I.ES BAISYS
elle revêtit un caractère original dans les écrits et les leçons d’Avicenne. Non content de s’éloigner sur plusieurs points des interprètes les plus accrédités de la philosophie aristotélicienne et de se faire une place distincte au milieu d’eux, il déclare expressément au début d’un de ses principaux ouvrages, celui qui porte le titre d 'Al-Schefà ou la Guérison , que ce n’est point dans ce livre qu’il faut chercher l’expression de sa pensée, qu’il ne s’y est proposé d’autre but que d’exposer les opinions des péripatéticiens, et que si l’on veut connaître la vérité, telle que lui-même la comprend, il faut la chercher dans son livre de la Philosophie orientale. Ce livre, dont on n’a trouvé jusqu’à présent aucune trace, a-t-il réellement existé? Averrhoës l’affirme, et nous pouvons l’en croire sur parole ; de plus, il nous donne une idée de la doctrine qu’il renfermait, en nous apprenant que, dans la pensée d’Avicenne, la substance divine se confond avec celle des sphères célestes, c’est-à-dire avec la substance de l’univers 1 . A cette manière de concevoir la nature de Dieu venait se joindre la croyanceà l’éternité du monde, directement contraire au dogme de la création enseigné par le Ivoran, et une théorie de l’âme humaine qui, sans nier ouvertement la permanence de la personnalité après la mort, pouvait cependant la rendre douteuse et autoriser les hardiesses de l’averrhoïsme.
Il serait intéressant de savoir quelle était rctte philosophie orientale dont s’est inspiré Avicenne et qui a été le sujet d’un de ses écrits les plus renommés. Il
t. Voyez Munk, Dictionnaire des sciences philosophiques, article lbn- Sina, et Mélanges de philosophie juive et arabe.
était digne d’un esprit aussi actif et aussi pénétrant que M. de Gobineau de recueillir sur les lieux soit les traditions, soit les documents écrits qui auraient pu répandre quelque lumière sur cette question. Peutêtre a-t-il cherché sans rien trouver; car il semble qu’on reconnaît comme un écho de l’opinion du pays dans les passages où il nous parle d’une philosophie assyrienne et d’une philosophie chaldéenne. Malheureusement ces noms vénérables ne disent rien à notre esprit. Nous ne savons pas ce que c’est que la philosophie assyrienne, ni même si elle a jamais existé, l’histoire n’en ayant gardé aucun souvenir; et quant à la philosophie chaldéenne, si l’on entend par là les Oracles chaldaïqucs (Xô-pa yaXSatxà), que citent quelques écrivains néoplatoniciens, elle se confond avec la doctrine de l’école d’Alexandrie.
En revanche, on trouvera dans le livre de M. de Gobineau de précieux renseignements sur les destinées de la philosophie persane, presque entièrement identifiée avec celle d’Avicenne, depuis le milieu du moyen âge jusqu’à nos jours. Persécutée et réduite au silence, depuis le "xiii 0 jusqu’au xvi' siècle, par la réaction religieuse que favorisait la domination mongole, elle recouvra toute sa liberté à l’avénement de la dynastie des Séféwys, dont le chef est un partisan déclaré du soufysme, autant dire un esprit indépendant. Elle trouva un interprète éloquent et avisé dans la personne de Moulla-Sadra, surnommé Akhound , c’est-à-dire le maître par excellence. Placé à la tête du collège d’Ispahan, quand Ispahan était la capitale de l’empire, il forma un grand nombre de disciples, aujourd’hui ses continuateurs et ses émules, qui poursuivent avec ar-
LE? BABYS
deur, avec passion, avec honneur, en la partageant entre eux, la tâche si glorieusement commencée par leur maître. M. de Gobineau nous fait connaître, avec leurs noms, leurs ouvrages, la nature de leur talent et de leurs opinions. C’est une esquisse curieuse à plus d’un titre de la philosophie contemporaine en Perse, et qui nous autorise à croire que le soufysme et l’opium n’ont pas encore complètement perdu ce pays.
Cependant il ne faut pas s’imaginer que la philosophie, en face d’un clergé ombrageux, puissant, ait pu élever la voix sans peur et sans résistance. Ce n’est qu’à force d’habileté, de détours, de déguisements de toute * espèce, que le restaurateur de la philosophie persane, .Moulla-Sadra, a atteint le but qu’il s’était proposé. Nous laisserons à M. de Gobineau le soin de nous dire de quelle manière il s’v prenait. Toute la ruse et l’opiniâtreté de l’esprit asiatique se révèlent dans ce piquant récit.
« Quand il arrivait dans une ville, il prenait soin de se présenter humblement à tous les moudjteheds ou docteurs du pays. Il s’asseyait au bas de leur salon, de leur talar, se taisait beaucoup, parlait avec modestie, approuvait chaque parole échappée de ces bouches vénérables. On l’interrogeait sur ses connaissances; il n’exprimait que des idées empruntées à la théologie shyyte la plus stricte et n’indiquait par aucun côté qu’il s’occupât de philosophie. Au bout de quelques jours, le voyant si paisible, les moudjteheds l’engageaient d’euxtriômes à donner des leçons publiques. Il s’y mettait aussitôt, prenait pour texte la doctrine des ablutions ou quelque point semblable, et raffinait sur les prescriptions et les cas de conscience des plus subtils théori-
ciens. Cette façon d’agir ravissait les moullas; ils le portaient aux nues; ils oubliaient de le surveiller; ils désiraient même qu’il arrêtât leur imagination sur des sujets moins placides. 11 ne s’y refusait pas. De la doctrine des ablutions il passait à celle de la prière, de celle de la prière à celle de la révélation, de la révélation à l’unité divine, et là, avec des prodiges d’adresse, avec des réticences, des confidences aux élèves les plus avancés, des démentis donnés à lui-même, des propositions à double entente, des syllogismes fallacieux dont les initiés seuls pouvaient trouver l’issue, le tout saupoudré largement de professions de foi inattaquables, il parvenait à répandre l’aviccnnisme dans toute la classe * lettrée; et lorsqu’il croyait enfin pouvoir se livrer tout à fait, il écartait les voiles, niait l’islam et se montrait uniquement logicien, métaphysicien et le reste *. »
A côté ou dans les bas-fonds de la philosophie on trouve, chez le peuple persan comme chez nous, le scepticisme mondain, le scepticisme frondeur, d’autant plus nuisible à la religion qu’il est plus accessible à toutes les intelligences. M. de Gobineau en cite plusieurs exemples remarquables, marqués à l’empreinte de ce que nous appellerions l’esprit voltairien; mais il pense que cette disposition, répandue seulement chez les grands et les hauts fonctionnaires de l’État, n’est qu’une importation de l’Europe, sans racines dans le pays et sans influence réelle sur le gros de la nation, ni peut-être sur la vie de ceux-là même qui en font parade.
Sans avoir examiné les faits par soi-même, on peut affirmer qu’il en est ainsi; car, même en France, d’où il
1. Le Religions et les Philosophies dans l'Asie centrale , p. 87 et 88.