‹ Philosophie et religionChapitre 8 sur 128 · Ibid., liv. Il, p. 43 de la traduction française · texte numérisé non relu

Ibid., liv. Il, p. 43 de la traduction française

plan de l’univers et reconnue comme un des plus nobles attributs de la nature humaine, Plotin nous accorde qu’elle nous donne la raison du mal par rapport à celui qui le fait. Quand l’homme est méchant, c’est parce qu’il le veut; c’est lui qui tourne contre lui-même le don le plus précieux qu’il ait reçu du ciel ; Dieu, comme dit Platon, est innocent. Mais le méchant n’est pas seulement son propre bourreau, il est le persécuteur des gens de bien; la calomnie, le meurtre, la tyrannie, la violence, aucun crime ne lui coûte pour assouvir ses passions. Mais si le crime est toujours volontaire, il n’en est pas de même de ses victimes, et nous nous retrouvons ici en face de la Providence. Or, comment expliquer que la Providence ait livré ici-bas la vie, la liberté, l’honneur, le repos du juste à la discrétion du pervers?

Cette difficulté, selon Plotin, n’existe pas avec le dogme de la métempsychose ; car, au moyen de cette croyance, le mal que nous souffrons dans cette vie peut toujours être considéré comme le châtiment mérité de celui que nous avons fait dans une vie précédente. Le crime lui-même devient ainsi l’instrument dont la justice divine se sert pour le punir : « Elle fait esclaves ceux qui ont été maîtres dans une vie antérieure s’ils ont abusé de leur pouvoir, et ce changement leur est utile. Elle rend pauvres ceux qui ont mal employé leurs richesses, car la pauvreté sert même aux gens vertueux. De même ceux qui ont tué sont tués à leur tour; celui qui commet l’homicide agit injustement, mais celui qui est victime souffre justement. Ainsi, il y a harmonie entre la disposition de l’homme qui est maltraité et la .disposition de celui qui le maltraite

LE MYSTICISME CHEZ LES liHECS.

comme il le méritait. Ce n’est pas par hasard qu’un homme devient esclave, est fait prisonnier ou est déshonoré. Il a commis lui-môme les violences qu’il subit : celui qui a tué sa mère sera tué par son fils; celui qui a violé une femme deviendra femme pour être à son tour victime d’un viol *. »

Ainsi il n’y a pas d’innocent qui succombe, pas de juste persécuté. Les persécutés et les persécuteurs, les victimes et les auteurs du crime sont également criminels. Etrange manière de relever la dignité humaine et de nous inspirer l’amour et le respect les uns des autres! étrange manière aussi de glorifier Dieu par ses œuvres, que de nous montrer cette terre comme un vaste pénitencier, et les hommes comme des condamnés qui subissent leur peine ou comme des bourreaux qui servent d’instruments à la justice divine en attendant leur tour d’expiation I Mais au moins notre libre arbitre est-il sauvé? la justice et la providence de Dieu ainsi comprises laissent-elles subsister la responsabilité humaine? En aucune façon. D’abord, il n’y a pas de responsabilité pour des actions dont on n’a ni conscience, ni souvenir, ni preuve, ni témoin,, ni date, et qui, si elles ont jamais été accomplies, l’ont été par un autre que nous, puisque nous ne restons nous-mêmes que par la-conscience et la mémoire. Il n’y a pas plus de solidarité entre notre vie actuelle et une vie antérieure, si elle a existé, qu’entre un habitant de Paris et l’empereur du Japon. Ensuite, comment concilier avec la liberté cette harmonie préétablie, imaginée par Plotin, entre les crimes de ce monde et ceux d’un

I. Troisième Ennéade, liv. II, p. 51 et 54 de la. traduction française.

monde précédent? Comment expliquer que les uns soient nécessaires à l’expiation des autres, qu’ils soient nécessaires à la justice divine, et se produisent d’une . manière infaillible dans le temps, dans la mesure marquée d’avance, sans cesser d’étre volontaires? La liberté de la personne humaine est donc absolument incompatible avec la doctrine de la métempsychosc, et cependant c’est pour la sauver, et sauver par elle la Providence divine de la responsabilité du mal, que la chimère de la métempsychose a été ajoutée à celle de l’émanation.

Au reste, Plotin lui-même ne semble pas avoir une grande foi dans ce raisonnement, ni dans la conclusion qui en est le but; car le vice et le crime contribuent, selon lui, à la perfection de l’univers, non-seulement parce qu’ils sont les instruments de la justice divine, mais parce qu’ils donnent à la justice divine l'occasion de s’exercer, et qu’ils nous font connaître à nousmêmes le prix de la vertu S’il en est ainsi, comment l’homme pourrait-il s’empêcher de faillir? Comment Dieu, qui a besoin de ses fautes pour faire éclater ses perfections, le retiendrait-il sur la pente fatale? Comment enfin le mal ne serait-il pas aimé autant que le bien, puisque sans lui le bien n’existerait pas pour nous, et que la connaissance même de Dieu serait moins complète dans notre esprit?

Ces conséquences sont difficiles à répudier dès qu’on a admis lesprémisses; elles ne sont pas moins difficiles à avouer. Aussi Plotin ne fait-il ni l’un ni l’autre, et

1. Troisième Enuéide, liv. II, § 5, p. 33 et 3 1 de U trnduclion française.

pour n’avoir pas à se prononcer, — je ne dis pas pour dissimuler sa pensée aux autres, mais pour garder la paix avec lui-même et ne pas être obligé de choisir entre son système et sa conscience, — il se réfugie • dans les illusions de l’allégorie; il essaye de remplacer les idées par des métaphores. Cette vie est un drame où chacun de nous joue le rôle qui convient à son talent et à son caractère. Les rôles sont nécessairement inégaux, ainsi que l’exigent les lois de l’harmonie; donc la même inégalité doit exister entre les acteurs. Or, il serait absurde que, dans un drame créé par l’imagination, les rôles fussent distribués au hasard, au lieu de l’être suivant les facultés de chaque comédien. C’est ainsi que dans le drame de la vie le poëte éternel, c’est-à-dire l’auteur de l’univers, nous a donné à chacun l’emploi que réclament notre caractère et notre intelligence, et réciproquement il nous a donné d’avance tout ce qui était nécessaire à notre destination future.

« Chacun, dit-il *, selon sa nature et son caractère, vient occuper la place qui lui convient et qu’il avait choisie, puis parle et agit avec piété s’il est bon, avec impiété s'il est méchant. Avant que le drame commençât, les acteurs avaient déjà leur caractère propre; ils n’ont fait que le développer. Dans les drames composés par les hommes, c’est le poëte qui assigne aux personnages leur rôle ; ceux-ci ne sont responsables que de la manière bonne ou mauvaise dont ils s’acquittent de leur tâche; car ils n’ont autre chose à faire que de réciter les paroles du poëte. Mais dans le

1. Troisième Ennéatle, üv. II, p. 64 et 65 de la traduction française.

drame plus vrai de la vie, dont les hommes imitent certaines parties quand ils ont une nature poétique, c'est l’Ame qui est l’acteur; cet acteur reçoit son rôle du créateur, comme les acteurs ordinaires reçoivent du poète leur masque, leur vêtement, leur robe de pourpre ou leurs haillons. »

Cette comparaison ne détruit pas l’objection que nous faisions tout à l’heure ; elle lui donne au contraire plus de force et de relief. Si dans le drame de la vie ou dans la comédie humaine, comme disait naguère un romancier célèbre, l’Ame est obligée d’accepter le rôle qui lui est destiné; s’il faut, selon l’expression pittoresque de Plotin, « qu’elle chante son morceau, » et si d’ailleurs le génie de l’auteur ne nous force pas de croire qu’il y ait un morceau de trop, n’est-on pa6 forcé d’en conclure que le rôle du méchant est aussi nécessaire que celui de l’homme de bien, et que les châtiments qui l’attendent ici-bas ou ailleurs ont la môme importance dans l'harmonie universelle que les récompenses de la vertu? Plotin parait accepter ouvertement cette conséquence de sa doctrine, lorsqu’il soutient que tout est bien, que tout est beau dans l’univers, môme les sons discordants, c’est-à-dire, selon sa propre explication, même les cris de la souffrance et de la révolte, pourvu qu’on les entende dans les ténèbres et le Tartare, « car il est convenable qu’on y entende de tels sons *. » Le doute, s’il en restait encore, n’est plus possible devant ces mots significatifs : « Lin mauvais citoyen ne change pas la nature d’une cité bien réglée; car souvent il est nécessaire qu’il y ait

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