‹ Philosophie et religionChapitre 91 sur 128 · Ibid., p · texte numérisé non relu

Ibid., p

les rigueurs de la répression à des mesures purement disciplinaires; enfin en prêchant, à l’exemple de Mazdek le Mage, que tout appartient à Dieu, que rien n’appartient aux hommes, et que l’aumône est une obligation rigoureuse comme le payement d’une dette ou la restitution d’un dépôt, il attaquait dans ses fondements la société musulmane. Mais c’est moins par leur morale que par leurs dogmes que les religions se distinguent les unes des autres; et dans les dogmes mêmes, ce qui les divise le plus, ce ne sont pas les idées, du reste en fort petit nombre, qui en sont la substance, ce sont les termes et les symboles qui servent à les exprimer, c’est le rang et la qualité de ceux qui en sont reconnus les dispensateurs et les interprètes. C’est l’essence même des religions qui veut qu’il en soit ainsi; car autrement elles rentreraient bien vite dans le domaine de la libre pensée, de la pure spéculation, et rien ne les distinguerait des systèmes philosophiques. Cette loi n’a pas été ignorée de Mirza- Aly-Mohammed; aussi, au fond de panthéisme mystique qu’il avait recueilli un peu partout, et qui, chez les peuples de l’Orient, est comme répandu dans l’air, n’a-t-il pas manqué d’ajouter une doctrine particulière, sur la révélation et sur lui-même, considéré comme révélateur.

Quoique tous les hommes sortent également du sein de Dieu, tous ne représentent pas, ne possèdent pas au même degré sa pensée. Un très-petit nombre d’entre eux, après y avoir été initiés par une grâce particulière, ont reçu la mission de la découvrir à leurs semblables. Ce sont les prophètes, que Mirza-Aly-Moharamed se plaît à définir « des souffles de la bouche de Dieu, »

c’est-à-dire sa parole vivante. Chacun d’eux a exprimé la pensée divine dans une mesure et sous une forme appropriée à l’intelligence de ses contemporains. Aussi ne peut-on pas dire qu’ils soient supérieurs l’un à l’autre; car ils n’accomplissent tous ensemble qu’une même œuvre, ils n’expriment qu’une même pensée qui se développe à travers les siècles. Moïse a préparé Jésus- Christ, Jésus-Christ a préparé Mahomet, Mahomet et les apôtres qui lui ont succédé, entre autres les douze imams de la Perse, ont préparé le nouveau révélateur *. « Tous ceux, dit-il 1 2 , qui étaient avant moi ont attendu mon jour. »

Mais avec le fondateur du bâbysme, ce n’est plus seulement un prophète qui est descendu sur la terre, c’est la prophétie môme, dont le Bâb n’est que le point culminant, ou simplement le Point , et qu’il exerce simultanément, dans un mystérieux accord, avec dixhuit personnes, hommes ou femmes, qui sont pénétrées du même esprit que lui, bien qu’elles le manifestent par des attributions ou par des fonctions différentes. Pourquoi ce nombre de dix-huit? Parce qu’il est égal à la somme que forment les lettres du mot hijy , « celui qui vit » ou « le Dieu vivant. » Or on sait que les lettres de l’alphabet arabe et hébreu, comme celles de l’alphabet grec, tiennent lieu de chiffres et représentent chacune un nombre. Au nombre dix-huit, qu’on ajoute encore une unité, un point, on aura le nombre qui représente à la fois l’unité divine et le principe actif de la vie de tous les êtres, parce qu’il résulte des lettres du mot

1. Le Livre des préceptes, première unité, p. 474 de la traduction de M. de Gobineau.

î. Ibid., deuxième unité, § lï, p. 481 de la traduction.

tua’hcd, «d’unique, le Dieu un, » et du mot ahyy, « celui qui donne la vie. »

Le Point et ses dix-huit assesseurs forment un seu. être, un seul esprit, une seule âme en dix-neuf personnes absolument inséparables les unes des autres, et par conséquent immortelles, il faudrait dire éternelles comme la Divinité, dont elles sont l’émanation la plus accomplie. C’est le Plérôme des gnostiques, ou peutêtre Y Adam-Kadmon , l’homme divin de la kabbale sous une forme visible. Aussitôt que l’une de ces per* sonnes a perdu la vie, son âme, ou cette partie de l’âme collective, cette force particulière de l’esprit prophétique, de la pensée divine dont elle était l’incarnation, va se joindre à l’âme de celui qui est destiné à prendre sa place : c’est une application du principe de la métempsychose à laquelle n’avaient songé ni Platon, ni Pythagore, mais dont on trouve, sous le nom A'Ibbour, le premier exemple dans la théologie kabbalistique, avec laquelle celle du Bâb nous a déjà offert plusieurs autres ressemblances. Aussi n’a-t-on pas de peine à s’expliquer qu’elle ait fait un certain nombre de prosélytes parmi les Israélites les plus instruits de la Perse; ils étaient émerveillés de trouver en elle les secrets de leur sagesse, oubliant que c’étaient eux-mêmes qui les y avaient introduits.

On voit par ce que nous savons maintenant de sa na- • ture et de son rôle, que le Point n’est pas une personne distincte, ni même la pensée divine incarnée dans la' personne de Mirza-Aly-Mohammed, mais le principe éternel de cette pensée, son essence active et vivante, toujours présente au milieu de nous, sous les traits tantôt d’un homme, tantôt d’un autre, que des signes

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