I. l’agi; SC
système de philosophie est encore plus laconique, puisqu’il est renfermé dans les quatre lettres dont se compose en hébreu le nom de Jéhovah ou de Javeh, selon la prononciation mise à la mode aujourd’hui. Par ces quatre lettres, en effet, Moïse nous a enseigné l’existence de l’Être unique, éternel, immuable, incapable de se laisser fléchir-, de pardonner, de se repentir, et par là même il a résolu tous les problèmes de la liberté et de la prédestination, du libre arbitre et de la grâce. On voit que M. Weill ne s’entend pas moins à simplifier la métaphysique que la critique, nous pourrions ajouter, que la morale et le droit, car les quatre mots que nous avons cités tout à l’heure sont comme un talisman par lequel on peut appeler sur la terre toutes les vertus. Il est à regretter que Moïse en ait fait un si médiocre usage, ou qu’il n’ait pas appris du moins à ses successeurs l’art de s’en servir.
Il y a deux manières d’exercer, à l’égard du Pentateuque et de l’Écriture sainte en général, les droits incontestables et aujourd’hui incontestés du libre examen. On peut, comme les savants théologiens de l’Allemagne, comme Spinoza avant eux et un hardi penseur du xii* siècle appelé Ibn Ezra, décomposer le texte hébraïque en fragments écrits par différentes mains, à différentes époques, et se demander quel est l’âge, quel est l’esprit de chacun de ces morceaux, quelles sont les ressemblances et les différences qui existent entre eux. C’est la critique philologique. En laissant de côté les questions de date et d’authenticité, on suivra la route si vigoureusement tracée par M. Salvador, on cherchera le sens politique et moral de chacune des prescriptions contenues dans ces vieux livres, on en
dégagera les conséquences et la pensée dominante, on appliquera à la législation particulière de Moïse la tentative laite par Montesquieu dans Y Esprit des Lois. C’est la critique philosophique. M. Weill n’a fait usage d’aucune de ces deux méthodes, et l’on a pu voir si c’est par respect pour l’orthodoxie religieuse. 11 se borne simplement à faire de Moïse sa chose, sa création, son fils spirituel, car c’est de lui plus encore que de Spinoza que ce pauvre Moïse a été obligé d’apprendre le peu qu’il sait. M. Weill lui impose son petit catéchisme philosophique et social, et tout ce qui, dans le saint livre, est en contradiction manifeste avec les termes de ce formulaire, est répudié, honni, conspué comme une œuvre de pieuse supercherie. Quand on a exposé ce procédé, on peut, sans manquer aux règles de la bienveillance, se dispenser de le discuter. Nous croyons même que c’est le seul moyen de rester bienveillant.
Mais ce n'est là qu’un des côtés du système de M. Weill. Il y en a un autre qui n’est pas moins curieux et qu’on a déjà pu apercevoir en passant. Tout ce que M. Weill retranche à Moïse, il le donne au Talmud. Le Talmud, non le Pentateuque; le Talmud, non les prophètes : voilà, selon lui, la véritable source, le fondement unique de ces croyances spiritualistes, de ce monothéisme sublime, de ces idées de création, de Providence, d’intervention divine, de divine miséricorde, de grâce et d’amour, qui, du sein du peuple hébreu, ont passé dans l’àme et dans la foi des nations es plus éclairées, les plus généreuses, les plus civilisées du monde. En d’autres termes, le Talmud est l’unique fondement du christianisme. Voilà certes de
M'USE EXPLIQUE PAH SPINOZA. iVj
quoi étonnerles persécuteursduTalmud,ceux qui l’ont dénoncé comme une compilation impie, pleine de blasphèmes et d’impuretés, d’inepties, d’invectives contre le nom chrétien, et ceux qui le faisaient brûler en masse, quelquefois avec ses interprètes, sur les bûchers du moyeu âge. Nous ne discuterons pas plus cette seconde moitié des opinions de M. Weill que la première ; mais elle nous olTrira un jour l’occasion de jeter un coup d’œil sur la composition étrange, encore si peu connue et si diversement jugée, à laquelle elle se rapporte.
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UNS1DÉRATIONS GÉNÉRALES
M. le comte de Gobineau, l’auteur du livre qui doit nous occuper ici, n’est pas un nouveau venu dans la science. Faisant marcher de front la diplomatie et l’étude, il s’est déjà fait connaître par plusieurs ouvrages, dont l’un est un curieux tableau de mœurs encadré dans un récit de voyages 1 2 , l’autre un savant
1. Les ■ Religions et les Philosophies dans l'Asie centrale, par M. le comte de Gobineau, ministre de France à Athènes; un vol. in-8°, Paris, librairie académique de Didier et O, 1865.
ï. Trois ans en Asie (de 1855 à 1858); Paris, Hachette, 185S.
traité sur les caractères distinctifs des races humaines 1 , et le troisième un travail d’une rare érudition, on n’oserait pas dire, dans l’état actuel de la question, d’une exactitude incontestée, sur les écritures cunéiformes 2 . Mais aucune de ces diverses publications, quel qu’en soit le mérite, n’égale, par l’intérêt du sujet et par le talent de l'auteur, celle qui vient de leur succéder. Les Religions et les Philosophies dans l’Asie centrale ne sont pas une .œuvre de cabinet ou de bibliothèque, que l’on construit avec des matériaux déjà connus, ou un livre fait avec d’autres livres; ce sont des faits en quelque sorte vivants , recueillis sur place par un spectateur pénétrant et libre de préjugés, impartial sans être indifférent; ce sont les observations personnelles et les témoignages directs, authentiques, que M. de Gobineau a recueillis en l’erse, pendant les trois ans qu’il y a passé comme ministre de France à Téhéran, avant d’aller représenter le gouvernement de son pays à la cour d’Athènes. Nous ajouterons tout de suite qu’à l’art d’observer M. Se Gobineau joint celui d’exposer et dépeindre; car les hommes et les choses qu’il a vus, ou que les souvenirs et les traditions de tout un peuple ont fait revivre à ses yeux, il sait les animer de l’esprit qui leur est propre et leur conserver tous les traits de leur physionomie originale. On se sent, en le lisant, transporté sous un autre ciel, au milieu d’une autre race, dans un courant d’idées qui relèvent sans doute des lois géné-