‹ Philosophie et religionChapitre 95 sur 128 · SIS · texte numérisé non relu

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pelées à la représenter, sous une forme humaine, sur la terre, il laissa à l’Altesse Sublime, au Point, le rôle de la spéculation, et prit pour lui celui de l'action. Il fut le premier missionnaire de la religion nouvelle. Il la prêcha avec un immense çuccès dans le Khorassan, son pays natal, ainsi que dans l’Irak, à Ispahan, la ville savante, et enfin à Kashan. Arrivé à Téhéran dans l’espérance d’y continuer, ou plutôt d’y couronner son œuvre, il fut arrêté par le même système qui avait étouffé la voix de son maître. On lui défendit de prêcher en public, tout en l’autorisant à exposer sa foi dans des entretiens privés, ou, comme nous dirions aujourd’hui, dans des conférences. Mohammed Shah et son premier ministre, Hadjy-Mirza-Aghassy, chez qui le scepticisme n’excluait pas la curiosité, ne dédaignèrent pas de l’entendre; mais ils lui enjoignirent, sous peine de la vie, d’aller répandre la semence divine ailleurs que dans la capitale.

Le zèle apostolique de Housseïn-Boushrevryèh trouva bien vite deux imitateurs. L’un était un savant comme Housseïn, et un dévot personnage à qui la vénération publique avait accordé jusqu’à ce moment les honneurs d’un saint. Il se nommait Hadjy-Mohammed-Aly-Balfouroushy. L’autre était une femme, Zerryn Tadj, « la Couronne d’or, » qui, à cause de sa beauté incomparable, reçut le surnom de Gourret-Oul-Ayn, c’est-àdire « la consolation des yeux. » Mais la beauté n’était que la moindre de ses qualités : elle y joignait la science, l’éloquence, tous les dons de l’imagination, toutes les séductions de l’enthousiasme et une vertu incontestée, conservée intacte jusqu’à sa dernière heure, quoiqu’elle prêchât contre la réclusion à la-

quelle son sexe est condamné en Orient, et que, au grand scandale des musulmans fidèles, elle se montrât partout le visage découvert. C’est pour cette raison qu’on l’appelait aussi Son Altesse la Pure {Hezret-è- Taherèh). D’autres, considérant sa sainteté, l’exaltation de sa foi, sa parole inspirée, reconnurent en elle le successeur d’Aly-Mohammed, après que celui-ci eut subi le martyre. Son père, un des premiers jurisconsultes et des plus grands théologiens du pays, son beau-père et son mari, qui occupaient des positions élevées dans le clergé, comptaient naturellement parmi les ennemis les plus acharnés de la religion nouvelle. C’est dans leurs entretiens passionnés que le nom du Bâb arriva à ses oreilles pour la première fois. Ce sont les explosions de leur haine et de leur colère qui lui inspirèrent en sa faveur un irrésistible penchant, mais où le révélateur seul était intéressé et non l’homme. Gourret-Oul-Ayn n’a jamais vu, n’a jamais rencontré Aly-Mohammed. Elle s’est contentée d’eutrer avec lui en correspondance, et c’est par ses lettres qu’elle a été conquise à sa doctrine au point de devenir la Débora du bâbysme. Ni les supplications, ni les menaces de ses deux familles ne purent la retenir. Elle s’arracha à tout ce qui lui était cher, non pour prendre le voile, à l’exemple des héroïnes de la piété chrétienne, mais pour jeter le sien, symbole d’un avilissement séculaire, et pour aller prêcher la foi libératrice dans les rues et sur les places publiques, d’abord de Kaswyn, sa ville natale, ensuite des villes voisines.

Les trois apôtres au bâbysme s’étant réunis pour s’entendre, il fut décidé qu’ils se partageraient la conquête spirituelle de la Perse. Les provinces du sud fu-

rent adjugées àHoussein-Boushrewyèh, à Balfouroushy celles du nord ; la Consolation des yeux devait s’emparer de l’ouest; et quant à la capitale de l’empire et aux provinces orientales, on jugea que le temps n’était pas encore venu d’y faire une nouvelle tentative.

Tant que leurs adversaires restèrent dans les limites de la dénonciation, de l’argumentation et de l’injure, les apôtres du bâbysme se contentèrent de prêcher et d’enseigner; ils jugèrent inutile d’employer à l’accomplissement de leur œuvre une autre puissance que celle de la parole. Mais quand ils virent qu’il n’y avait plus de sécurité pour eux et que, profitant de l’anarchie où était plongée alors une partie de la Perse, ceux qui n'avaient pu les convaincre cherchaient à les exterminer, alors ils prirent la résolution de repousser la force par la force ; ils se constituèrent en un parti armé dont Housseïn-Boushrewyèh prit le commandement. Ni l’argent, ni les hommes , ni les appuis extérieurs ne leur manquèrent. On n’est pas toujours libre, une fois qu’on a les armes à la main, de se tenir exactement sur la défensive. Cette position est particulièrement difficile pour ceux qui se considèrent comme les champions de la vraie foi, et qui ont confondu leur cause avec celle de Dieu. Aussi les bâbys ne la conservèrent pas longtemps. La petite troupe que Boushrewyèh avait recrutée dans le Khorassan fit sa jonction avec celle que Balfouroushy avait réunie dans le Mazenderân, et là, grâce à de nombreuses recrues que leur envoyait chaque jour une population déjà gagnée en partie à leur croyance, les deux apôtres se virent bientôt à la tête d’une petite armée, avec laquelle ils se promettaient, non-seulement de tenir en respect, mais

de subjuguer leurs adversaires. C’était imiter dans ses œuvres la religion qu’ils prétendaient détrôner. C’était substituer ou au moins ajouter la propagande de la force à celle de la persuasion.

Pour fanatiser ces soldats de la foi, ces croisés d’une nouvelle espèce, il fallait une voix inspirée. On s’adressaàla Consolation des yeux, qui accepta cette tâche avec enthousiasme et la remplit avec un succès inespéré. Sa seule présence eut pour effet d’accroître notablement, sinon les soldats, au moins les disciples du Bâb. De tous les côtés on accourut pour la voir et pour l’entendre. A cette multitude déjà électrisée par ses charmes, elle persuada que les temps étaient accomplis, que l’Islam assistait au jour de sa fin , que la Perse, et avec elle toute la terre, allait se prosterner aux pieds de la Divinité incarnée dans l’Altesse Sublime, qu’il ne restait plus aux infidèles qu’un court délai poür confesser leur erreur et se convertir, et que ceux qui n’en profiteraient pas, condamnés sur la terre et dans le ciel, chercheraient vainement un asile, soit dans la’ vie, soit dans la mort.

La politique joignit ses efforts à ceux de l’éloquence. S’appuyant sur le dogme de la métempsychose tel que l’entendait son maître, Boushrewyèh, investi du commandement suprême, donna à ses officiers les noms des douze imans et des autres descendants d’Aly, leur faisant entendre que les âmes de ces illustres personnages, objet de vénération pour toute la Perse, étaient ressuscitées dans leurs personnes. C’était un moyen d’obtenir à la fois plusieurs résultats également précieux. Il exaltait leur amour-propre et leur courage; il leur assurait le respect et l’obéissance de leurs subor-

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donnés; il rattachait la religion nouvelle au vieux culte national. Aussi tous, officiers et soldats, attendaient impatiemment qu’on les mit à l’épreuve.

Ce moment arriva plus tôt qu’ils ne l’espéraient.

C’était en 1848 ou 1849. Le sceptique et indolent Mohammed Shah était mort. Le prince qui lui succéda, Nasreddin, ou, comme on l’appelle plus communément, Néreddin Shah, et son ministre l’émir Nizam, après avoir réussi à étouffer les insurrections armées qui signalèrent le début du nouveau règne, résolurent d’en finir également avec le bûbysme. Ils n’attendirent pas que celui-ci eût le temps de se développer dans la province où il s’était fixé ; ils envoyèrent aux autorités militaires du Mazendérûn l’ordre de marcher au-devant de lui avec toutes les forces dont elles pourraient disposer, et de le détruire jusqu’au dernier homme dans son dernier repaire. Le gouvernement de Téhéran voulait parler du chftteau-fort que Boushrewyèh avait fait construire dans un lieu appelé le Pèlerinage du sheik Tebersy, et qui, destiné à devenir le centre de ses opérations, avait reçu une garnison de 2000 vaillants soldats avec des provisions, des munitions et tous les moyens de supporter, en cas de besoin, un siège de quelque durée.

Trois corps de troupes, que M. de Gobineau appelle de petites armées, et dont l’un était commandé par Abbas-Kouly-Khan, un des généraux les plus renommés de l’empire persan, furent amenés successivement sous les murs de cette forteresse et obligés de battre en retraite, après avoir perdu leurs chefs et essuyé de honteux échecs. Le gouvernement poursuivit son dessein avec d’autant plus d’acharnement qu’il ne s’agis-

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sait plus seulement pour lui de faire respecter son autorité, mais de venger son honneur cruellement blessé. Il envoya contre les bâbys une quatrième expédition, plus nombreuse que les précédentes, placée sous les ordres d’un chef plus habile, et qui leur fit subir un siège dont il n’y a d’exemple dans l’histoire que celui de Massada. Ils vivaient depuis quatre mois dans les trous qu’ils s’étaient creusés derrière les ruines de leur château incendié, obligés à chaque instant de repousser les assauts de l’armée ennemie, n’ayant plus d’autres aliments que les cadavres des chevaux tués sous eux, l’écorce des arbres et l’herbe de leurs cours ou de leurs fossés ; ils en étaient venus à manger les cuirs de leurs ceinturons, les fourreaux de leurs sabres et les ossements des morts broyés en forme de farine ; enfin ils n’étaient plus que 214 mourants, en y comprenant les femmes, quand ils prirent le parti de se rendre sous la seule condition d’avoir la vie sauve. Cette triste condition ne fut pas respectée. A peine les avaient-ils reçus dans leur camp que les chefs de l’armée royale, se jouant de la foi des capitulations, les firent périr dans les supplices. La plupart d’entre eux eurent le ventre fendu, et l’on trouva leurs entrailles encore remplies d’herbe crue. Cet outrage fut épargné à leur chef Boushrewyèh. Il était mort de ses blessures à la suite d’un héroïque combat, en promettant à ses compagnons d’armes d’être toujours présent au milieu d’eux et en leur faisant promettre de n’abandonner son entreprise qu’avec la vie.

Abattu dans le Alazenderân, le bâbysme levait la tête avec orgueil et continuait son œuvre de propagande dans les autres provinces de l’empire. Mais c’est à

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