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Zendjân, daus le Kamsèh, qu’il obtint ses plus éclatants succès, et c’est là aussi que l’attendait la plus terrible de ses épreuves : c’est là qu’il devait perdre ses plus nombreux et plus vaillants défenseurs dans une tragédie non moins sanglante que celle du château du Sheik Tebersy.
La ville de Zendjân renfermait dans son sein un docteur renommé, un saint personnage, que sa science et ses vertus plaçaient au même rang qu’occupait autrefois dans le Khorassan Moulla-IIousseïn-Boushrewyèh. Il s’appelait Moulla-Mohammed-Aly. Comme Boushrewyèh, il se convertit avec éclat au bâbysme, et prit sa place à la tête de ses nouveaux coreligionnaires. En peu de temps, il réunit autour de lui une armée de 15,000 hommes, sur laquelle, comme chef militaire et religieux, il exerçait un ascendant illimité. Un tel rassemblement ne manqua pas d’exciter, dans les conseils du gouvernement, les plus vives alarmes. On envoya contre le Moulla apostat et rebelle des forces deux fois plus considérables que celles dont il disposait. La fortune semblait d’abord sourire aux bâbys. Ils s’emparèrent de la citadelle de Zendjân et retinrent pendant plusieurs jours leurs ennemis consternés dans la plus cruelle incertitude. Sans les nombreux renforts que l’armée royale reçut de toutes parts, ils restaient les maîtres, ils installaient leur gouvernement, dont tous les membres étaient déjà nommés, et l’on aurait pu voir à l’œuvre une république bâbye, comme on a vu, au xvi' siècle, dans la ville de Mülbausen , une république anabaptiste. Ils succombèrent donc sous le nombre, mais en laissant derrière eux un souvenir ineffaçable de leur énergie et de leur foi. « Certains
acteurs de cette tragédie, dit M. de Gobineau *, m’en ont raconté sur place des épisodes. Ils m’ont montré, en imagination, les bâbys montant et descendant les terrasses et y portant à bras leurs canons. Souvent le plancher peu solide, en terre battue, s’enfonçait; on relevait, on remontait la pièce à force de bras ; on étayait le sol, par-dessous, avec des poutres. Quand l’ennemi arrivait, la foule entourait les pièces avec passion, tous les bras s’étendaient pour les relever, et quand les porteurs tombaient sous la mitraille, cent concurrents se disputaient le bonheur de les remplacer. »
Mortellement blessé dans la bataille, le chef de cette héroïque phalange, Moulla - Mohamed - Aly , expira comme son prédécesseur Moulla-Housseïn, le sourire sur les lèvres, et en recommandant à ses compagnons d’armes de ne point perdre courage. Le petit nombre de ceux qui lui survécurent commirent la même faute que les défenseurs du château du SheikTebersy, ils se rendirent sous la condition qu’on leur laisserait la vie. Mais dès qu’ils se livrèrent entre les mains de leurs vainqueurs, ils furent, les uns massacrés à coups de baïonnettes, les autres attachés à la gueule d’un canon et dispersés en poussière sanglante dans les airs. Les principaux officiers furent traînés jusqu’à Téhéran, chargés de chaînes, pour y subir un autre supplice encore plus raffiné.
Ge que le gouvernement persan a voulu frapper dans le bâbysme, ce n’est pas une idée ou un principe, mais une force matérielle, une puissance armée et organisée. Jugé à ce point de vue, le Bâb aurait dû échapper
1. Les Religions et les Philosophies de l’Asie centrale, p. 243-244.
LES BABYS
à ses rigueurs; car il s’était toujours opposé à cette levée de boucliers qui a été si fatale à ses amis. Il défend absolument l’usage des armes 1 et l’emploi de la force, même pour repousser une agression injuste 2 . Mais la politique, surtout quand elle n’est pas gênée par les lois, n’y regarde pas de si près. On se figura que le bâbysme ne pourrait survivre à la perte de son chef spirituel, et l’on ne s’aperçut pas que rien ne pourrait donner plus d’autorité à sa parole ni de durée à son œuvre que la gloire du martyre.
Depuis l’insurrection du Mazendérân, Mirza-Aly- Mohammed était retenu en quelque sorte comme otage dans le fort de Tjehrig. Après la prise de Zendjân, il est transporté dans la citadelle de Tébriz, d’où il sait bien, instruit comme il l’est des mœurs et des habitudes de son pays, qu’il ne doit sortir que pour marcher au supplice. Cette pensée ne porte aucun trouble dans son esprit. Il passe son temps à méditer, à prier, à travailler; il parle de sa fin prochaine non-seulement avec indifférence, mais avec joie ; il charme et attendrit ses geôliers. Amené devant ses juges, qu’on appellerait plusjustementsesbourreaux, pour être confondu etavili, il les confond lui-même par sa douceur, son éloquence et sa fermeté. On le promène chargé de chaînes, comme un vil criminel, à travers les rues et les bazars, en l’accablant de coups et d’insultes; on le frappe au visage, on le couvre de boue : rien ne peut l’ébranler. Un dernier outrage, plus cruel que les autres, lui était réservé. Deux de ses disciples, enfermés avec lui par dévouement
I . Livre des préceptes, septième unité, § 6, p. 511 de la traduction.