Geaèse, chap. m, v. i, S
de village en village, poussant devant lui le bétail paternel. Mai> une seconde vision, non moins significative que la première, ne tarda pas à lui faire quitter ce triste genre de vie. Dans le hameau qu’il habitait, ou non loin de là, il y avait une jeune fille de quatorze ans qu’on appelait la vieille âme, parce qu’elle semblait appartenir à un autre monde, tant celui-ci lui était étranger et indifférent. Un jour cette extatique, cette hallucinée se jette au-devant de lui , les cheveux épars, les yeux enflammés,, en lui adressant ces paroles amères : « Servir des vaches qui appartiennent à des ânes, quand on peut servir le Dieu des rois ! »
Cette fois, M. Alexandre Weill résolut de suivre l’oracle jusqu’au bout, sans s’inquiéter autrement du peu de respect qu’il témoignait pour l’auteur de ses jours. Il partit, non pour Prague, mais pour Francfort, où il y avait alors une sorte d’Université talmudique, libéralement ouverte à tous les Israélites d’Allemagne et de France. Les étudiants y recevaient gratuitement le pain spirituel et le pain matériel, fourni avec la même libéralité par les habitants israélites de la ville. Chacun d’eux se faisait un devoir d’avoir constamment à sa table uu de ces jeunes théologiens, qui recevaient en outre de la communauté, pour être appliquée à leur entretien, une petite pension mensuelle. C’est grâce à cette pieuse et charitable tradition, qui remonte aux temps les plus reculés du moyen âge, que M. Weill put reprendre et continuer ses études.
Mais la théologie hébraïque, l’Écriture sainte et ses commentateurs avaient cessé d’être le seul aliment de
son intelligence. Logé chez un bouquiniste, il dévorait tous les livres qui lui tombaient sous la main, sans distinction d’époque, de genre, de nationalité ni de doctrine, et au moment où il venait d’atteindre l’âge de son émancipation civile, il se trouva que son esprit aussi était émancipé. Sa vieille foi s’était évanouie, et avec elle l’espérance dont il s’était bercé depuis son enfance. Il se demanda avec inquiétude à quelle carrière il était propre. Quelques riches amateurs de musique, frappés de la beauté de sa voix, lui offraient de l’envoyer à leurs frais dans un des nombreux Conservatoires de l’Allemagne et de faire de lui un artiste. Vaguement poursuivi par ces révélations d'en haut qu’il avait cru entendre autrefois, il préféra les soucis de sa précaire existçnce à la *ie facile et dorée qu’on lui laissait entrevoir. U pensa que sa vocation était d’éclairer les hommes et non de les divertir.
Après avoir parcouru les principales Universités d’Allemagne, pour lesquelles il a gardé une médiocre estime, il arrive, en 1838, à Paris, non moins étonné et dépaysé que s’il arrivait pour la première fois du Japon ou de la Chine. Il comprit que pour se faire une place dans ce monde inconnu pour lui, il devait commencer, comme il dit, par faire peau neuve. En effet, il y avait loin du prophète alsacien que nous connaissons, ou du talmudiste insurgé en faveur de la libre pensée, à un champion du droit divin, à un défenseur du trône et de l’autel. C’est par la Gazette de France , placée sous la direction de M. de Genoude, que M. Alexandre Weill entra dans la presse française. 11 est resté fidèle à ce journal jusqu’aux événements du 2 décembre. Depuis ce moment il suit une autre route.
17 ï MOÏSE EXPLIQUÉ PAR SPINOZA.
C’est la religion et la métaphysique qui occupent tous ses instants; c’est leur avancement commun qu’il veut procurer par cette grande œuvre dont nous possédons aujourd’hui le commencement.
Nous avons la plus haute opinion de la science et de la pénétration de M. Weill; nous ne demandons pas mieux que d’ajouter foi aux prédictions dont il a été l’objet et à celles qu’il y ajoute de son propre fonds. Mais il n’a certes pas la prétention d’être cru sur parole. Nous avons donc jugé nécessaire de confronter ses assertions et les conclusions qu’il en tire avec les documents originaux, éclairés à leur tour ou interprétés d’une autre manière par divers écrivains qui, dans ces dernières années, ont traité le même sujet. Le premier rang parmi eux appartient s^ns contredit à M. le docteur Graetz, l’auteur d’une Histoire des Juifs depuis les temps les plus reculés jusqu’à nos jours, une œuvre remarquable qui se recommande à la fois par la solidité et l’étendue de l’érudition, par la sagacité et l’indépendance de la critique, par la chaleur et l’élégante facilité du style. C’est dans le quatrième volume de cet immense travail, qui doit en avoir douze ou quinze, que l’auteur raconte la formation syccessiveet expose, en les jugeant d’une manière impartiale, les doctrines du Talmud. Auprès du grand ouvrage de M. Graeiz vient se placer l’élégant recueil de M. Giuseppe Levy, qui, publié en italien, a déjà obtenu les honneurs d’une traduction allemande, et mériterait de recevoir la même hospitalité dans notre langue. M. Klein n’est pas un historien, encore moins un critique ; c’est un apologiste. Il défend le Talmud contre toutes les accusations dont il a été l’objet depuis les
temps les plus sombres du moyen âge jusqu’au jour 1 où il a été pris à partie par le journal de M. Veuillot. M. Klein est un apologiste de la plus rigide orthodoxie; il est convaincu que la loi orale, comme la loi écrite, est descendue du ciel sur le mont Sinaï, et s’est conservée, à l’état de tradition, dans une pureté inaltérable, jusqu’à l’époque où les malheurs du temps firent une nécessité de l’écrire. Mais la foi, chez M. Klein, n’exclut pas la science; il n’ignore rien de ce qui concerne son client, et son plaidoyer est un composé des plus curieuses citations. Enfin M. Jellinek, qui s’est fait un nom en Allemagne par ses recherches sur la kabbale, a aussi publié sur le Talmud deux élégants et ingénieux discours qui en font ressortir le caractère poétique et moral. Mais il faut d’abord que nous fassions connaître le fond de la pensée de M. Weill.
Il croit avoir découvert dans le Pentateuque deux systèmes diamétralement opposés qui s’entre-croisent ou se développent parallèlement depuis les premiers chapitres de la Genèse jusqu’à la lin du Deutéronome. L’un, effaçant toute distinction entre l’univers et son auteur, fait de Dieu une abstraction sans vie, sans intelligence, sans volonté, et nous montre l’homme courbé sous une loi implacable, dépourvu d’appui et de recours au-dessus de lui et hors de la vie présente : c’est le système qu’on attribue à Moïse et qui nous fait voir dans Moïse lui-môme un disciple de Spinoza. L’autre reconnaît un Dieu personnel , qui punit et qui récompense, qui pardonne, se laisse fléchir, se mêle aux événements de notre vie, change à son gré nos