C’est celle qui porte le nom de Joseph
LES BABYS
risiens. 11 montra que leurs actions et leurs maximes, leur conduite et leur enseignement étaient en contradiction avec le Livre saint; que la loi divine était surtout violée et méconnue par ceux qui avaient reçu la mission de l’expliquer et de la défendre. Il osa leur livrer bataille jusqu’au milieu du sanctuaire; il prêcha contre eux dans les mosquées, et, répondant à la malignité publique qui, en Perse comme chez certaines nations de l’Europe, s’exerce avec prédilection contre le clergé, chacun de ses sermons lui valait un triomphe : aussi voyait-il de jour en jour croître sa renommée; dans Shyraz et le pays environnant, tous les regards étaient fixés sur lui.
Les moullas, comme on le pense bien, ne gardèrent point le silence ; réunissant leurs efforts contre l’ennemi commun, ils lui opposèrent ce qu’ils comptaient parmi eux de savants théologiens, de dialecticiens exercés. Une foule immense et les principales autorités de la province assistaient à ces luttes, où la victoire restait toujours au réformateur.
S’il s’était borné à signaler l’ignorance et les vices des ministres de la religion, Mirza-Aly-Mohammed, protégé par la faveur populaire, n’aurait couru aucun danger chez une nation spirituelle, naturellement frondeuse et passablement libre en matière de foi. Mais le rôle d’un Luther ou d’un Savonarole de l’islamisme ne lui suffisait pas; il était décidé à fonder une religion nouvelle sur les ruines de celles qu’il avait sous les yeux. Un jour donc il annonça solennellement à ses auditeurs privilégiés qu’il était le Bâb, c’est-à-dire la porte, la porte mystique, la seule porte par laquelle on entre dans la vraie foi et qui donne accès à la connais-
sance de Dieu. C’est dans le même sens que d’autres ont pu dire qu’ils étaient la Voie et la Vie, et que le philosophe chinois Lao-Tseu a appelé son livre énigmatique le Livre de la Voie et de la Vertu.
Le nom de Bâb, d’où est venu celui de bdbys, donné aux disciples de Mirza-Aly-Mohammed, est conservé jusqu’aujourd’hui à tous ceux qui font profession ou qui sont soupçonnés de croire en lui. Ce nom ne répondait pas encore au rang que s’attribuait le révélateur persan. Au bout de quelque temps, quand il se vit assez fort de la foi qu’il inspirait pour exprimer toute sa pensée, il donna à entendre qu’il n’était pas seulement la porte par où l’on entre dans la connaissance de Dieu, mais, jusqu’à un certain degré, l’objet même de cette connaissance, c’est-à-dire une émanation divine; qu’il n’était pas seulement un prophète, et le plus grand de tous les prophètes qui eussent paru jusqu’alors parmi les hommes, mais la prophétie elle-même, la science, la vérité, l’esprit de Dieu sous une forme humaine et dans leur expression la plus accomplie, au moins pour un temps; enfin qu’il était le Point. Pour expliquer la signification de ce titre bizarre, nous sommes obligés de donner tout de suite une idée de ce qu’il y a de plus caractéristique dans les dogmes du bâbysme.
La panthéisme et le mysticisme se touchent de si près, que presque toujours, en quelque lieu qu’ils se manifestent, en Occident comme en Orient, ils finissent par se confondre : cette confusion est le fond <fe la théologie de Mirza-Aly-Mohammed. Sans doute il parle d’un Dieu créateur, parce que création est pour lui synonyme de vie, de fécondité, d’activité. Dieu étant la source de la vie, il ne peut comprendre qu’il ne la laisse
point jaillir de son sein et se répandre dans l’immensité. Mais lorsqu’on veut savoir comment il définit la puissance créatrice, alors on ne trouve plus que l’idée de l’émanation. La puissance créatrice, selon les enseignements du Bâb, s’exerce par sept attributs, dont chacun possède par lui-même la vie, l’activité, la fécondité ; par conséquent, dont chacun est une reproduction animée et substantielle, c’est-à-dire une émanation de la Divinité. Ces attributs sont la force, la puissance, la volonté, l’action, la condescendance, la gloire et la révélation. On ne peut s’empêcher de remarquer qu'ils ont beaucoup de ressemblance avec ceux également au nombre de sept, qui, dans la théologie des kabbalistes, représentent l’action de Dieu sur le monde. Ils sont considérés comme les lettres d’un mot ou comme les mots d’un discours par lesquels s’expriment l’essence divine, ou bien par lesquels Dieu se divise en quelque façon lui-même, afin de sortir de son unité pour se manifester dans la création. On les représente encore « comme la porte de Dieu, relativement à ce qui est dans le domaine des cieux et de la terre et à ce qui est entre les deux 1 ; » ou, pour parler sans figures, c’est par voie d'émanation que Dieu a cessé d’être l’unique existence, et que, tout en restant lui-même, il a donné naissance à la pluralité des êtres. C’est ce que dit, aussi clairement que possible, le Bâb lui-même dans cette proposition tirée d’un de ses livres : « Dieu est l’unité primitive d’où émane l’unité supputée. »
Voici d’autres paroles non moins significatives qu’il place dans la bouche de Dieu : « En vérité, il n’y a rien
1. Les Religions el les Philosophies dans l'Asie centrale, p. 319.
en dehors de moi qui soit ma création. En vérité, ô ma création! tu es moi *. n Qu’on lise le début du Livre des préceptes, traduit par M. de Gobineau à la suite de son excellent ouvrage, on verra que Dieu, parce qu’il est « l’unité des unités et la somme des sommes, » est absolument tout; l’unité d’abord, et ensuite la pluralité; ce qui résiste à la division et ce qu’il y a de plus divisible; ce qu’il y a de plus caché et de plus manifeste, de plus ancien et de plus nouveau, de plus tendre et de plus sévère, de plus juste et de plus miséricordieux : « 11 n’y a pas une seule chose, sinon dans lui. » Voici un passage du même livre qui doit être, selon toute apparence, le Credo de la religion nouvelle :
« Nous croyons tous en Dieu, et nous mettons tous notre foi en Dieu; et nous avons tous commencé en Dieu, et nous retournerons tous en Dieu, et nous tirons tous notre joie de Dieu 2 . »
A cette doctrine sur l’origine des êtres vient se joindre, sur la lin du monde et le jugement dernier, une opinion particulière qui a beaucoup d’analogie avec celle que nous avons rencontrée récemment dans une production du mysticisme 3 , due également aux inspirations de l'Orient. Au jour du jugement qui, selon les , calculs du Bâb, n’est plus très-éloigné, on entendra retentir cet arrêt terrible : a Toutes choses sont anéanties, sinon la nature divine. » Mais cette destruction universelle n’atteindra pas les hommes qui auront connu la vérité, qui se seront nourris de la lecture des
1. j Le Livre des préceptes, traduit par M. Gobineau, p. 469.