‹ Philosophie et religionChapitre 88 sur 128 · Trois ans en Asie, p · texte numérisé non relu

Trois ans en Asie, p

sein d’une croyance née d’hier. Mais quels que soient l’origine et l’état actuel des nossayrys, il est surprenant qu’une telle secte ait pu subsister pendant des siècles au sein de l’islamisme dont elle repousse les traditions et les dogmes, dont elle déteste le prophète, dont elle s’efforce par tous les moyens qui sont en son pouvoir de préparer la ruine. Pour trouver l’explication de ce fait, il faut la chercher dans une pratique étrange qu’on rencontre plus ou moins chez tous les peuples de l’Asie et peut-être chez tous les peuples avilis par un long despotisme, mais qui semble être arrivée en Perse à son dernier terme de développement. Nous voulons parler du Ketmân, sur lequel M. de Gobineau, dans son dernier volume, nous fournit de si étranges révélations.

Le Ketmân est un système de restriction et de dissimulation qui, même lorsqu’il va jusqu’au mensonge le plus audacieux, le plus persévérant, ne répond pas à l’idée que nous nous faisons de l’hypocrisie. L’hypocrite est méprisé dès qu’il est découvert. L’hypocrite est un lâche qui trahit ses convictions par peur, ou un fourbe qui, n’ayant aucun principe, fait parade de ceux dont il espère être récompensé par quelque avantage personnel. Le Ketmân, dont nous avons trouvé un exemple illustre dans la conduite de Moulla-Sadra avic les docteurs shyytes, est non-seulement accepté, consacré par les mœurs, mais justifié au nom des intérêts les plus vénérables. Il ne vous est pas permis, diront les sages de l’Orient, de compromettre le sort de la vérité, ou de compromettre seulement sa dignité en l’exposant à des regards hostiles ou profanes. L’auteur même de l’Évangile défend qu’on jette les choses sacrées devant les chiens : non date sacra canibus. Les

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mêmes ménagements qu’on doit avoir pour la vérité, le Ketmûn les prescrit envers les dépositaires de la vérité, envers les interprètes de la foi, de la science que la Providence divine tient en réserve pour l’avenir. Pourquoi donc, utile et peut-être indispensable comme vous l’êtes au salut de la bonne cause, iriez-vous affronter la colère de ses ennemis tout-puissants? On comprend que sur cette pente dangereuse on passe facilement de la restriction et du silence au mensonge, du mensonge en paroles au mensonge en action. Puisqu’il faut que vous vous mettiez à l’abri de l’orage, si un pas ne suffit pas pour cela, vous en ferez deux; si deux ne suffisent pas, vous en ferez trois. Il y a en Europe bien des honnêtes gens qui font non-seulement le premier et le second pas, mais le troisième. Descartes, sans en connaître le nom, pratiquait le Ketmân le jour où il dédia à la Sorbonne ses Méditations métaphysiques. Autant en faisait Voltaire en dédiant au pape sa tragédie de Mahomet. Autant en faisait Leibnitz quand, pour soustraire sa tête au fanatisme de quelques matelots italiens, il se mit à égréner un chapelet. Dans ces deux derniers cas le Ketmân est une forme de l’ironie aussi bien qu’un moyen de défense. En Asie comme en Europe, il présente fréquemment ce caractère.

Ce moyen si commode de se glisser partout en rampant et de se conserver en dissimulant son existence, les Bâbys le dédaignèrent. Ils osèrent se présenter à visage découvert devant la puissance à laquelle ils aspiraient à se substituer. Aussi ne forment-ils pôint, dans l’empire persan, une nouvelle variété, une nouvelle secte de l’islamisme, mais une nouvelle religion.

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C’est en 1847 que la religion des Bâbys annonça son avènement à la Perse. Trois de ses apôtres, au nom du dogme nouveau, prenaient possession de toutes les provinces de l’empire, et elle était fière non-seulement de ses missionnaires, mais de ses soldats; elle était prête à se défendre par le glaive aussi bien que parla parole. Mais sa naissance remonte à trois ou quatre ans plus haut. Elle fut fondée vers 1843, à Shyraz, par un jeune homme de dix-neuf ans, appelé Mirza-Aly-Mohammed. Était-il réellement, comme le prétendent ses disciples, un descendant d’Aly, le vrai prophète de l’Iran, et par conséquent l’héritier légitime de son autorité, le continuateur prédestiné de son œuvre? Il serait difficile de le démontrer; il serait difficile aussi d’établir le contraire dans un pays où tant de familles, depuis un temps indéfini, revendiquent la même origine. Mirza- Aly-Mohammed pouvait, au reste, se passer de ce prestige; car il réunissait les qualités les plus propres à séduire les esprits et à gagner les cœurs : la beauté, l’éloquence, la grâce, la douceur des mœurs et l’énergie du caractère, une âme enthousiaste disciplinée par

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la réflexion, une science qui étonnait les savants euxmêmes, parce qu’elle semblait puisée non dans les livres, mais à une source intérieure et divine.

Il se prépara, comme Mahomet, à la mission qu’il voulait remplir par l’étude des croyances qui l’avaient précédé. Il lut l’Évangile dans les traductions persanes des missionnaires protestants. En conversant avec les rabbins de Shyraz, il se fit une idée non-seulement du judaïsme orthodoxe, mais des principes et des procédés de la kabbale, dont on reconnaît l’influence dans ses propres doctrines. Instruit et curieux comme il l’était, il ne resta étranger ni à ces vieux systèmes dont nous parle l’auteur du IJabistan comme d’un héritage de la théologie mazdéienne, recueilli avec respect par la Perse musulmane, ni au néoplatonisme alexandrin transfiguré par les Arabes, ni à la tradition encore vivante de la philosophie d’Avicenne.

Il commença par faire profession de l’islamisme le plus rigide, ne parlant qu’avec exaltation de Mahomet, d’Aly et des douze imams, édifiant par ses actions et par ses discours tous ceux qui approchaient de sa personne. Il se décida môme à faire le pèlerinage de la Mecque. Nous ne croyons pæ qu’il soit nécessaire de chercher avec M. de Gobineau l’explication de cette conduite dans un système prémédité d’hypocrisie ou dans une vulgaire pratique du Ketmân. 11 est arrivé plus d’une fois que le fondateur d’une religion nouvelle n’a eu d’autre but que le désir sincère de réformer ou de ramener à leur pureté originelle les anciennes croyances. Quoi qu’il en soit, Mirza-Aly-Mohammed alla visiter le tombeau du prophète; et c’est au sein même de la ville sainte, dans le berceau de l’islam, que

lui vinrent ses premiers doutes, ses premiers rêves de régénération et ses premiers partisans. Sans deviner ses desseins, que, selon toute vraisemblance, il ignorait encore lui-même, ses compagnons de voyage, éblouis par sa beauté, charmés par son éloquence, étaient prêts à le suivre dans le chemin où il voudrait les conduire.

Non content d’avoir visité le tombeau de Mahomet, il voulut voir, à Koufa, la mosquée en ruines où Aly reçut la mort des mains d’un fanatique. La tradition y montre encore la place que l’apôtre de la Perse teignit de son sang. Mirza-Aly-Mohammed, comme enchaîné par une force irrésistible, y passa plusieurs jours dans une profonde méditation. 11 est permis de supposer qu’il pensait au sort qui l’attendait s’il voulait, à son tour, s’ériger en législateur religieux et porter la main sur les Tables de la loi, non pour les éclairer, mais pour les briser. Quand il sortit de ce lieu funèbre, son plan était arrêté. A peine de retour à Shyraz, il prit une attitude décidément hostile à la religion régnante. Sans attaquer directement le Koran, il l’expliquait d’une façon toute nouvelle à un petit nombre d’auditeurs fanatisés et convaincus d'avance. Il leur communiquait mystérieusement ses deux premiers écrits où, sous la forme d’un journal de son pèlerinage et d’un commentaire sur une sourate du Koran *, il substituait l’esprit mystique qui le dominait et un fond de théologie panthéiste au monothéisme positif du prophète arabe. En même temps il commença contre les raoullas une guerre assez semblable à celle que Jésus-Christ faisait aux pha-

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