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lement le sens propre, le sens littéral, est la base de l’orthodoxie, soit chez les Sunnys, soit chez les Shyys. Mais il y a des sectes nombreuses, puissantes, entreprenantes, qui donnent la préférence au sens allégorique ou qui professent, comme dit Makrisi, la doctrine du sens intérieur. L’une de ces sectes, pour ne pas remonter trop haut dans le passé, est celle des Sheykhys, encore aujourd’hui très-répandue en Perse, et qui a pour elle la partie la plus éclairée du clergé shyyte. Toutes les fois qu’elle rencontre dans le Koran une proposition ou un récit qui choque la raison, elle affecte de n’y apercevoir qu’un symbole ou une vision. Par exemple, ce n’est pas en réalité, mais dans un songe, que le prophète a été enlevé au ciel. Par conséquent, il n’a pas fendu la lune en deux avec son doigt; mais sous cette image étrange il a caché une idée profonde, que les sages ont le privilège de découvrir. Une autre manière de se soustraire à la tyrannie de la lettre, c’est de supposer une tradition plus ou moins authentique, qu’on fait remonter soit à Aly, soit à un autre des douze imams, et en vertu de laquelle on fait dire au saint livre tout ce qu’on veut. Ainsi l’on supprimera, en dépit du texte, la résurrection des corps, pour affirmer que la partie matérielle de notre être doit disparaître entièrement après la mort. C’est exactement l’opinion que soutenait au xiv e siècle Jean-Pierre d’Olive, et pour laquelle il a encouru les censures de l’Église. Elle fait moins de scandale en Perse, car elle appartient, ainsi que la méthode par laquelle elle se justifie, à une secte nombreuse et qui ne passe point pour hérétique, celle des Akhbarys. Le sens littéral, au contraire, et la résur-
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rection matérielle, les miracles, quels qu’ils soient, sont défendus par le parti des Moushtehedys.
L’islamisme persan, tout en professant ostensiblement les mêmes principes, en agitant les mêmes problèmes, et en se partageant entre les mêmes opinions générales que l’islamisme arabe, s’en écarte cependant sur des points essentiels et conserve, dans la foi commune, une physionomie propre, qui est plutôt nationale que religieuse. C’est ce que les observations de M. de Gobineau ont mis en pleine lumière. Il nous montre les anciennes doctrines des mages et la vieille organisation sacerdotale s’infiltrant peu à peu dans la religion nouvelle, résistant sourdement à sa domination ou la forçant de transiger avec elles jusqu’à ce qu’elles aient réussi à s’y faire leur place et à lui enlever, au moins en partie, le caractère odieux d’une croyance imposée par l’invasion étrangère. « Ainsi, dit M. de Gobineau 1 , insensiblement il arriva un jour où la religion sassanide se trouva virtuellement ressuscitée, à peu de chose près, dans le shyysme. »
En effet, un des caractères distinctifs de ce culte c’est l’existence d’une hiérarchie régulière, puissamment constituée, dont on ne trouve aucune trace dans le Koran, qui n’a jamais été connue des Osmanlis, mais qui rappelle beaucoup celle des prêtres d’Ormuzd. Ormuzd lui-même et les Amschaspands semblent avoir été remplacés par Mahomet, et mieux encore par Aly et les imans qui lui ont succédé; car le rang que ces personnages tiennent dans la doctrine des Shyytes les plus orthodoxes ne permet pas de les regarder comme
1. Les Religions et tes Philosophies clans l’Asie centrale, p. 59.
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des hommes, ni même comme des créatures ; ce sont autant d’émanations divines, autant d’incarnations de l’éternelle Sagesse. La loi qu’ils ont enseignée au genre humain, ils ne l’ont point faite, et Dieu lui-même ne l’a point créée ; elle a existé de toute éternité dans sa pensée, comme l’Avesta et le Ilonover, si nous en croyons les livres de Zoroastre. Enfin , si Aly ressemble à Ormuzd, surtout dans la foi des Aly-Illahys, le Satan des Persans modernes, le Seytan, comme ils l’appellent, est une véritable résurrection de l’antique Ahriman. Au reste, il y avait peu de chemin à faire pour arriver à ce résultat, car Satan et Ahriman, depuis les rapports qui se sont établis entre les Juifs et les Perses, ont toujours eu l’un avec l’autre une frappante ressemblance.
Toutes les grandes religions qui aspirent à l’universalité et se promettent la domination, non-seulement des consciences, mais des intelligences, particulièrement les religions monothéistes qui ont leur berceau commun dans la Bible, ont constamment à se défendre contre trois périls. L’tin c’est l’esprit mystique, qui, s’emparant de leurs principes les plus élevés, de leurs espérances et de leurs désirs les plus sublimes, les pousse à un degré d’exagération où ils cessent d’être d’accord avec les lois de la raison, avec les conditions de la société et de la vie. L’autre c est l’esprit philosophique, qui prétend non-seulement s’affranchir de l’autorité des dogmes consacrés, mais les soumettre à sa juridiction, leur imposer ses règles et les rejeter en totalité ou en partie quand ils ne répondent pas à son critérium, de vérité. Le troisième c’est l’esprit de secte ou l’esprit d’hérésie, l’esprit de réforme, comme
on le nomme quelquefois, qui, sous prétexte de revenir à l’âge d’or des institutions religieuses et de les rendre à leur pureté originelle, les énerve et les dissout, les met en guerre contre elles-mêmes, les prive de l’autorité dont elles disposent encore, ou les transforme au point qu’il substitue à leur place une croyance toute nouvelle.
Ces trois adversaires, que nous rencontrons en présence du judaïsme, du christianisme, de l’islamisme arabe, nous les voyons également aux prises avec l’islamisme persan ou le shyysme, et naturellement, comme la doctrine shyyte elle- même, ils se présentent à nos yeux avec un caractère particulier qui est l’empreinte du pays, le cachet de la nation. Le mysticisme le plus orthodoxe, dans la Perse de nos jours, est représenté par les Soufys; la philosophie qu’on y enseigne se dit l’héritière de celle d’Avicenne, et par Avicenne prétend remonter aux premiers âges de la monarchie; enfin, l’esprit d’hérésie et de réforme religieuse y a produit la secte étrange des Nossayrys et la foi naissante, encore ignorée en Europe, des Bâbys.
Depuis tantôt un demi-siècle que Tholuck et Sylvestre de Sacy en ont entretenu pour la première fois le monde savant, la doctrine des soufys a cessé d’être un mystère pour nous; mais leurs mœurs, leurs divisions intestines, leurs rapports avec la religion officielle nous étaient moins connus, ou, pour mieux dire, nous étaient complètement étrangers. Grâce au livre de M. de Gobineau , nous pourrons désormais nous en faire une idée, nous saurons quels sont les fruits du mysticisme quand ses semences, répandues au hasard,
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viennent à tomber dans des Ames vulgaires et dans des esprits incultes.
M. de Gobineau nous apprend que la connaissance que nous avons en Europe de la métaphysique religieuse ou, pour parler comme M. Tholuck, de lathéosophic panthéiste des soufys, est le partage d'un trèspetit nombre d’entre eux. Ils se divisent en une multitude de degrés, dont le premier seul, celui desOuréfas, possède les mystères de la secte. Aussi n’ont-ils pas assez de mépris pour les degrés inférieurs, qui, naturellement, se dédommagent en faisant descendre le même dédain les uns sur les autres. Le seul principe qui leur soit commun est celui du quiétisme. Toutes choses leur sont indifférentes, et les hommes autant que les choses. Ils assistent aux événements de ce monde sans y prendre part, et même sans les regarder, parce que ce monde et ce qu’il renferme n’est qu’un songe, une ombre fugitive qui nous dérobe la véritable existence. La véritable existence consiste dans l’anéantissement de soi-même au sein de la divinité. On lit dans le Gulschen-raz , un des principaux monuments du soufvsme, ces audacieuses paroles : « Tout être qui s’est anéanti et qui s’est entièrement séparé de luimême, entend retentir au dedans de lui cette voix et cet écho : Je suis Dieu. » Donc, vivre c’est rêver. Mais, comme on est exposé, à moins d’une force d’âme tout à fait exceptionnelle, â prendre ce rêve pour la réalité, on a imaginé d’écarter ce danger ou de maintenir l’esprit dans le trouble du songe et dans l’exaltation de l’extase par des moyens qu’on ne s’attend guère à rencontrer dans un système de haute spiritualité : nous voulons parler de l’opium et de l’arak,de l’ivresse ma-
térielle appelée au secours de la sainte ivresse de l’âme. C’est à ce degré d’abaissement que le soufysme est descendu aujourd’hui.
Ce n’est pas la première fois que le mysticisme a produit ce résultat. Il s’est formé en Pologne, à la fin du xviii* siècle, une secte juive qu’on appelait les nouveaux Hassidim , c’est-à-dire les nouveaux saints. Comme les soufys de la Perse, ces prétendus saints avaient l’ambition de s’élever au-dessus de l’humanité, ou de confondre dans leurs personnes l’humanité avec Dieu. Ne pouvant atteindre à cette fin sublime par la seule puissance de l’abnégation, ils appelaient à leur secours, non pas l’opium, dont l’usage est inconnu dans ces climats, mais l’eau-de-vie, qui n’est pas non plus étrangère aux illuminés de la religion d’Aly.
Au reste, les soufys ne sont pas les seuls coupables. La nation tout entière, à ce que nous assure M. de Gobineau, s’abandonne aux mêmes excès sans se donner la peine de les justifier par la même fin. On ne nous saura pas mauvais gré de reproduire ici une page qui nous montre de quelle manière les musulmans de la Perse et des pays voisins observent aujourd’hui les sévères prescriptions du Koran.
« L’ivrognerie est un vice général dans l’Asie centrale. On ne se douterait jamais que la religion officielle prohibe absolument l'usage même modéré des boissons fermentées, ni encore moins, que la loi civile, sous cette inspiration, ait édicté et applique encore assez souvent, contre les contrevenants, des peines d’une dureté, on pourrait dire d’une férocité disproportionnée à l’objet. Rien n’y fait, et les délits que Mahomet a voulu prévenir sont de tous les jours, de tous les ins-
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tants et de toutes les classes. Les prêtres , aussi bien que les princes, passent les nuits à boire. Les dames de la famille royale, tout autant que les filles du bazar, tombent, vers le minuit, ivres mortes sur leurs tapis, et le thé froid , comme on appelle par décence l’arak, l’eau-de-vie d’Europe même, remplissent les théières et en coulent incessamment à flots. Ce n’est pas le plaisir de banqueter en compagnie ni de parcourir les degrés successifs de l’excitation et de la gaieté, c’est encore moins le goût du breuvage en lui-même, qui amène ces excès. Les Asiatiques n’aiment ni la saveur du vin, ni celle des spiritueux. Quand ils boivent, ils s’arment d’un mouchoir, font, avant d’avaler, une grimace de dégoût , s’exécutent comme un patient qui s’administre une médecine, et s’essuient ensuite la bouche avec toutes sortes de démonstrations d’horreur. Si quelques-uns des grands achètent à grands frais des vins d’Europe, c’est affaire d’ostentation , et pour que leurs hôtes admirent leur magnificence; en réalité, ils ne reconnaissent que deux classes de boissons : celles qui enivrent lentement et celles qui enivrent vite. Depuis quelques années, ils commencent à tenir le 'porter en haute estime, parce qu’ils le classent dans la seconde catégorie. Arriver le plus promptement possible à ne plus discerner la saveur de ce qu’ils avalent et à tomber dans la torpeur, voilà ce qui les charme. Le sommeil de l’abrutissement est l’objet de leurs vœux. Je connais des hommes profondément instruits, avides de connaissances, goûtant avec délices les jouissances philosophiques les plus raffinées, et qui ne sauraient se passer d’être ivres morts tous les soirs '. »
1. Le, >• Religions et les Philosophies dans l’Asie centrale, p. 69-70«
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Ce n’est point pour excuser les soufys que M. de Gobineau étale à nos yeux le nombre infini de leurs complices; c’est, au contraire, pour nous dire que ces complices sont leurs victimes, et pour les rendre responsables en grande partie de la funeste habitude qui, depuis de longues années déjà, a envahi toutes les classes de la société persane. Il les accuse également d’être la cause principale de l’état d’inertie et d’épuisement moral où cette nation est tombée, résignée à toutes les hontes et à toutes les plaies du despotisme , docile à tous les maîtres, courbée sous tous les régimes que peuvent lui imposer ou les révolutions de palais, ou les hasards de la guerre, ou les caprices de la fortune ; ne se vengeant des maux qu’on lui fait souffrir que par des satires et des épigrammes. Sans avoir la prétention de contrôler les observations personnelles de M. de Gobineau, nous croyons quo c’est faire beaucoup d'honneur au soufysme que de lui attribuer une telle influence sur la marche des événements et surles destinées de tout un peuple. Le mysticisme, quoiqu’il possède dans l’âme humaine un foyer éternel , a toujours été, par rapport aux événements du monde politique, un effet plutôt qu’une cause. Ce n’est pas le mysticisme alexandrin, gnostique, kabbalistique, chrétien, qui a produit la dissolution des peuples de l’antiquité, le mélange de l’Orient avec l’Occident, la décadence et plus tard la dissolution de l’ancien monde; il a été plutôt le fruit de cette confusion universelle qui s’est faite dans les idées et dans les choses pendant les premiers siècles de notre ère. Ce n’est pas le mysticisme des Bonaventure, des Hugues et des Richard de Saint-Victor, des Gerson, ou de l'auteur, quel qu’il soit,
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de Y Imitation de Jésus-Christ , qui a fait le servage et l’anarchie du régime féodal ; on peut dire, au contraire, que ce sont les horreurs et les violences de ce régime, beaucoup trop vanté aujourd’hui par une certaine politique et une certaine morale d’archéologues, qui a poussé les plus nobles esprits du xui° et du xiv" siècle à chercher un refuge dans l’amour et dans la contemplation de la nature divine. Les guerres de religion qui ont suivi la naissance de la réforme et la croisade philosophique du siècle dernier ont eu le môme résultat. Là où manquent les bouleversements de la société et les agitations de l’intelligence, on trouvera, comme dans l’Inde, une nature implacable et terrible qui ne laissera à l’homme, contre les maux dont il est assailli ou menacé, d’autre recours que l’oubli de soi-méme dans l’océan de l’infini. Le mysticisme n’a jamais découragé personne; il a été, au contraire, la consolation, l’espérance, le dernier refuge des âmes découragées. On peut être sûr, malgré les apparences sous lesquelles il se présente dans une foule incapable de le comprendre, qu’il n’en est pas autrement du soufysme. Le soufysme, d’ailleurs, n’est pas une doctrine née d’hier. Il remonte à la fin du second siècle de l’hégire, et si son influence avait dû être si funeste, on ne voit pas ce qui resterait encore debout du vieil empire persan. Le soufysme n’est qu’une forme particulière de cette fièvre mystique qui, sans doute, comme nous venons de le dire, a son principe éternel et universel au fond de notre âme, mais qui s’attache avec prédilection aux nations de' l’Orient, parce qu’elle trouve dans leur sein et dans le spectacle qu’elles ont sous les yeux un aliment inépuisable.
Voilà précisément pourquoi il est difficile de croire que le soufysme ne soit qu’une imitation du monachisme bouddhique. Pourquoi aller chercher hors de l’islamisme et hors de la Perse les deux éléments dont il est formé : la doctrine de l’émanation et le quiétisme? Le quiétisme poussé jusqu’aux excès du molinosisme et l’univers considéré comme une suite d’émanations de plus en plus obscures de la substance divine, voilà ce qu’on trouve déjà dans la secte des Ismaëlis et d’Abdallah, dont la naissance a précédé celle des soufys 1 ; et la circulation de ces idées, dès les premiers siècles de l’hégire, s’explique tout naturellement par la rencontre de la philosophie néoplatonicienne avec un vieux fond mazdeïen, dans le vaste empire des Khalifs. En effet, si nous en croyons l’auteur du Dabistan, qui appartenait au soufysme, il aurait existé parmi les sectateurs de l’ancienne religion de Zoroastre, plusieurs sectes, notamment les sipasiens et les djemschaspiens, dont les opinions ne différaient pas essentiellement de celles qu’il professait lui-môme s .
Entre le soufysme et la philosophie la distance n’est pas grande ; car les soufys, après tout, ne sont guère que des philosophes cachés sous le manteau de la religion. La philosophie, dans l’islamisme persan, a été pendant quelque temps absolument la même que dans l’islamisme arabe : elle se réduisait à la doctrine d’Aristote, interprétée par les commentateurs alexandrins. Cependant, au commencement du xi e siècle de notre ère,
1. Voyez Sylvestre de Sacy, Introduction à l'exposé de la religion des Druzes.
ï. Le Dafmtan, traduit en anglais parMM.Troyer etSheea, t.l, p. 83 et suivantes.