siège. Ces dispositions contraires, après des alternatives de défaite et de victoire, sont restées au fond des esprits comme une conséquence inséparable de la cause qui les a fait naître. Pas plus aujourd’hui qu’en 1801, l’esprit nouveau qui a pris possession de la société et qui la pousse en avant sur des mers inconnues ne peut vivre en paix avec la vieille foi, qui la tire en arrière. Entreprendre de les concilier, c’est poursuivre une chimère; c’est vouloir, comme dit l’Évangile, coudre une pièce neuve sur un vieil habit. D’un tel assemblage il ne faut attendre que rupture et déchirement.

Que fera donc la société moderne? Reniera-t-elle ses espérances et ses principes? Se laissera-t-elle déposséder de toutes ses conquêtes? Poussera-t-elle la résignation jusqu’à condamner ses œuvres et à laisser le champ libre à l’esprit du passé, à la domination de ces vieilles croyances qui ne supportent pas d’être abritées sous

son toit? ou trouvera-t-elle enfin son complément nécessaire, sa règle, son centre de gravité dans une nouvelle religion? Tel est le problème. On voudra savoir à présent de quelle manière il a été résolu, ou, pour parler plus exactement, de quelle manière on s’est flatté de le résoudre.

Des deux révolutions entre lesquelles nous sommes obligés de choisir, l’une en arrière, l’autre en avant, la première est devenue absolument impossible. La vie ne peut se retirer devant la mort, ni la réalité devant les ombres. Or, chacun des trois cultes qui se partagent aujourd’hui le gouvernement spirituel des races les plus intelligentes et les plus civilisées de la terre porte dans son sein le germe de sa ruine, ou, ce qui revient au même, de son absorption prochaine dans une communion plus générale. Les principes qui faisaient autrefois leur force sont devenus la source de leur faiblesse et le gage de leur abdication.

Le christianisme (je ne suis ici, bien entendu, que l’interprète de M. Salvador), le christianisme, en raison de son mépris pour les choses de la terre, est en opposition ouverte avec l’esprit de notre temps, avec l’activité de notre siècle, avec cette puissance merveilleuse que la science et l’industrie exercent sur la nature pour le bien de l’humanité. D’ailleurs il s’en faut bien qu’il soit toujours resté fidèle à son principe. Ces richesses qu’il condamne et que son fondateur a déclarées le plus grand obstacle au salut des âmes, ce pouvoir qu’il dédaigne comme une source d’orgueil, il s’en est montré aussi avide qu’aucune des puissances de ce monde. Le christianisme voulant fonder l’unité spirituelle des peuples et choisissant pour sa métropole

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Rome, la capitale des conquérants de la terre, a subi la même destinée que l’empire des Césars. La division s’est introduite dans son sein, chaque race a voulu former une église à part, et il en est résulté l’Église latine, l’Église grecque et l’Église saxonne, c’est-à-dire le protestantisme allemand, qui lui-même se partage en une multitude de sectes. A la voix des réformateurs a succédé celle des philosophes, à la voix des philosophes celle des exégètes et des critiques. Étrange fortune de la religion chrétienne 1 L’Écriture, à laquelle elle emprunte tous ses titres, l’Écriture, qu'elle présente comme le fondement divin de son autorité, est devenue dans ces derniers temps son plus grand danger, elle a fourni contre elle des arguments plus terribles que ceux de Voltaire et de Rousseau.

Ni le judaïsme ni l’islam ne se trouvent dans une situation plus prospère. Le premier, tel qu’il est constitué depuis dix-huit cents ans, peut être comparé à une forteresse dont les habitants ne songent qu’à résister et à se défendre. « Il faut élever une clôture autour de la loi, » disaient les anciens docteurs. C’était une nécessité tant que la fille exilée de Sion était menacée simultanément dans son existence et dans sa foi. Aujourd’hui la clôture est tellement épaisse qu’elle envahit la place qu’elle devait protéger. Elle lui servira bientôt de sépulcre si l’on ne se hâte de l’arracher pour livrer passage à l’air et à la lumière.

Quant à l’islamisme, il touche visiblement au terme de sa carrière, et la cause de sa chute il ne faut pas la chercher ailleurs que dans cet esprit de conquête, dans ce prosélytisme armé qui faisait autrefois la source de sa puissance. Son prophète ayant érigé en article de

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foi qu’il deviendrait avant peu le maître du monde, il était tenu de prouver sa mission par ses succès. Mais du moment que la fortune lui devenait contraire et qu’il fléchissait devant un autre symbole, il était convaincu d’erreur ou de mensonge; le découragement prenait la place de son ancienne ivresse, et il tombait à la merci de ses ennemis. C’est précisément le spectacle que nous donnent aujourd’hui les peuples musulmans. Livrés à la discrétion des puissances chrétiennes, ils semblent qu’ils ne vivent plus que par leur tolérance et leurs bienfaits. Ils leur empruntent leurs arts, leurs sciences, leur discipline militaire, leur administration ; ils ne se gouvernent que par leurs conseils. Une situation aussi violente n’est pas faite pour durer longtemps.

. Mais si l’état religieux de l’humanité ne peut ni rester ce qu’il est, ni redevenir ce qu’il a été, il faut bien admettre, l’homme et la société ne pouvant pas d’ailleurs se passer de croyances, que nous sommes à la veille, je n’ose pas dire de voir descendre du ciel, mais de voir apparaître sur la terre une religion nouvelle. Quel est le foyer où s’allumera ce nouveau flambeau, ou, pour parler sans métaphore, quelle sera l’origine historique de cette religion, puisque toute religion, ainsi qu’on a eu soin de nous en prévenir, doit avoir son histoire? Par qui sera-t-elle promulguée, et enfin quels seront ses dogmes, quel sera son culte? Ici nous quittons entièrement le sol pour nous élever dans la région des nuages. Ici nous entrons dans le pur domaine de la prophétie et de l’Apocalypse.

La religion de l’avenir, si nous en croyons M. Salvador, ne sera qu’une nouvelle floraison.enfantée par

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la sève inépuisable du mosaïsme ; car Moïse est resté dans son opinion le dominateur des consciences, « le grand commandeur de l’esprit et de la sagesse des nations, » ainsi qu’il le nomme quelque part *. Jésus- Christ et Mahomet n’ont été dans l’histoire que ses assesseurs et ses lieutenants divins 1 2 . Mais l’arbre quarante fois séculaire, en se prenant à reverdir, sera complètement transfiguré, depuis le pied jusqu’au sommet, depuis les racines jusqu’aux branches. Aucune église, aucune nation, aucune race n’échappera à ce travail de rénovation.

M. Salvador ne nous dit pas expressément qu’il soit l’organe de cette troisième révélation ou qu’il porte dans ses mains les nouvelles Tables de la Loi. A l’entendre, il ne prétendrait qu’au modeste rôle de précurseur; son ambition serait seulement d’entrevoir ce qu’un temps plus heureux sera chargé de nous apprendre. Mais, en dépit des réticences qui l’enveloppent, sa véritable pensée n’est pas difficile à apercevoir. Dans cette apparition de Moïse, qu’il nous présente moitié comme un fait, moitié comme une hallucination, c’est bien lui que le législateur des Hébreux désigne comme son héritier. Lui mettre la main dans la main devant les œuvres ouvertes de Voltaire et de Rousseau, n’étaitce pas lui dire qu’il le chargeait de consommer son œuvre en réunissant dans une dernière alliance le présent, le passé et l’avenir? On va voir comment M. Salvador a rempli sa mission.

Quand on a mis à part la tentative, déjà laite bien

des fois et avec des résultats bien différents, « de séculariser tous les mystères du christianisme, » c’est-àdire de les expliquer au profit de la raison ; quand on a écarté les symboles qui ne s’adressent qu’à l’imagination et aux sens, la quaternité mise à la place de la trinité, la pyramide substituée au triangle, et la consécration du nombre treize ; quand on a fait abstraction des rêveries allégoriques, numériques, messianiques, architecturales, qui lui servent pour ainsi dire de cortège et semblent destinées à lui composer une mystique auréole, la nouvelle religion peut se résumer dans ces deux mots : panthéisme , métempsiychose. Le Dieu que nous annonce M. Salvador étant celui-là même qu’il suppose avoir été reconnu par Moïse, c’està-dire l’Être unique, l’Être universel, à la fois matière et esprit, et dont l’existence, confondue avec celle de la nature entière, exclut nécessairement la conscience et la liberté, je ne crains pas de prononcer le nom de panthéisme. J’ai montré qu’entre le panthéisme et Yinfinithéisme il n’y a aucune différence. La transmigration des âmes telle que la professe M. Salvador, quoique renfermée dans le cercle de l’humanité, m’autorise à prononcer le nom de métempsychose ; car si nous ne sommes pas menacés, comme dans la doctrine brahmanique et dans le système de Pythagore, de passer après cette vie dans le corps d’un animal ou même d’une plante; si nous devons nous borner à parcourir, sous une nouvelle enveloppe, les mondes innombrables qui peuplent le firmament, tantôt heureux, tantôt malheureux, selon l’usage que nous aurons fait de notre existence sur la terre, il n’en est pas moins vrai que d’une vie à l’autre nous perdons complètement le sen-

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timent de nous-mêmes, la conscience de notre durée et de notre identité; nous devenons une autre âme, un autre moi, une autre personne; et c’est justement ce qui sépare la métempsychose du dogme de l’immortalité.

Si M. Salvador s’était contenté de soutenir ces deux propositions comme des opinions qui lui sont personnelles, il y aurait lieu d’engager avec lui une discussion philosophique; mais ce n’est point à ce titre qu’il les défend : sa prétention est de les ériger en dogmes religieux et de les imposer aux générations futures comme le dernier mot de la foi. Le panthéisme et la métempsychose devenus la base d’une religion, d’une religion inspirée par l’esprit des Écritures, enfantée par la loi du progrès et destinée à être bientôt la religion universelle du genre humain ! C’est une idée tellement chimérique qu’on ne la comprendrait pas chez un esprit comme M. Salvador, si elle n’était la conséquence de ses opinions sur le dogme mosaïque et les points les plus essentiels de la doctrine chrétienne.

Faut-il le répéter encore? Le Dieu de l’Écriture, tant de l’Ancien que du Nouveau Testament, c’est le Dieu vivant, le Dieu personnel, le Dieu créateur, le Dieu libre et tout-puissant, par conséquent spirituel; car il n’y a que l’esprit qui soit au-dessus des forces aveugles et des lois fatales de la nature. L’immortalité de l’Écriture, c’est celle de la personne humaine, celle du moi, celle d’une âme qui se souvient d’avoir existé et qui sc sait responsable de ses œuvres. La résurrection des corps, que je me borne à expliquer en laissant à d’autres le soin de la défendre, la résurrection des corps n’est que la responsabilité étendue de l’âme à ses ins-

truments. Ne cherchez donc pas à nous persuader que le panthéisme et la métempsychose, ou, si vous voulez, l’infinithéisme et la transmigration des âmes, sont l’expression la plus accomplie des livres saints.

Ne dites pas non plus qu’ils sont un progrès pour l’humanité. Le progrès consiste à relever l’homme à ses propres yeux par le sentiment de sa dignité et de sa liberté, par la croyance à la liberté divine, à la liberté de la cause suprême, sans laquelle aucune aut re ne peut exister. Toute idée de justice, de droit, de devoir, de respect mutuel, de mutuelle obligation dérive de ce principe. Hors de là tout peut se justifier par la nécessité, par la force, par la passion; tout est livré à l’oppression, à l’arbitraire, à la servitude.

D’ailleurs, comment soutenir que le panthéisme et la métempsychose soient des dogmes nouveaux, une conquête réservée à l’avenir et à la maturité de l’esprit humain? C’est précisément le contraire qui est la vérité : ils appartiennent à l’enfance et à la décadence, tantôt de la philosophie, tantôt de la religion. Ils constituent le fond des croyances brahmaniques, ces croyances délétères qui pétrifient la société en supprimant l’individu. Ils forment la substance du bouddhisme, pour qui le plus grand malheur de l’homme c’est de vivre et de renaître, et qui fait consister le salut de l’âme dans l’anéantissement de sa personnalité. On les rencontre au début et à la dissolution de l’esprit philosophique de la Grèce. Prêchés au commencement du xui e siècle par l’abbé Joachim et ses disciples comme la perfection du christianisme, comme la révélation du Saint-Esprit prédite par l’Évangile et comme l’Évangile éternel; renouvelés il y a quelque temps comme

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une croyance nationale au nom du collège des druides, un ne voit pas pourquoi ils seraient mieux accueillis dans ce moment et nous paraîtraient plus jeunes sous le manteau de Moïse et des prophètes.

Le panthéisme a pu devenir une religion à une époque de superstition inconséquente et d’imagination déréglée, quand on se représentait par des personnifications mythologiques la substance impersonnelle de tous les êtres, les forces insensibles de l’univers, et qu’on imposait à la nature elle-même des attributs surnaturels. Aujourd’hui le panthéisme n’est plus qu’un système de philosophie qui renferme implicitement la destruction de toute croyance religieuse. Il n’y a pas de religion sans foi à une intervention surhumaine. Il n’y a pas de religion sans foi à une révélation. C’est par là surtout et avant tout qu’une religion se distingue d’une philosophie. Or, Dieu étant confondu avec l’homme et avec la nature, toute révélation devient impossible, il n’y a plus de place que pour la raison et pour la science. Quel est d’ailleurs le culte qu’on pourrait rendre au Dieu abstrait et mort, au Dieu sourd et aveugle du panthéisme? M. Salvador parle avec dédain du culte de la déesse Raison et de la déesse Nature. Je me garderai de lui en faire un reproche ; mais on ne peut s'empêcher de remarquer que celui qu’il propose d’établir sur le montMoria, dans la nouvelle Jérusalem, en l’honneur de T'Être unique, est destiné à tenir encore moins de place dans l’histoire. Ce sont de pures fantaisies, qui n’auront jamais à soutenir d’autre épreuve que celle de la lecture.

Mais en repoussant les conclusions de M. Salvador, on est obligé de garder ses prémisses. Les deux pre-

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mières parties de son livre, celles où il nous peint la situation créée tant à l’État qu’à l’Église par le système des Concordats et le travail de décomposition ou de transformation qui s’accomplit en ce moment dans toutes les communions religieuses, ces deux parties sont en général pleines de vérités; elles nous offrent à chaque pas, sous une forme originale et quelquefois piquante, des observations d’une rare profondeur. Il est bien certain que la religion, considérée dans la totalité de ses symboles, est livrée aujourd’hui à une crise extraordinaire. 11 faut remonter, pour trouver dans l’histoire quelque chose de semblable, aux siècles qui environnent la naissance du christianisme. L’Église romaine est à la veille de subir, au moins dans ses rapports avec les puissances temporelles, une révolution désormais inévitable; qui peut dire quelles seront les conséquences de cette révolution? L’Église grecque, pétrifiée jusqu’ici par la domination ottomane et par le despotisme russe, n’échappera point au mouvement de rénovation qui s’est emparé de l’empire des tzars et au mouvement de dissolution qui travaille l’empire des sultans. Le protestantisme est secoué par les quatre vents de l’horizon. On dirait qu’il n’a rien de plus cher que de mettre en poussière jusqu’au dernier débris du vénérable monument des Écritures, et tandis que d’un côté il se confond avec le panthéisme, ou, pour mieux dire, avec l’athéisme hégélien, de l’autre par le puséisme, il semble rentrer dans le sein de l’Église catholique. La chrétienté tout entière a reçu le contrecoup de ces débats, a ressenti l’ébranlement qui résulte de ces audacieuses spéculations et de cette critique à outrance. En dehors de la chrétienté, nous voyons le

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judaïsme, transfiguré par la liberté, s’unir par un lien indissoluble à la civilisation européenne; nous voyons la religion de Mahomet incliner vers sa ruine; nous voyons même les religions de l'extrême Orient, le brahmanisme, le bouddhisme, le lamaïsme, le culte des Tao-tsé et la doctrine de Confucius menacés, ébranlés, entraînés de.toutes parts par l’invasion ou la domination des peuples de l’Europe.

De cette fermentation universelle faut-il s’attendre à voir sortir une nouvelle religion? L’esprit religieux, comme l’esprit métaphysique, a dit à peu près son dernier mot, c’est-à-dire tout ce qu’il peut savoir dans cette vie. Ils ne sont ni l’un ni l’autre d’une fécondité inépuisable; car l’homme, mis en présence de l’absolu, ne dépasse pas certaines limites, il ne franchit pas un cercle inflexible. Ce cercle une fois parcouru, il ne lui reste qu’à choisir entre le bien et le mal, entre l’erreur et la vérité; car il y a, quoi qu’on dise, une vérité et une erreur dans ces sublimes régions. En religion comme en métaphysique, la lutte est aujourd’hui entre le spiritualisme et le panthéisme, entre le Dieu personnel que nous révèle notre conscience et le Dieu abstrait qui n’est que la substance de l’univers. Tout le reste est relégué au second rang.

Est-ce un bien? est-ce un mal? Je ne crains pas de dire que c’est un bien; car si les dogmes, en se rapprochant les uns des autres et tous ensemble de la philosophie, ont beaucoup perdu de leur énergie d’autrefois, ils ont aussi perdu de leur intolérance et de leurs passions intraitables. A mesure que leur empire a diminué, celui du droit, celui de la liberté, celui de la charité elle-même s’est étendu. 11 n’y a pas de charité

envers ceux que nous dépouillons de tous leurs droits; il n’y a pas de droits en faveur de ceux que nous regardons comme des réprouvés ou comme des objets d’abomination et d’horreur pour la pensée divine. Aujourd’hui les lois de la justice, les principes du droit et les règles de la charité ou au moins de l’humanité s’étendent indistinctement à toutes les races, à toutes les croyances, à toutes les nations, quelles enlacent comme dans un réseau invisible. 11 se forme, pour le monde entier, comme une communion morale qui n’empêche pas la renaissance ou la conservation des communions spirituelles, mais qui, leur imposant le frein et la dignité de la liberté, les oblige à se comporter entre elles comme des soeurs et à donner une nouvelle extension au principe biblique, au principe chrétien de la fraternité humaine.

Si nous avons attendu jusqu’aujourd’hui pour rendre compte du dernier ouvrage de M. Alexandre Weill, ce n’est pas la faute de l’auteur. Il n’a rien épargné pour le rendre intéressant, nous ne dirons pas à la lecture, ce qui est tout naturel, mais avant que la lecture en soit commencée. Il nous apprend, dès les premières lignes de sa préface, que ce livre n’a rien de commun avec ceux qu’on voit chaque matin s’étaler sous les yeux d’un public distrait, fatigué et justement indifférent, pour disparaître peut-être le soir dans les ténèbres d’un éternel oubli. Il est le fruit de quarante

1. Moïse et le Talmud, par Alexandre Weill; un vol. in-8°, Paris, 186 *.

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ans de méditations et est destiné à payer une dette glorieuse, la dette de reconnaissance de M. Alexandre Weill envers la France de 1789, qui lui a donné une patrie. Il ne pouvait pas moins faire que Spinoza, qui, en échange du même service, a partagé avec la Hollande la gloire attachée à son nom et à ses œuvres.

L’ambition de régler sa vie sur de grands modèles n’empêche pas M. Weill d’être modeste à sa manière. Il ne se croit pas quitte envers la France avec un seul volume; il lui en promet au moins trois, qui formeront ensemble une seule et même œuvre, appelée les Livres de Dieu. Dans Moïse et le Talmud, nous n’en possédons encore que la première partie. Nous en recevrons bientôt la seconde partie, qui traitera de l’Évangile et de l’Éthique de Spinoza. Enfin, dans la dernière, qui aura pour titre la Parole nouvelle , et qu’on nous annonce comme entièrement terminée, l’auteur prendra la parole en son nom ; il ne dit pas expressément dans quel but, mais il n’est pas difficile de deviner que c’est pour continuer la mission de ses devanciers. On aurait de la peine à comprendre, s’il en était autrement, que cette troisième partie fût comprise comme les deux autres parmi les Livres de Dieu. Sans avoir la témérité de percer les ténèbres de l’avenir et de marquer dès à présent la place que tiendra son nom dans la mémoire des hommes, il est convaincu que de grandes destinées lui sont réservées. « Nul, dit-il, sauf Dieu, ne sait ce qu’il est. Je sens néanmoins que dans l’histoire je vais tracer un sillon que nul pouvoir humain ne comblera. » Ces paroles me rappellent un souvenir de notre histoire politique. On raconte qu’un célèbre orateur d’une de nos assemblées républicaines

sc croyait à la veille de mettre la main sur un portefeuille de ministre. « Que ferez-vous, lui demandèrent ses amis, ou peut-être ses ennemis, dans cette nouvelle carrière qui s’ouvre devant vous? — Je ne sais, répondit la future Excellence, mais assurément, de grandes choses. »

M. Alexandre Weill ne veut pas qu’on le croie sur parole; mais il n’aura pas non plus la patience d’attendre qu’on ait fini de lire son livre. Dès qu’on entre dans les régions supérieures de la pensée, on trouve bien peu d’hommes qui, sans vous connaître, se décident à vous suivre jusqu’au bout et à se faire une idée de ce que vous êtes par ce que vous avez fait. Com • ment surmonter cette première difficulté que rencontre devant lui l’auteur de tout ouvrage de philosophie ou de haute théologie? Puisqu’on juge si rarement l’ouvrier par son œuvre, il fera en sorte qu’on puisse juger l’œuvre par l’ouvrier. Voilà pourquoi M. Alexandre Weill, avant d’aborder les grandes questions qu’il a dessein de traiter, nous entretient de lui-même et commence par nous raconter sa vie. Cette façon d’entrer en matière n’est peut-être pas irréprochable. On peut douter qu’elle serve beaucoup l’avancement de la science et la dignité des écrivains. Mais nous n’hésitons pas à dire que cette biographie de M. Weill, écrite par lui-même, estd’une piquante originalité. C’est, ànotre avis, la meilleure partie de son travail, dont elle donne cependant par avance une idée assez exacte. Elle a encore une autre qualité dont il est juste de lui tenir compte. A part certains détails sur lesquels on ne peut s’empêcher de faire des réserves, elle présente un tableau fidèle des idées et des mœurs, des occupations

et des études des Israélites de la Lorraine'et de l’Alsace pendant le premier quart de siècle qui suivit la Révolution.

Petit-fils d’un rabbin, et destiné dès son enfance à la carrière de son aïeul, M. Weill lisait à cinq ans, dans le texte original, le Pentateuque et les Prophètes, et commença à sept ans l’étude du Talmud. Il n’avait pas plus de douze ans quand on l’initia aux mystères de la kabbale, c’est-à-dire d’un système de métaphysique que des hommes familiarisés avec les plus hautes spéculations ne sont pas toujours sûrs de comprendre. ,Si M. Weill, en rapportant ce fait de précocité extraordinaire, n’est pas le jouet d’une illusion rétrospective, il ne faut pas s’étonner que, dans sa treizième année, on l’ait cru assez avancée pour le marier. On célébra ses fiançailles avec une jeune fille que, pour son bonheur, dit-il (pour le bonheur de la fiancée), il n’a point épousée.

Pour amasser dans un âge si tendre ces trésors de science, cinq on six mois d’application par année lui avaient suffi ; car, selon l’usage qui règne encore aujourd’hui dans la plupart de nos campagnes, il n’étudiait que pendant l’hiver. Pendant toute la durée de la belle saison il courait les champs à pied ou à cheval, passait les nuits dans la forêt voisine à garder les chevaux et les vaches de son père, marchand de bestiaux, ou s’exerçait au pugilat avec ses compagnons, plus souvent battu que battant, parce qu’il se voyait habituellement seul contre tous.

Pasteur ccmme Abraham, il eut, à l’exemple de ce patriarche, une vision céleste. Un ange lui apparut un jour sur le bord de son chemin et lui ordonna de quit-

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ter son village pour aller au loin prêter son bras à la guerre du Seigneur contre Auaalek : « Va-t-en de ton pays, du lieu de ta naissance et de la maison de ton père au pays que je te montrerai. Je te bénirai, je ferai grandir ton nom, et toutes les familles de la terre seront bénies en toi » Ainsi parla Jéhovah au pâtre delà Chaldée; M. Weill crut entendre le même langage, et, bien qu’il fût encore un enfant, il se crut obligé d’obéir à la voix divine. C’est Prague qui était pour lui la terre de Chanaan, car c’est là que le Talmud, au dire des gens instruits, était plus florissant qu’en aucun lieu de l’Europe. Il avait le dessein de s’y rendre lorsqu’il quitta sa famille, âgé seulement de treize ans et quelques mois, ne sachant d’autre langue que l’hébreu et le patois de son village, n’ayant pas d’autre ressource que 50 francs cousus dans scs vêtements par sa mère. Mais il s’arrêta à Marraoutiers, séduit par l’intérêt que lui témoignaient quelques habitants de cette petite ville, et seutant le besoin, avant d’aller plus loin, d’accroître la provision de ses connaissances et surtout d’apprendre quelque peu la langue de son pays. 11 payait sa nourriture et ses leçons moitié par les services qu’il rendait comme domestique, moitié par le plaisir qu’il causait en chantant de sa belle voix la Marseillaise et les Psaumes.

Retourné auprès de son père pour une cause ou pour une autre, le jeune théologien, le voyant prédestiné, le futur champion de la cause de Dieu, devint tout simplement marchand de bestiaux. Le corps serré dans une blouse et la main armée d’un fouet, il allait

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