‹ Philosophie et religionChapitre 82 sur 128 · Essai sur 1‘ inégalité des races humaines · texte numérisé non relu

Essai sur 1‘ inégalité des races humaines

2. Traité des écritures cunéiformes ; ï vol. in-8°, Paris, Firmin Didol,

LES BABYS

raies de l’esprit humain, mais qui diffèrent, par des caractères essentiels de celles qui sont le fond de notre pensée et de notre existence.

La plus grande partie du volume de M. de Gobineau est consacrée à nous faire connaître l’histoire et les dogmes d’une religion que la Perse a vue naître il y a environ douze ans, qu’elle a essayé d’étouffer dans son berceau par le supplice de son fondateur et de ses premiers apôtres, et qui, grandie par la persécution, pourrait bien un jour faire trembler ses persécuteurs. Mais avant de nous entretenir des Bùbys (tel est le nom des sectateurs de cette croyance nouvelle), il a jugé utile de tracer un tableau général des opinions religieuses et philosophiques de la Perse, depuis le temps où elle s’est convertie, de gré ou de force, à la foi de Mahomet. Nous n’avons aucune raison de nous écarter de cet ordre, qui est d’ailleurs imposé par la nature du sujet. Une religion qui s’établit et qui dure, en dépit de tous les moyens de destruction mis en œuvre contre elle; une religion qui a trouvé des apôtres, des martyrs et des milliers de prosélytes, u’est pas un fait isolé dans l’histoire. Elle se rattache nécessairement à ce qui la précède et à ce qiÿ l’entoure ; c’est une branche et quelquefois un simple rameau, dont on ne s’explique ni la nature ni l’origine quand on le sépare de la tige d’où il est sorti.

M. de Gobineau observe avec raison que l'islamisme, si intolérant qu’il soit, ou du moins qu’il ait été dans sa politique, ne l’est pas dans son dogme ; car ces paroles sacramentelles : « Il n’y a pas d’autre Dieu que Dieu, et Mahomet est son prophète, » forment un symbole de foi assez simple et assez large pour convenir

également aux opinions les plus différentes, peut-être même les plus opposées. Mais cela suffit-il pour nous rendre compte des sectes diverses et des hérésies presque innombrables qui sont sorties du Koran et se sont abritées, avec plus ou moins de bonne foi, sous son nom? Nous ne le croyons pas; car le même phénomène s’est produit au sein du christianisme, non-seulement dans les premiers siècles de l’Église, quand ni le texte ni le sens des Évangiles, ni l’autorité qui devait leur servir d’interprète, n’étaient encore bien arrêtés pour les fidèles , mais après que l’Église eut fixé son symbole d’une manière irrévocable et rejeté de son sein quiconque y apporterait le plus léger changement. On ne peut pas dire non plus que cette maxime de Mahomet : « L’encre des savants est plus précieuse que le sang des martyrs, » ait été pour quelque chose dans les discussions qui se sont élevées et dans les divisions qui n’ont point tardé à s’introduire parmi ses disciples. Les discussions, qu’on les permette ou non, sont un aliment nécessaire, forment le pain quotidien de l’esprit, et amènent irrévocablement la division, au moins dans les opinions. On ne pourra y mettre un terme qu’en Opprimant la pensée. Aussi ne tiennent-elles pas une moindre place dans l’histoire des religions que dans celle de la philosophie ou de la politique. C’est même là qu’elles se déploient avec le plus de passion et qu’elles durent le plus longtemps, parce qu’elles portent sur des objets d’un intérêt inépuisable pour la nature humaine. Une religion, si parfaite qu’on la suppose, et précisément parce qu’elle donne l’essor aux plus nobles facultés de notre âme, ne soulève pas moins de questions qu’elle ne se propose

LES BABYS

d’en répondre. Chacun de ses dogmes devient pour la pensée un sujet de méditation qu’elle ne se lasse pas de creuser et d’agiter dans tous les sens. Chacune de ses prescriptions réclame un développement ou un commentaire. Aussi longtemps donc qu’il lui reste un souffle de vie, et que l’esprit ne s’est pas retiré en elle devant la lettre morte, la foi invisible devant le mécanisme extérieur, elle entretiendra, dans une mesure plus ou moins étendue, la diversité des opinions, et par conséquent la rivalité des sectes.

L’islamisme n’a pas échappé à cette loi générale. A peine Mahomet a-t-il quitté la terre, qu’une première question se présente : en cas de doute sur le sens de ses paroles, où faut-il en chercher l’interprétation authentique? Est-ce dans une tradition orale qui remonte jusqu’à lui et qui doit se transmettre intacte jusqu’à la dernière génération de croyants? Est-ce dans une autorité vivante, héréditaire, instituée par lui et à laquelle, en mourant, il a légué ses pouvoirs? Ceux qui ont adopté la première de ces deux solutions sont les Sttnnys, c’est-à-dire les partisans de la Sunna ou de la tradition; ceux qui se sont arrêtés à la seconde sont les S/iyys, les sectateurs d’Aly et des Imams de sa race; et ce second système est celui qui a prévalu, comme on sait, dans la Perse.

Autre question non moins importanté et non moins inévitable ; par conséquent, nouveau sujet de division : Dieu est-il l’étre absolument un, l’étre indivisible dont parle le Koran? S’il en est ainsi, il est impossible qu’il ait des attributs; car les attributs, étant plusieurs, nous représentent nécessairement une essence multiple et détruisent l’unité divine. D’un autre côté, si

28 ü UNE NOUVELLE RELIGION EN PERSE.

Dieu n’a point d’attributs, il n’a aucune action sur le monde ni sur notre propre esprit, il échappe entièrement à l’intelligence de ses créatures; nous pouvons dire ce qu’il n’est pas, mais non ce qu’il est. C’est précisément ce que soutenait la doctrine du Tatil et plus tard la secte des Motazales, à laquelle appartenait Averroës. Mais une doctrine extrême ne manque jamais de provoquer un excès contraire. En voyant que, par respect de la substance, on réduisait la nature divine à une pure abstraction, et que l’on supprimait tout commerce entre Dieu et l’homme, une secte rivale exagéra les attributs jusqu’à l’anthropomorphisme le plus matériel. Cette secte est celle des Kéramis, ainsi nommée de son fondateur Mohammed fils de Kéram. Cette même réaction contre l’Àverroïsme et les Motazales ne peut-elle pas aussi être considérée comme l’origine de la secte des Soufys, qui, pour mieux assurer les relations de la Divinité avec l’âme humaine, n’a pas craint de confondre les deux existences en une seule? Et ceux qui adoraient Dieu sous la figure d’Aly, les Aly-illahys, et cette autre secte sur laquelle M. de Gobineau nous rapporte de si intéressants détails 1 , ces Nossayrys qui font des principaux attributs de Dieu autant de personnes divines, ne se sont-ils pas inspirés du même principe?

Enfin les théologiens musulmans, comme les théologiens chrétiens et les théologiens juifs, se sont partagés, dqns l’interprétation du livre révélé, entre le sens propre et le sens figuré, le sens littéral et le sens allégorique, le sens extérieur et le sens intérieur. Naturel-

Page 1